Tri­bu­nal. L’Odys­sée… En pire

Le Télégramme - Landerneau - Lesneven - - BREST. ACTUS - Ro­main Haillard

« Rien n’est co­hé­rent ». Le tri­bu­nal de Brest a con­dam­né à 21 mois de pri­son ferme, ce ven­dre­di, un homme trou­blé, accusé d’avoir en­ta­mé en avril une étrange épo­pée dé­lic­tuelle.

Am­biance mo­rose à l’au­dience cor­rec­tion­nelle du tri­bu­nal de Brest, ce ven­dre­di après-mi­di. Pas une per­sonne sur les bancs du pu­blic ha­bi­tuel­le­ment fré­quen­tés. Vic­times, amis, fa­milles, rats de pré­toires, tout le monde manque à l’ap­pel. Seuls les ma­gis­trats siègent, et le pré­ve­nu, de­bout dans sa bulle de verre. Stee­ven Ker­boul, ha­billé d’un po­lo bleu fon­cé, se tient droit. Il se ba­lance d’un pied sur l’autre, les yeux ri­vés sur le juge. D’un calme olym­pien, il l’écoute at­ten­ti­ve­ment. Quinze mi­nutes. Le juge met quinze mi­nutes à énu­mé­rer, dans une li­ta­nie, le ca­sier ju­di­ciaire et les faits re­pro­chés à l’homme mince. Qua­torze men­tions, es­sen­tiel­le­ment des vols et des ou­trages. Pas moins de vingt in­frac­tions re­le­vées entre le 5 et le 26 avril, à Clé­der, Tré­flaoué­nan, Plou­né­vez-Lo­christ, Plou­zé­vé­dé, Tré­flez… « Nous n’ar­ri­vons pas àmettre la main sur lui », re­lève la jeune pro­cu­reure, dé­con­cer­tée. Il faut dire que, dans ses mésa­ven­tures, le jeune homme res­semble à Ulysse, héros de my­tho­lo­gie greque. Son voyage, comme l’Odys­sée, est par­se­mé d’em­bûches… Le 20 avril, le jeune homme en­tame son pé­riple. Tout com­mence par un ap­pel à la gendarmerie. Par lui-même. Il in­dique dé­te­nir un fu­sil, ob­te­nu d’un vol pré­cé­dent. « Pour­quoi ap­pe­ler les forces de l’ordre ? », ques­tionne le juge aux che­veux blancs. Il ob­tient comme ré­ponse : « J’avais en­vie que tout ça s’ar­rête… ».

« Vous avez net­toyé les vitres avec de la bière ? »

Mais tout ne fait que com­men­cer. L’homme vole un pre­mier vé­hi­cule. « Et vous ac­ci­den­tez le vé­hi­cule », note le ma­gis­trat du siège. « Oui, j’ai per­du le contrôle et je me suis pris un arbre ». Pre­mier nau­frage. L’aven­tu­rier ne s’ar­rête pas là, il trouve un nou­veau vais­seau. « Ce vé­hi­cule était des­ti­né à la casse Mon­sieur ! Et vous l’ac­ci­den­tez aus­si », ap­puie l’homme à la robe noire. « J’ai per­du le contrôle, je suis pas­sé dans un champ, j’ai fi­ni sur le toit », ré­pond le pré­ve­nu. Après, il rentre par ef­frac­tion dans un do­mi­cile. « Vous avez net­toyé les vitres de la mai­son avec de la bière ? », ques­tionne le juge qui ne cache pas son éton­ne­ment. « J’avais lais­sé des traces de doigts, donc j’ai la­vé les vitres avec de la bière, oui ».

Le ving­te­naire trouve fi­na­le­ment le der­nier ra­fiot de son épo­pée. Avec cette ul­time voi­ture, il com­met un vol au su­per­mar­ché du coin. « Et vous avez per­du le contrôle du vé­hi­cule… », ré­pète le juge, conster­né. « Bah oui… J’ai cre­vé, la jante fai­sait trop de bruit sur la route, donc je suis al­lé dans un champ… ». Le juge toise l’accusé :

« Là, un agri­cul­teur vous re­trouve com­plè­te­ment em­bour­bé. Il de­mande ce que vous faites là, puis vous l’agres­sez avec une hache », Le nau­fra­gé mul­ti­ré­ci­di­viste ré­pond du tac au tac :

« Non, avec un ex­tinc­teur, je l’ai as­per­gé. Il vou­lait jus­te­ment prendre ma hache ».

Une Odys­sée sans Ithaque ni Pé­né­lope

Après avoir in­cen­dié le vé­hi­cule, il trouve re­fuge dans une cave, où la gendarmerie l’ar­rête fi­na­le­ment. Il pour­rait res­sem­bler à Ulysse, si au moins il avait un port où s’amar­rer. Mais il est sans Ithaque, sans Pé­né­lope. Le jeune homme a été pla­cé à 16 mois dans une fa­mille d’ac­cueil. Entre 12 et 16 ans, il dé­ve­loppe des troubles com­por­te­men­taux et est pla­cé en foyer.

Le juge re­garde at­ten­ti­ve­ment la note mé­di­cale d’un psy­chiatre : « Dé­com­pen­sa­tion psy­cho­tique, hal­lu­ci­na­tion, dé­lire de per­sé­cu­tion… ». L’avo­cate de la dé­fense s’ap­proche du ma­gis­trat : « Rien n’est co­hé­rent. Il avoue tous les faits, le pour­quoi… Ça reste né­bu­leux ». Le juge tranche : 21 mois d’em­pri­son­ne­ment ferme. L’aven­ture s’ar­rête ici.

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