Le phé­no­mène hi­ki­ko­mo­ri in­quiète de plus en plus

On les ap­pelle les « hi­ki­ko­mo­ri », un terme qui si­gni­fie « se re­tran­cher ». Face à la pres­sion so­ciale ou fa­mi­liale, ils se­raient près d’un de­mi-mil­lion de Ja­po­nais à vivre dans le huis clos de leur chambre, sans sub­ve­nir à leurs propres be­soins. Un phé­no

Le Télégramme - Lorient - - MONDE & FRANCE - Agnès Re­don

De notre correspondante à To­kyo.

Par une belle jour­née de prin­temps dans le nord de To­kyo, ils sont une quin­zaine de hi­ki­ko­mo­ri à s’ex­traire du confi­ne­ment. Pen­dant cette réunion, ils éla­borent la ligne édi­to­riale du pro­chain nu­mé­ro de Hi­ki­pos, un ma­ga­zine dé­dié aux re­clus. « Oui, les sor­ties sont ex­cep­tion­nelles mais on peut être hi­ki­ko­mo­ri et tis­ser des liens so­ciaux, ce n’est pas contra­dic­toire. Ce qu’on fuit, c’est le ju­ge­ment so­cial et l’in­com­pré­hen­sion », tient à pré­ci­ser Vo­sot Ikei­da (nom d’em­prunt), un hi­ki­ko­mo­ri de 55 ans. À la ques­tion « pour­quoi de­vien­ton hi­ki­ko­mo­ri ? », les ré­ponses fusent et les pro­fils se res­semblent : « Pres- sion so­ciale trop forte », « rup­ture fa­mi­liale » et « bri­mades à l’école ». Des jour­nées in­va­ria­ble­ment pas­sées entre les mêmes quatre murs, à dor­mir 14 heures par jour, avec, pour rare sor­tie, deux courses heb­do­ma­daires au su­per­mar­ché du quar­tier. C’est le quo­ti­dien de Vo­sot Ikei­da de­puis trois dé­cen­nies. Un ave­nir ra­dieux sem­blait pour­tant lui être pro­mis : di­plô­mé d’une des plus pres­ti­gieuses uni­ver­si­tés du pays, Vo­sot avait dé­ployé toute son éner­gie pour sa­tis­faire les exi­gences de réus­site d’une mère abu­sive. Au­jourd’hui cou­pé de sa fa­mille, il vit d’aides so­ciales : « La course à la réus­site a eu l’ef­fet in­verse sur moi et ma chambre est de­ve­nue mon re­fuge », confie-t-il.

Le vieillis­se­ment des re­clus

Pour Mu­riel Jo­li­vet, une pro­fes­seure de so­cio­lo­gie qui vit au Ja­pon de­puis 40 ans, bien que le phé­no­mène hi­ki­ko­mo­ri ne se li­mite pas au Ja­pon, la pa­ren­ta­li­té à la ja­po­naise ren­force le phé­no­mène : « Les pa­rents sont en­core trop op­ti­mistes, se di­sant que tôt ou tard, leur en­fant ren­tre­ra dans le moule. Il y a une forme de to­lé­rance vis-àvis d’une si­tua­tion in­ac­cep­table. De plus, en par­ler et voir un psy­chiatre est par­ti­cu­liè­re­ment stig­ma­ti­sé au Ja­pon. Il y a beau­coup de honte ». Ain­si, peu d’échap­pa­toires, sur­tout pour les hi­ki­ko­mo­ri vieillis­sants. L’âge moyen des pa­rents de ces « re­tran­chés » a at­teint 64,1 ans en 2016. Les au­to­ri­tés s’alarment de voir ap­pa­raître des cas où les pa­rents de hi­ki­ko­mo­ri dé­cèdent avant que leur en­fant ré­in­tègre la so­cié­té, le lais­sant com­plè­te­ment dé­mu­ni. Signe que le gou­ver­ne­ment prend ce pro­blème très au sé­rieux, le mi­nistre de la San­té a, pour l’an­née 2018, de­man­dé l’équi­valent de 20 mil­lions d’eu­ros de cré­dits pour ai­der les hi­ki­ko­mo­ri. Même si on ne sait pas en­core com­ment cette somme va con­crè­te­ment per­mettre de les re­mettre au tra­vail.

Pho­to Agnès Re­don

Hi­ki­pos est un ma­ga­zine réa­li­sé par des hi­ki­ko­mo­ri pour les hi­ki­ko­mo­ri. Sa concep­tion consti­tue l’une des rares sor­ties de ces re­clus.

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