Le PDG ras­su­rant après le Brexit

EUROTUNNEL

Le Revenu - Hebdo Bourse - - La Une - Pro­pos re­cueillis par Oli­vier Dau­zat

La fré­quen­ta­tion du tun­nel sous la Manche souffre-t-elle des craintes sur le Brexit ?

Jacques Gou­non : Le Brexit a ou­vert une pé­riode d’in­cer­ti­tude qui a pe­sé sur notre cours de Bourse. Mais le tra­fic du tun­nel reste stable de­puis le dé­but de l’an­née, à un haut ni­veau et avec par­fois des pous­sées (+9% pour les vé­hi­cules de tou­risme en sep­tembre). Nous main­te­nons aus­si nos parts de mar­ché. La bonne nou­velle est que les flux de ca­mions ve­nant du conti­nent vers la Grande-Bretagne ne ra­len­tissent pas. La crois­sance s’amé­liore en France et en Eu­rope. Elle reste sou­te­nue de l’autre cô­té de la Manche. Son­gez que 25% des échanges com­mer­ciaux entre le Royaume-Uni et le conti­nent passent par le tun­nel, ce qui re­pré­sente en va­leur 95 mil­liards de livres ster­ling. Ce­la ne dis­pa­raî­tra pas avec le Brexit.

Po­si­tion­ne­ment haut de gamme Comment faire alors pour amé­lio­rer vos ré­sul­tats avec un tra­fic stable ? Jacques Gou­non :

Notre po­li­tique consiste à aug­men­ter les prix moyens de la tra­ver­sée, au-de­là de l’in­fla­tion. En moyenne, ils ont pro­gres­sé de 3,7% par an de­puis 2011 pour les ca­mions et les voi­tures. Nous avons pour ce­la construit une offre pre­mium : par exemple, les pas­sa­gers dits Flexi­plus bé­né­fi­cient d’une prio­ri­té d’em­bar­que­ment sur les na­vettes. La fré­quen­ta­tion des sa­lons Flexi­plus a aug­men­té de 25% cet été. Nous ne fai­sons pas la course aux vo­lumes comme les fer­ries. Notre coeur de cible est le haut de gamme. C’est aus­si vrai pour le trans­port de mar­chan­dises. Nous sommes in­con­tour­nables sur cer­tains cré­neaux à forte va­leur ajou­tée, comme les pro­duits frais et la mes­sa­ge­rie ex­press. Nous voyons pas­ser jus­qu’à un mil­lion de pe­tits co­lis par jour. Ce mar­ché aug­mente de 20 à 30% par an et n’est pas prêt de ra­len­tir. La pre­mière pla­te­forme de dis­tri­bu­tion d’Ama­zon pour l’Eu­rope se si­tue en Grande-Bretagne.

L’in­quié­tude des in­ves­tis­seurs vient aus­si de votre sen­si­bi­li­té à la baisse de la livre ster­ling… Jacques Gou­non :

La moi­tié du chiffre d’af­faires est réa­li­sée en livres ster­ling, l’autre moi­tié en eu­ros. Mais une pro­por­tion plus im­por­tante de nos coûts est due en eu­ros. Par ailleurs, près de la moi­tié de notre em­prunt à long terme est li­bel­lée dans la mon­naie bri­tan­nique. Toutes choses égales par ailleurs, une baisse de la livre de 10% a un im­pact de 22 mil­lions d’eu­ros sur nos ré­sul­tats, mais al­lège la dette de 190 mil­lions. J’ajoute qu’il est fort pos­sible que la Banque d’An­gle­terre aug­mente ses taux d’in­té­rêt l’an pro­chain, ce qui de­vrait pous­ser la livre ster­ling à la hausse, et re­don­ner du pou­voir d’achat aux mé­nages bri­tan­niques. Ce se­ra bé­né­fique pour la fré­quen­ta­tion du tun­nel.

Êtes-vous sa­tis­fait des ré­sul­tats d’Eu­ros­tar ? Jacques Gou­non :

Oui. Eu­ros­tar a re­noué avec la crois­sance de son tra­fic au pre­mier se­mestre mal­gré l’im­pact des at­ten­tats de Londres et de Man­ches­ter. L’en­tre­prise fer­ro­viaire a mo­der­ni­sé sa flotte et vise une clien­tèle bu­si­ness. C’est une stra­té­gie qui nous convient bien. Eu­ros­tar ou­vri­ra aus­si en fin d’an­née une liai­son Londres-Am­ster­dam, qui nous ap­por­te­ra en an­née pleine un sur­croît de pas­sa­gers de 7 à 10%, soit une contri­bu­tion de 15 mil­lions d’eu­ros à l’ex­cé­dent brut d’ex­ploi­ta­tion ( Ebit­da). En­fin, le dé­mé­na­ge­ment d’ins­ti­tu­tions fi­nan­cières ou de banques de la ca­pi­tale bri­tan­nique vers le conti­nent pour­rait conduire à l’ou­ver­ture d’une ligne Londres-Franc­fort.

Re­lais de crois­sance En quoi consiste le pro­jet Ele­clink ? Jacques Gou­non :

Il s’agit de construire dans le tun­nel une in­ter­con­nexion élec­trique de 1 000 mé­ga­watts, re­pré­sen­tant l’équi­valent de la consom­ma­tion de 2 mil­lions de foyers. La mise en ser­vice d’Elec- link in­ter­vien­dra dé­but 2020. Ce se­ra un re­lais de crois­sance si­gni­fi­ca­tif pour le groupe, compte te­nu des prix éle­vés de l’éner­gie en Grande-Bretagne. Ele­clink de­vrait dé­ga­ger un Ebit­da de 80 mil­lions d’eu­ros par an (514 mil­lions pour Eurotunnel en 2016).

Votre fi­liale de fret fer­ro­viaire Eu­ro­porte dé­gage un Ebit­da très faible (3 mil­lions d’eu­ros au pre­mier se­mestre). Quel est l’in­té­rêt de cette di­ver­si­fi­ca­tion ?

Jacques Gou­non : Eu­ro­porte nous ouvre à un autre mé­tier, et à une pré­sence sur le ré­seau fer­ro­viaire fran­çais. Ce­la nous per­met d’ac­qué­rir des com­pé­tences utiles pour l’ex­ploi­ta­tion du tun­nel, comme la mo­der­ni­sa­tion de la si­gna­li­sa­tion. Je reste per­sua­dé qu’Eu­ro­porte est un vec­teur de dé­ve­lop­pe­ment ren­table, avec une em­preinte éco­lo­gique po­si­tive. Les prix du fret fer­ro­viaire fi­ni­ront par re­mon­ter dès lors que Fret SNCF, l’ac­teur do­mi­nant, ces­se­ra de faire des pertes.

Un ac­ti­viste au ca­pi­tal Le fonds ac­ti­viste TCI, qui s’est si­gna­lé dans le dos­sier Sa­fran-Zo­diac, a pris 5% d’Eurotunnel. Vous a-t-il fait part de ses in­ten­tions ? Jacques Gou­non :

Cette ar­ri­vée au ca­pi­tal montre que TCI a iden­ti­fié un po­ten­tiel de va­lo­ri­sa­tion pour l’en­tre­prise. C’est donc po­si­tif. Ce nou­vel ac­tion­naire n’a pas en­core de­man­dé à me ren­con­trer, mais je suis bien sûr à l’écoute de toutes les sug­ges­tions pour amé­lio­rer la per­for­mance de la so­cié­té. Nous pré­sen­te­rons en mars pro­chain notre nou­veau plan stra­té­gique à cinq ans. J’ima­gine que TCI se ma­ni­fes­te­ra d’ici là.

Vos ac­tion­naires n’at­tendent-ils pas une ges­tion plus ac­tive de la dette ? Jacques Gou­non :

C’est ce que nous fai­sons. Nous avons re­fi­nan­cé avec suc­cès en juin une tranche d’em­prunt de 1,975 mil­liard d’eu­ros, ce qui nous a per­mis de faire pas­ser le taux d’in­té­rêt moyen de notre dette to­tale de 6%à 4%, et d’éco­no­mi­ser 60 mil­lions d’eu­ros par an en paie­ment d’in­té­rêts au cours des cinq pro­chaines an­nées. Nous conti­nue­rons dans cette voie. Mais notre dette est très ré­mu­né­ra­trice pour nos créan­ciers. Elle est dif­fi­cile à re­ma­nier.

Le di­vi­dende va-t-il aug­men­ter ? Jacques Gou­non :

Après avoir dis­tri­bué cette an­née un di­vi­dende de 0,26 eu­ro par ac­tion, nos ob­jec­tifs sont de ver­ser 0,30 eu­ro l’an pro­chain (au titre de 2017) puis 0,35 eu­ro en 2019. En­suite, le di­vi­dende conti­nue­ra sans doute d’aug­men­ter au même rythme. Notre ac­ti­vi­té de conces­sion­naire nous as­sure une grande vi­si­bi­li­té sur nos flux de tré­so­re­rie.

Jacques Gou­non, PDG.

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