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«L’in­ves­tis­seur doit prendre en compte l’im­pact des in­éga­li­tés de ri­chesses»

Le Revenu - Hebdo Bourse - - La Une - Pro­pos re­cueillis par Laurent Saillard

La guerre com­mer­ciale dé­clen­chée par Do­nald Trump doit-elle in­quié­ter l’in­ves­tis­seur ?

Neil Dwane : Le pré­sident amé­ri­cain cherche à si­gner des ac­cords bi­la­té­raux pour ré­vi­ser les condi­tions des échanges in­ter­na­tio­naux et il en­tend les né­go­cier un par un, avec chaque pays ou zone concer­née. L’évo­lu­tion des né­go­cia­tions avec le Mexique, la Co­rée du Sud, le Ja­pon et l’Union eu­ro­péenne le confirme. On peut donc es­pé­rer une is­sue po­si­tive dans ces dis­cus­sions in­di­vi­duelles. En re­vanche, la Chine est clai­re­ment la cible ma­jeure. Or, l’em­pire du Mi­lieu ne veut pas af­fron­ter une guerre com­mer­ciale. Il n’y a pas in­té­rêt. L’is­sue est donc très in­cer­taine, mais l’en­jeu n’est pas si consi­dé­rable, car les re­la­tions com­mer­ciales si­no-amé­ri­caines ne re­pré­sentent que 3% du PIB mon­dial. Le ré­sul­tat des élec­tions lé­gis­la­tives de mi-man­dat aux États-Unis va jouer un rôle im­por­tant pour la suite, tout comme les mo­da­li­tés de ri­poste que choi­si­ront les au­to­ri­tés chi­noises. En mo­di­fiant les condi­tions des échanges in­ter­na­tio­naux, Do­nald Trump dé­sta­bi­lise cer­tains seg­ments très pré­cis de l’éco­no­mie na­tio­nale. Le so­ja re­pré­sen­tait par exemple la moi­tié des ex­por­ta­tions agri­coles amé­ri- caines vers la Chine, et les pro­duc­teurs souffrent de la baisse des cours de 20% de­puis mars. Mais cette si­tua­tion de rup­ture crée des op­por­tu­ni­tés d’in­ves­tis­se­ment pour les gé­rants ac­tifs. D’ailleurs, les mar­chés d’ac­tions amé­ri­caines n’ont pas souf­fert de ces ten­sions. Ce sont ceux qui réa­lisent les meilleures per­for­mances de­puis le dé­but de l’an­née.

Comment voyez-vous évo­luer l’en­vi­ron­ne­ment éco­no­mique et fi­nan­cier mon­dial ? Neil Dwane :

Les taux d’in­té­rêt vont res­ter bas en Eu­rope et au Ja­pon. Et même si la Fed a en­core re­mon­té ses taux di­rec­teurs de 25 points de base, le ni­veau dans les pays dé­ve­lop­pés reste bien in­fé­rieur à ce qu’il a pu être il y a quelques an­nées. Il n’y a donc pas de ren­de­ment at­trayant pour les li­qui­di­tés dans les pla­ce­ments sans risques. Seuls les ac­tifs ris­qués offrent des op­por­tu­ni­tés.

L’in­fla­tion ex­ces­sive reste l’en­ne­mie. Un taux de 2% pen­dant une dé­cen­nie fait perdre 35% de pou­voir d’achat. Mais dans le contexte ac­tuel, les banques cen­trales poussent l’in­fla­tion à 2% ou au­de­là, car ce­la reste un très bon ins­tru­ment pour di­mi­nuer le poids de la dette, pu­blique et pri­vée, qui s’est dé­ve­lop­pée de fa­çon consi­dé­rable dans toutes les ré­gions du monde de­puis dix ans.

La mon­tée en puis­sance de l’Asie reste aus­si un thème d’in­ves­tis­se­ment ma­jeur. C’est in­dé­nia­ble­ment la zone géo­gra­phique ap­pe­lée à connaître le dé­ve­lop­pe­ment éco­no­mique et dé­mo­gra­phique le plus im­por­tant dans les pro­chaines an­nées, avec une forte pous­sée de la consom­ma­tion lo­cale.

Les écarts de ri­chesse se sont ac­crus de­puis la crise

Quel autre thème ma­jeur pa­raît s’im­po­ser aux in­ves­tis­seurs, se­lon vous ?

Neil Dwane : Les in­éga­li­tés de ri­chesses et de re­ve­nus sont des en­jeux im­por­tants que l’in­ves­tis­seur doit dé­sor­mais pren- dre en compte, dans une éco­no­mie mon­diale plus glo­ba­li­sée, où le ca­pi­tal et le tra­vail cir­culent de plus en plus fa­ci­le­ment. Elles se sont ag­gra­vées au cours de la der­nière dé­cen­nie, no­tam­ment aux États-Unis et en Eu­rope. Les po­li­tiques ac­com­mo­dantes des banques cen­trales, les po­li­tiques sa­la­riales des grandes en­tre­prises ou les po­li­tiques fis­cales sti­mu­lantes comme celle de Do­nald Trump fa­vo­risent les plus aisés et ac­croissent les écarts de ri­chesse entre les plus riches et les plus dé­mu­nis. Ces in­éga­li­tés créent de l’in­sta­bi­li­té éco­no­mique, des pro­blèmes so­ciaux et de san­té, des freins aux com­por­te­ments fa­vo­rables à l’en­vi­ron­ne­ment. Elles créent aus­si des ten­sions so­ciales qui portent at­teinte à la co­hé­sion de la so­cié­té.

L’in­ves­tis­seur de long terme ne peut plus igno­rer ces me­naces. Il doit faire preuve d’une plus grande vi­gi­lance sur la gou­ver­nance des en­tre­prises, par le biais d’une po­li­tique d’in­ves­tis­se­ment dite ESG, sou­cieuse des cri­tères en­vi­ron­ne­men­taux, so­ciaux et de bonne gou­ver­nance, et por­ter une at­ten­tion par­ti­cu­lière au ni­veau de ré­mu­né­ra­tion des di­ri­geants d’en­tre­prise et à sa jus­ti­fi­ca­tion éco­no­mique. Par ailleurs, il se­rait sou­hai­table qu’un plus grand nombre d’ac­teurs par­ti­cipe au mar­ché des ca­pi­taux, ce qui passe no­tam­ment par une meilleure édu­ca­tion fi­nan­cière.

Dé­clin de la glo­ba­li­sa­tion Les in­cer­ti­tudes au­tour du Brexit créent-elles une me­nace ?

Neil Dwane : Il ne reste pas as­sez de temps, avant l’échéance de sor­tie de l’Union eu­ro­péenne au 30 mars 2019, pour or­ga­ni­ser au Royaume-Uni un se­cond ré­fé­ren­dum qui re­po­se­rait la même ques­tion. Et cette opé­ra­tion se­rait consi­dé­rée par une grande par­tie de la po­pu­la­tion et par la classe po­li­tique bri­tan­nique elle-même comme un dé­ni de dé­mo­cra­tie. La crois­sance éco­no­mique au Royaume-Uni a ra­len­ti de­puis deux ans, sous la pres­sion des in­cer­ti­tudes au­tour du Brexit. L’ho­ri­zon n’est pas clair sur ce qui va se pas­ser à par­tir du 30 mars : ac­cord né­go­cié ou ab­sence d’ac­cord ? Mais de toute fa­çon, quel que soit le cas de fi­gure, il fau­dra des mois et des mois pour cla­ri­fier la si­tua­tion. En tout cas, tous les sec­teurs ne se­ront pas im­pac­tés de la même ma­nière. Les en­tre­prises qui réa­lisent une part im­por­tante de leur chiffre d’af­faires à l’international en de­hors de l’Union eu­ro­péenne ne se­ront pas for­cé­ment per­dantes et pro­fi­te­ront de la fai­blesse de la livre ster­ling. Mais il est dif­fi­cile de sa­voir, de­puis le som­met eu­ro­péen de Salz­burg du 20 sep­tembre, si un ac­cord équi­li­bré se­ra trou­vé sur les mo­da­li­tés de l’ac­cord, ou si on va vers un «hard Brexit».

Comment évo­lue en dé­fi­ni­tive la «glo­ba­li­sa­tion» ?

Neil Dwane : Il y a une frag­men­ta­tion, voire une dis­lo­ca­tion dans l’évo­lu­tion po­li­tique ré­cente, qu’illus­trent le Brexit, l’ac­ces­sion au pou­voir de Trump et le ré­sul­tat des élec­tions en Ita­lie. Le cycle po­li­tique et éco­no­mique fa­vo­rable à la glo­ba­li­sa­tion marque un tour­nant dans le mou­ve­ment qui s’est en­clen­ché de­puis That­cher et Rea­gan au dé­but des an­nées quatre-vingt. C’est ce que tra­duit la mon­tée des po­pu­lismes en Eu­rope et aux États-Unis. Dé­sor­mais, les peuples consi­dèrent que la prio­ri­té doit être don­née au lo­cal, au ré­gio­nal, voire au na­tio­nal, mais pas au-de­là. La glo­ba­li­sa­tion dé­cline. La per­cep­tion des ef­fets de la glo­ba­li­sa­tion est dé­sor­mais né­ga­tive.

Cet en­vi­ron­ne­ment de mar­ché fa­vo­rise la ges­tion ac­tive. Les stra­té­gies fon­dées sur une ré­pli­ca­tion pas­sive d’in­dices n’ap­por­te­ront pas la va­leur ajou­tée que l’in­ves­tis­seur at­tend.

Cette si­tua­tion de rup­ture offre des op­por­tu­ni­tés d’in­ves­tis­se­ment pour les gé­rants ac­tifs. Ces in­éga­li­tés créent de l’in­sta­bi­li­té éco­no­mique, des pro­blèmes so­ciaux et d’en­vi­ron­ne­ment. L’ho­ri­zon n’est pas clair sur ce qui va se pas­ser à par­tir du 30 mars 2019.

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