Re­né Quilli­vic. Sculp­teur pa­ci­fiste

Le Télégramme - Guingamp - - Les 100 Ans De L'armistice De 1918 - Serge Ro­gers

Quelques mois après le trau­ma­tisme de la Grande Guerre, les places des 36 000 com­munes de France se drapent de mo­nu­ments aux morts glo­ri­fiant le sa­cri­fice des Poi­lus. En Bre­tagne, cer­taines oeuvres, si­gnées Re­né Quilli­vic (1879-1969), dé­notent par leur dé­non­cia­tion de la guerre, en ren­dant hom­mage à la souf­france de ceux qui ont per­du des proches au com­bat.

Con­trai­re­ment aux autres sculp­teurs, Re­né Quilli­vic s’at­ta­chait plus à évo­quer la souf­france des proches de dis­pa­rus que le sa­cri­fice du Poi­lu.

11 no­vembre 1918 à 11 h 11, le clai­ron sonne sur tous les champs de ba­taille du front oc­ci­den­tal, de la mer du Nord à la fron­tière suisse : les armes se taisent après plus de quatre an­nées de guerre. Il est l’heure de comp­ter les morts : 1,4 mil­lion des sol­dats fran­çais sont tom­bés au champ d’hon­neur. La Bre­tagne a per­du 150 000 de ses en­fants. Afin de se sou­ve­nir du sa­cri­fice de ces mil­lions d’hommes fau­chés à la fleur de l’âge, le prin­cipe de l’édi­fi­ca­tion d’un mo­nu­ment mu­ni­ci­pal est ac­té dès 1919. Dans chaque com­mune, un co­mi­té se met en place pour prendre en charge le pro­jet, son fi­nan­ce­ment et sa réa­li­sa­tion. Face à l’am­pleur des de­mandes, des­si­na­teurs, fon­deurs, mar­briers et autres sculp­teurs sont re­cru­tés par des so­cié­tés qui se spé­cia­lisent dans ces hom­mages de pierre ou de bronze fa­bri­qués en quan­ti­té in­dus­trielle, sans vé­ri­table sou­ci ar­tis­tique. De nom­breuses mu­ni­ci­pa­li­tés choi­sissent leur mo­nu­ment sur ca­ta­logue, et n’ont d’autre choix qu’une dé­cli­nai­son

de sta­tues re­pré­sen­tant un Poi­lu baïon­nette au ca­non, ou un coq aux ja­bot et er­gots me­na­çants. Cer­taines pré­fèrent op­ter pour des créa­tions plus ori­gi­nales, aux as­pi­ra­tions pa­ci­fistes. En Bre­tagne, on fait ap­pel à un homme du cru : Re­né Quilli­vic.

Un pê­cheur de­ve­nu ar­tiste

Cet ar­tiste ori­gi­naire du Fi­nis­tère s’est dé­jà fait re­mar­quer pour ses ta­lents de sculp­teur avant-guerre, en Bre­tagne comme à Pa­ris. Né le 13 mai 1879, à Plou­hi­nec, au sein d’une fa­mille de pê­cheurs, le jeune Quilli­vic se des­tine d’abord, tout na­tu­rel­le­ment, à re­prendre le flam­beau pa­ter­nel. Mais le mal de mer dont il souffre l’em­pêche de pour­suivre dans cette voie toute tra­cée. Comme il faut bien tra­vailler et qu’il ne parle que le bre­ton, il de­vient ap­pren­ti chez le char­pen­tier du vil­lage. Il dé­couvre le tra­vail du bois et se prend de pas­sion pour la sculp­ture.

Pour par­faire sa for­ma­tion pro­fes­sion­nelle, il s’en­gage chez les Com­pa­gnons

et dé­bute un Tour de France, qui l’amène no­tam­ment sur le chan­tier de l’ex­po­si­tion uni­ver­selle de 1900 à Pa­ris. Dans la ca­pi­tale, son in­té­rêt pour les arts le rat­trape : il sou­haite in­té­grer l’École na­tio­nale des Beaux-Arts, un rêve qui pa­raît com­pli­qué de par ses ori­gines mo­destes et son manque d’édu­ca­tion. C’est sans comp­ter sur l’aide d’un homme qui dé­cèle son ta­lent : Georges Le Bail, le dé­pu­té-maire de Plo­zé­vet, un com­pa­triote, qui lui ob­tient une bourse du con­seil gé­né­ral du Fi­nis­tère. Quilli­vic est ac­cep­té dans le cours du sculp­teur An­to­nin Mer­cié, au sein-même de la vé­né­ra­bleins­ti­tu­tio­nar­tis­tique. Ses pre­mières oeuvres sont ex­po­sées au Sa­lon des Ar­tistes fran­çais en 1905 puis au Sa­lon des In­dé­pen­dants en 1907, où il pré­sente un plâtre re­pré­sen­tant deux son­neurs de bi­niou, qui lui vaut la mé­daille d’or de l’ex­po­si­tion. Re­né Quilli­vic est plu­sieurs fois ré­com­pen­sé avant 1914 pour ses sculp­tures et ses gra­vures, qui té­moignent de son at­ta­che­ment à sa terre na­tale et dont la vie quo­ti­dienne lui sert d’ins­pi­ra­tion. Mais c’est la Pre­mière Guerre mon­diale qui va lui don­ner une autre di­men­sion.

Une car­rière mar­quée par la Grande Guerre

En 1917, il est contac­té par l’épouse d’Hen­ri de Po­li­gnac, maire de PontS­corff, mort au com­bat dans la Marne deux ans plus tôt. Sa veuve com­mande une sculp­ture à Quilli­vic pour rendre hom­mage à son ma­ri. L’ar­tiste s’ins­pire des cal­vaires tra­di­tion­nels bre­tons pour ce pre­mier mo­nu­ment : « L’édi­fice, ini­tia­le­ment pré­vu pour l’an­cien maire, est inau­gu­ré deux ans plus tard en hom­mage à tous les morts de la com­mune », ex­plique Yves-Ma­rie Evan­no dans la re­vue his­to­rique en ligne En En­vor. Cette oeuvre est la pre­mière d’une sé­rie de 22 mo­nu­ments aux morts ins­tal­lés en Bre­tagne, prin­ci­pa­le­ment dans le Fi­nis­tère. « Sa réa­li­sa­tion la plus cé­lèbre est très cer­tai­ne­ment celle de Plo­zé­vet, inau­gu­rée le 12 sep­tembre 1922, pour­suit l’his­to­rien. Ados­sé à un men­hir, un vieil homme porte son cha­peau dans la main droite, et de l’autre main, serre une croix de guerre qu’il pose sur la poi­trine. Le mo­nu­ment prend une sym­bo­lique d’au­tant plus forte qu’il re­pré­sente un pay­san du vil­lage, Sé­bas­tien Le Gouill, en­deuillé par la perte de ses trois fils ain­si que de l’un de ses gendres. » Con­trai­re­ment aux autres sculp­teurs, Re­né Quilli­vic s’at­tache moins à mon­trer le sa­cri­fice du Poi­lu que « l’évo­ca­tion du sa­cri­fice tel qu’il se re­flète dans les yeux et dans l’at­ti­tude de tous ceux qui souffrent de ne plus avoir le dis­pa­ru à leurs cô­tés », re­con­naît-il à l’époque. Il s’ins­pire à chaque fois des gens qui l’en­tourent, ses mo­dèles sont des fa­mi­liers, connus et re­con­nus par les Bre­tons. À Ban­na­lec, les gens du vil­lage re­con­naissent sur leur mo­nu­ment fu­né­raire la soeur de l’avia­teur Le Bou­rhis, abat­tu dans la Meuse. Sa propre mère fi­gure, sculp­tée dans le gra­nit, ap­puyée à la stèle du mo­nu­ment aux morts de sa com­mune na­tale à Plou­hi­nec.

▼ Pour en sa­voir plus

« Re­né Quilli­vic, un ar­tiste bre­ton » d’Oli­vier Levas­seur, édi­tions Coop Breizh, 2014

« Les mo­nu­ments de Re­né Quilli­vic » d’Yves-Ma­rie Evan­no dans la re­vue his­to­rique en ligne En En­vor.

Pho­to Fran­çois Des­toc

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