Gas­par Noé. « Je suis le pro­vo­ca­teur de ser­vice »

Le Télégramme - Lorient - - Tv - Claire Stein­len

L’en­tre­tien com­mence bien. L’at­ta­chée de presse de Gas­pard Noé nous en­voie le dos­sier du film avec un mot ex­pli­cite. « Mer­ci de lire le do­cu­ment avant le ren­dez-vous de mer­cre­di. Il n’aime pas ré­pé­ter deux fois les mêmes choses ». On s’at­tend donc à se faire cro­quer tout cru par le réa­li­sa­teur ar­gen­tin, qu’on ima­gine vo­lon­tiers di­va. Veste en jean, che­veux ras, barbe poivre et sel, il est pile à l’heure sur le toit ter­rasse de Wild Bunch, la so­cié­té qui pro­duit ses films… et to­ta­le­ment af­fable. « Il y a quelques ques­tions que l’on me pose sys­té­ma­ti­que­ment, deux ou trois, pas plus, sur le cas­ting par exemple, alors c’est pour ça », s’ex­cuse-til, la voix basse, avec un dé­bit de mi­traillette. Dans la ré­tine, on garde la scène du dé­but d’« Ir­ré­ver­sible », où dans une at­mo­sphère sur­vol­tée, un homme dé­fonce la tête de l’autre, avec un ex­tinc­teur. Sor­ti en 2002, le film avait fait scan­dale à Cannes, puis en salles, avec cette scène de meurtre, sui­vie d’une scène de viol de 12 mi­nutes, sans doute la plus longue du ci­né­ma.

Mu­sique sexe et vio­lence

De la mu­sique du sexe et de la vio­lence, le cock­tail de Gas­par Noé, qui lui a va­lu sa ré­pu­ta­tion, ne change pas dans « Cli­max » (*), l’his­toire d’une bande de jeunes dan­seurs qui, en 1996, ter­minent plu­sieurs jours de ré­pé­ti­tion d’un spec­tacle dans une mai­son en ban­lieue pa­ri­sienne, proche de la fo­rêt. Pour la fin du stage, et avant de s’en­vo­ler pour les États-Unis le len­de­main, ils or­ga­nisent une fête. Mais au bout d’un mo­ment, les dan­seurs bas­culent dans la fo­lie, le sexe, la vio­lence, la transe, autre thème cher au réa­li­sa­teur.

On pour­rait dé­tes­ter, et cer­tains ne s’en privent pas. Mais d’au­cuns lui re­con­naissent aus­si un zeste de ta­lent. D’ailleurs, les fes­ti­vals du monde en­tier lui font de l’oeil pour cha­cun de ses films, de­puis le dé­but de sa car­rière. « Les fes­ti­vals m’aiment bien », re­con­naît le réa­li­sa­teur. « Ils ont tou­jours be­soin du pro­vo­ca­teur de ser­vice. Avant, il y avait le fou du roi. Je suis le sul­fu­reux de ser­vice, je suis un pro­vo­ca­teur. Mes films ont be­soin des fes­ti­vals mais les fes­ti­vals ont aus­si be­soin de réa­li­sa­teurs comme moi, afin qu’on ne les ac­cuse pas de faire des sé­lec­tions ti­mo­rées. Cannes, il faut y être, même sur un trot­toir ou dans une cui­sine. C’est le plus grand fes­ti­val du monde. Et puis mes films sont faits avec amour, les his­toires sont jo­lies… ».

Le chaos et l’anar­chie

Jo­li, comme le rap­port d’Os­car et Lin­da, frère et soeur, dans « En­ter the Void » (2009), ou l’his­toire d’amour entre Vincent Cas­sel et Mo­ni­ca Bel­luc­ci dans « Ir­ré­ver­sible ». Comme pour ses autres films, Gas­par Noé aime tra­vailler dans l’urgence. C’était le cas pour son avant-der­nier film, « Love », une his­toire d’amour très crue, où là en­core le réa- li­sa­teur avait fait par­ler de lui, puisque l’af­fiche du film re­pré­sen­tait un sexe mas­cu­lin.

« Cli­max » a été tour­né en quinze jours, sans scé­na­rio, ni dia­logues. « J’ai juste de­man­dé aux ac­teurs qui ils avaient en­vie d’em­bras­ser, où avec qui ils vou­laient se dis­pu­ter. Puis j’ai lais­sé la ca­mé­ra tour­ner, les si­tua­tions se sont créées de­vant moi. J’ai tou­jours été fas­ci­né par les si­tua­tions où le chaos et l’anar­chie se ré­pandent sou­dai­ne­ment ».

Sans faire de psy­cho­lo­gie de comp­toir, cette fas­ci­na­tion du chaos vient peut-être du dé­part pré­ci­pi­té de la fa­mille Noé, qui a fui l’Ar­gen­tine suite au coup d’État de 1976. Son père est peintre, sa mère for­te­ment po­li­ti­sée et la fa­mille part s’ins­tal­ler à New York, puis à Pa­ris quand Gas­par a 13 ans. Ils montrent à l’en­fant puis à l’ado­les­cent des films chocs, Fritz Lang ou « Salò ou les 120 jour­nées de So­dome ». Il aime au­jourd’hui Ha­neke, Cro­nen­berg, Fer­ra­ra, Fass­bin­der ou Pa­so­li­ni et leur goût pour le scan­dale, qui l’amusent et le fas­cinent. Il est aus­si proche de Jan Kou­nen, le réa­li­sa­teur belge, avec qui il par­tage le goût pour le cha­ma­nisme. Ou Blier. « Ils ont en com­mun de ne pas s’au­to­cen­su­rer », ra­conte le réa­li­sa­teur.

Sans en­fants, il ap­pelle ses films ses bébés et se pas­sionne pour les réa­li­sa­teurs, dont il lit quan­ti­té de bio­gra­phies. Il doit être presque dé­çu, au­jourd’hui. La sortie de « Cli­max » n’a en­gen­dré que très peu de cri­tiques né­ga­tives. Pire, pro­je­té à Cannes, seuls six jour­na­listes ont quit­té la séance, alors que c’est presque la moi­tié qui s’était échap­pée, ou­trée, d’« Ir­ré­ver­sible ». Comme dit la voix off de la bande-an­nonce de « Cli­max » : « Ce qui ne tue pas rend plus fort ». De sul­fu­reux, Noé est en passe de de­ve­nir… une ré­fé­rence. Un comble !

« Les fes­ti­vals ont be­soin de réa­li­sa­teurs comme moi, afin qu’on ne les ac­cuse pas de faire des sé­lec­tions ti­mo­rées ». Gas­par Noé, réa­li­sa­teur

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.