Ar­mis­tice. Si­mone ra­conte son père, mu­ti­lé de guerre

Des Poi­lus, il n’en est plus. Mais leurs en­fants sont en­core là. À Evran, Si­mone Her­vé ra­conte l’his­toire or­di­naire de son père, par­ti au front dès août 1914 et mu­ti­lé à vie, à peine un mois plus tard.

Le Télégramme - Loudéac - Rostrenen - - DINAN -

1er août 1914, en mi­lieu d’après-mi­di. À Evran, Fran­çois Ne­veu, cor­don­nier de mé­tier, vaque à ses oc­cu­pa­tions ha­bi­tuelles lorsque le toc­sin alerte la po­pu­la­tion. Sur la mai­rie est bien­tôt pla­car­dée la fa­meuse af­fiche an­non­çant que le Pré­sident de la Ré­pu­blique or­donne, par dé­cret, la mo­bi­li­sa­tion gé­né­rale pour le len­de­main, di­manche 2 août. Af­fec­té au 1er Ré­gi­ment d’In­fan­te­rie Co­lo­niale, le jeune homme de 32 ans in­tègre son corps d’ar­mée le 12 août et part au front le 28. À peine un mois après avoir quit­té Evran, où il est né le 24 oc­tobre 1882 au vil­lage du Dé­luge, sur l’ac­tuelle com­mune des ChampsGé­raux, il se re­trouve plon­gé au coeur du conflit, sur le front de Cham­pagne. Le 14 sep­tembre, le Corps Co­lo­nial est ar­rê­té aux dé­bou­chés de Mas­siges et de Ville-sur-Tourbe (Marne), mais réus­sit à prendre pied dans le bois de Ville, fo­rêt si­tuée au nord-est de Ville-sur-Tourbe. C’est là que l’Évran­nais se­ra gra­ve­ment bles­sé, le len­de­main, par des éclats d’obus. Éva­cué et soi­gné, no­tam­ment à l’hô­pi­tal de Quer­que­ville (Manche) jus­qu’en mars 1915, il se­ra en­suite ren­voyé dans ses foyers.

Faire le mort pour évi­ter d’être ache­vé

Cent trois ans plus tard, à la veille des cé­lé­bra­tions du cen­te­naire de l’ar­mis­tice, sa fille, Si­mone Her­vé, à l’aube de ses 94 ans, se re­mé­more avec émo­tion ces soi­rées d’hi­ver au­tour de la che­mi­née où son père lui ra­con­tait, ain­si qu’à ses quatre frères et soeurs, « sa guerre ». « Nous n’ai­mions pas tel­le­ment ce­la, ça nous fai­sait pleu­rer. Il nous ra­con­tait comment il a fait le mort, car il sa­vait que les sol­dats al­le­mands fi­nis­saient les bles­sés. Fi­na­le­ment, deux hommes sont ve­nus le cher­cher et l’ont trans­por­té à l’ar­rière, as­sis sur une chaise. »

Elle ra­conte le corps meur­tri de 14 bles­sures, la mâ­choire in­fé­rieure bri­sée, les dents man­quantes, la langue cou­pée et re­cou­sue sur place. « Au dé­but, il ne pou­vait man­ger que des bouillies et ne pou­vait plus par­ler cor­rec­te­ment. Il avait gar­dé une dé­for­ma­tion du bas du vi­sage et souf­frait conti­nuel­le­ment. Il ne pou­vait plus faire un tra­vail phy­sique et a d’ailleurs dû aban­don­ner son mé­tier de cor­don­nier, car les pe­tits coups de mar­teau lui ré­son­naient dans la tête », ex­plique-t-elle.

Grand mu­ti­lé de guerre

Son al­lo­ca­tion de grand mu­ti­lé de guerre (2 540 francs pour l’an­née 1935) et les re­ve­nus de la pe­tite ferme (une ou deux vaches, quelques vo­lailles et la­pins et un po­ta­ger) ont alors dû faire vivre la fa­mille de cinq en­fants. De sa mé­moire re­monte aus­si le sou­ve­nir du dé­pla­ce­ment en fa­mille, à Di­nan, en 1933, pour la cé­ré­mo­nie au cours de la­quelle il fut fait Che­va­lier de la Lé­gion d’hon­neur. « Je me sou­viens qu’il y a eu un re­pas en fa­mille en­suite, à l’an­cien pres­by­tère de Saint-Ju­doce, où nous ha­bi­tions à l’époque », pré­cise Si­mone Her­vé. « Je ne peux pas dire que tous ces évé­ne­ments lui avaient ai­gri le ca­rac­tère », re­marque-t-elle. « C’était un homme très dé­voué à ses en­fants. J’avais un pen­chant pour mon père, à cause de son état, je crois, qui me fai­sait me rap­pro­cher de lui. Mon père, c’était sa­cré », conclut Si­mone Her­vé, de­ve­nue plu­sieurs fois ar­rière-grand-mère.

Si­mone Her­vé, ici avec la pho­to de ma­riage de ses pa­rents en 1916, se re­mé­more avec émo­tion ses jeunes an­nées, au­près de son père, très ai­mant, mais di­mi­nué phy­si­que­ment des suites de la guerre.

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