Le livre, vec­teur d’his­toire et de savoir

En lettres et en images, cinq au­teurs ont re­trans­crit la mé­moire de la Grande Guerre

Le Populaire du Centre (Haute-Vienne) - - Limousin L'actu - Mu­riel Min­gau twit­ter : @mmin­gau

Pour­quoi et comment la fic­tion s’em­pare-t-elle de la Pre­mière Guerre mon­diale ? Qu’ap­porte l’ima­gi­naire à la trans­mis­sion de cet épi­sode san­glant et ter­rible de l’His­toire ?

Trois ro­man­ciers, un bé­déiste et un his­to­rien ré­pondent à ces questions.

Serge Jon­cour, ro­man­cier

Dans Chien Loup, Serge Jon­cour croise deux époques, la nôtre et celle de la Pre­mière Guerre mon­diale. Pour­quoi ? Le pas­sé au­rait­il quelque chose à dire de notre pré­sent ?

Serge Jon­cour ex­plique : « J’avais en­vie d’évo­quer ces fan­tômes du pas­sé qui res­tent à l’oeuvre au pré­sent. Ce­la tient à une forme d’an­goisse. Il m’ar­rive de pen­ser à l’im­mi­nence pos­sible d’une guerre. Ce­la tient à ce que j’ai en­ten­du de mes pa­rents, de mes grands­pa­rents. Tous les 25 ans, ils ont vé­cu une guerre. Par mo­ments, j’ai peur de ça. Est­on jamais assez vi­gi­lant ? La vio­lence af­fleure tou­jours, par­tout. Ce livre est quelque part une mise en garde. »

« La fic­tion ici a été le moyen de re­cons­ti­tuer toute la vie d’un vil­lage à cette époque. L’ima­gi­naire per­met de ré­amé­na­ger le réel pour en ti­rer une es­sence. Le vil­lage du Lot dont je parle dans Chien Loup n’a pas chan­gé de­puis le dé­but du XXe siècle. Ce­la existe. C’est in­croyable. »

« Le ro­man per­met aus­si de tou­cher plus lar­ge­ment qu’une com­mé­mo­ra­tion par exemple. Pa­ra­doxa­le­ment, les com­mé­mo­ra­tions n’em­pêchent pas l’ou­bli. Le livre per­met de tou­cher de ma­nière sen­sible. » B.D.

Da­vid Diop, ro­man­cier

« L’His­toire, la grande his­toire, donne des chiffres, elle donne des causes, le nom des ba­tailles, c’est très théo­rique. La lit­té­ra­ture peut per­mettre d’ac­tua­li­ser des émo­tions très fortes, qui ont été res­sen­ties par ceux qui sont al­lés com­battre et leurs fa­milles. Ce­la per­met une sorte de trans­fert d’émo­tions et d’ac­tua­li­sa­tion de l’émo­tion ». C’est ce qu’a vou­lu faire Da­vid Diop dans son ro­man Frère d’âme, où il ima­gine le sort de deux ti­railleurs sé­né­ga­lais dans la Grande Guerre. Pour écrire son ré­cit, il a lu de nom­breuses lettres de poi­lus. Bou­le­ver­sé par leur in­ten­si­té émotionnelle, il a cher­ché à la res­ti­tuer, l’ex­pri­mer, la trans­mettre. Dans ce livre, Da­vid Diop dé­joue aus­si l’image du “noir­sau­vage” vé­hi­cu­lé par la pro­pa­gande de l’époque. Il montre comme ces deux Sé­né­ga­lais sont si­dé­rés par la guerre in­dus­trielle dans la­quelle ils se trouvent je­tés. Tous les autres sol­dats aus­si…

An­dréas Be­cker, ro­man­cier

An­dréas Be­cker est fran­co­al­le­mand. Dans Gueules, il écrit une fic­tion sur les Gueules Cas­sées, à par­tir de pho­tos de sol­dats réels. « Je ne me suis pas do­cu­men­té. Je me suis mis à la place de ces sol­dats. Chose in­croyable, j’ai en­suite ren­con­tré des Gueules Cas­sées de la Se­conde Guerre mon­diale. Ils m’ont dit que pour eux, les choses s’étaient pas­sées comme je les avais ima­gi­nées. »

Son tra­vail est une oeuvre forte contre l’ou­bli. Il af­firme en ef­fet que l’Al­le­magne a oc­cul­té la Pre­mière Guerre mon­diale, en rai­son de « l’in­ima­gi­nable de ce qui s’est pas­sé au cours de la Se­conde ». En outre, la Pre­mière Guerre n’a pas eu lieu sur le ter­ri­toire al­le­mand. « Je fais un tra­vail d’émo­tion », ex­plique­il. « plus efficace peut­être contre l’ou­bli, que les com­mé­mo­ra­tions. »

Ré­gis Hau­tière, bé­déiste

Il existe de nom­breuses BD sur la Pre­mière Guerre Mon­diale, mais jus­qu’à pré­sent uni­que­ment pour les adultes. Avec sa Guerre des Lu­lus dont les 5 tomes sont pa­rus de 2014 à 2018, Ré­gis Hau­tière a pu­blié la pre­mière B.D. sur ce thème ac­ces­sible aux en­fants. « Le biais pour y par­ve­nir est d’avoir créé des per­son­nages d’en­fants. Ils vivent maintes si­tua­tions pen­dant toute la guerre. Les en­fants s’iden­ti­fient. Au dé­but, ils lisent la BD comme un livre d’aven­ture. Peu à peu, ils dé­couvrent la guerre, ap­prennent et com­prennent des choses. Par exemple, il y a des morts dans cette BD, ce qui n’ar­rive jamais dans les livres de seule aven­ture », ex­plique­t­il.

Mi­chel Kie­ner, his­to­rien

Dans Nous étaient des hommes mal­gré la guerre 1914 ­ 1919, l’his­to­rien Mi­chel Kie­ner in­tro­duit un zeste d’ima­gi­naire in­tui­tif dans sa lec­ture de l’His­toire. Son livre est le fruit de sept ans d’en­quête au cours des­quels il a lu des cen­taines de lettres de poi­lus et de leurs proches. « Tout le monde men­tait dans ces lettres. Les hommes au front di­saient qu’ils al­laient bien. Les femmes de même. Mon tra­vail a consis­té à dé­cryp­ter ce qu’ils vi­vaient vrai­ ment. Pour ce­la, je me suis ser­vi à la fois de mon savoir, de mes re­cherches et d’une dose d’in­tui­tion. Mon but était de faire sur­gir l’hu­main et sa vé­ra­ci­té. »

PHO­TO STÉ­PHA­NIE PARA

Toutes les formes de ré­cits sont bonnes pour trans­mettre du pas­sé.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.