Re­traites : la ré­forme Ma­cron se com­plique

● Les pers­pec­tives fi­nan­cières se dé­gradent en rai­son de nouvelles pro­jec­tions dé­mo­gra­phiques. ● Dès 2021, le be­soin de fi­nan­ce­ment at­tein­drait 9 mil­liards, et il grim­pe­rait net­te­ment d’ici à 2030.

Les Echos - - LA UNE - Sol­veig Go­de­luck @Sol­wii

Em­ma­nuel Ma­cron a pro­mis d’ou­vrir un vaste chan­tier sur les re­traites. Non pas pour faire des éco­no­mies, mais pour rendre le sys­tème plus juste, en pro­fi­tant de l’em­bel­lie ré­cente des pers­pec­tives fi­nan­cières. Mais sa tâche se­ra plus com­pli­quée que pré­vu. Car la tra­jec­toire des ré­gimes de re­traites vient de se dé­gra­der brus­que­ment. Le Conseil d’orien­ta­tion des re­traites, qui pu­blie son rap­port an­nuel ce mar­di, ne pré­voit plus de re­tour à l’équi­libre vers 2025. Au contraire, les comptes des ré­gimes de re­traite res­te­ront dans le rouge au moins jus­qu’en 2040, même dans le scé­na­rio le plus op­ti­miste. Le be­soin de fi­nan­ce­ment devrait at­teindre 9 mil­liards d’euros dès 2021, et conti­nuer à dé­ra­per les an­nées sui­vantes. Les dé­fi­cits les plus forts se­raient at­teints vers 2030-2035. La nette dé­gra­da­tion des pré­vi­sions est liée à une sé­rie de fac­teurs (dé­mo­gra­phie, po­pu­la­tion ac­tive, évo­lu­tion des sa­laires). Dès lors, la question de nouvelles me­sures de redressement fi­nan­cier devrait ra­pi­de­ment se po­ser. La droite avait pro­po­sé de re­le­ver l’âge lé­gal de dé­part pen­dant la cam­pagne pré­si­den­tielle.

Ré­for­mer les re­traites sans su­bir la pres­sion des dé­fi­cits ? Ce­la ne se­ra fi­na­le­ment pas pos­sible, vu la dé­gra­da­tion des pers­pec­tives fi­nan­cières que pré­voit le Conseil d’orien­ta­tion des re­traites (COR), dans son rap­port an­nuel, qui doit être pu­blié ce mar­di et au­quel ont eu ac­cès « Les Echos ». Em­ma­nuel Ma­cron pen­sait me­ner se­rei­ne­ment ses grands tra­vaux à par­tir de 2018 : fondre tous les ré­gimes de re­traite dans un sys­tème uni­ver­sel par points sans tou­cher ni à l’âge mi­ni­mum, ni au ni­veau des pen­sions. La tâche se­ra plus com­pli­quée que pré­vu. Ce que di­sait la droite du­rant la cam­pagne pré­si­den­tielle. Fran­çois Fillon pro­po­sait no­tam­ment de re­por­ter à 65 ans l’âge lé­gal de dé­part à la re­traite.

Alors qu’il y a un an, le COR pré­voyait un re­tour à l’équi­libre du sys­tème de re­traite aux alen­tours de 2025 dans le scé­na­rio cen­tral – c’es­tà-dire une crois­sance des re­ve­nus d’ac­ti­vi­té (et donc de la pro­duc­ti­vi­té) de 1,5 % par an –, cet ho­ri­zon s’éloigne consi­dé­ra­ble­ment. Avec cette hausse de 1,5 %, il faut main­te­nant at­tendre le dé­but de la dé­cen­nie... 2050 pour sor­tir du rouge (après un dé­fi­cit de 0,8 % de PIB entre 2027 et 2034). Ce n’est d’ailleurs plus tout à fait le scé­na­rio cen­tral, puisque l’hypothèse d’une pro­duc­ti­vi­té de 1,3 % est tout aus­si bien po­si­tion­née. Et à 1,3 %, au­cun re­tour à l’équi­libre n’est en vue, le be­soin de fi­nan­ce­ment at­tei­gnant 0,9 % du PIB entre 2028 et 2039 (en­vi­ron 20 mil­liards).

Même dans le meilleur des cas, c’est-à-dire avec une crois­sance des re­ve­nus d’ac­ti­vi­té de 1,8 % par an (l’hypothèse op­ti­miste de 2 % a été aban­don­née en 2017), il fau­drait quand même at­tendre 2040 pour re­ve­nir à l’équi­libre fi­nan­cier. Quant au scé­na­rio noir, avec seu­le­ment 1 % de crois­sance des re­ve­nus d’ac­ti­vi­té, le dé­fi­cit plon­ge­rait de fa­çon ir­ré­mé­diable, à en­vi­ron 30 mil­liards en 2035. Et ce scé­na­rio ne peut être écar­té au vu des in­ter­ro­ga­tions des éco­no­mistes sur les gains de pro­duc­ti­vi­té.

Gou­ver­ne­ments sur le gril

Avant d’en ar­ri­ver là, les gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs se­ront donc sur le gril. A com­men­cer par ce­lui d’Edouard Phi­lippe : pour 2021, le be­soin de fi­nan­ce­ment du sys­tème de re­traite est éva­lué à 0,4 % du PIB, soit près de 9 mil­liards d’euros, près du double du dé­fi­cit de l’an der­nier. Le vent d’op­ti­misme de 2016, qui avait pous­sé le COR à ra­me­ner sa pré­vi­sion de dé­fi­cit à 0,2 % du PIB en 2020, n’au­ra pas souf­flé long­temps. Cette dé­gra­da­tion des pers­pec­tives s’ex­plique avant tout par la ré­vi­sion des pré­vi­sions dé­mo­gra­phiques del’ In see en jan­vier. L’im­mi­gra­tion devrait être moins im­por­tante que pré­vu, avec 70.000 ar­ri­vées nettes par an contre 100.000 dans la pré­cé­dente pro­jec­tion, ce qui va pe­ser sur la crois­sance du PIB et des re­cettes de co­ti­sa­tions à court terme. Par ailleurs, la po­pu­la­tion ac­tive aug­men­te­rait moins que pré­vu, car l’ef­fet bé­né­fique de la ré­forme des re­traites de 2010 a dé­jà été en­gran­gé. La ré­vi­sion des hy­po­thèses éco­no­miques de court et de moyen terme en 2017, dans le cadre du pro­gramme de sta­bi­li­té, contri­bue éga­le­ment à noir­cir le ta­bleau. Les sa­laires et l’em­ploi sont moins dy­na­miques qu’es­pé­ré et les dé­penses de re­traite rap­por­tées au PIB se­ront d’au­tant plus im­por­tantes que l’évo­lu­tion du PIB dé­çoit. En 2016, il n’a crû que de 1,2 % au lieu de 1,5 % at­ten­du. Pour 2020, la crois­sance a été ré­vi­sée à la baisse de 0,2 point, à 1,7 %.

Mis bout à bout, ces chan­ge­ments ont des consé­quences ra­di­cales à moyen terme. Se­lon les hy­po­thèses éco­no­miques, les be­soins de fi­nan­ce­ment du sys­tème de re­traite en 2030 sont ac­crus de 0,6 à 0,9 point de PIB par rap­port à ceux es­ti­més il y a un an par le COR ! Pour par­ve­nir à l’équi­libre fi­nan­cier sur la pé­riode 2017-2070, le rap­port pré­vient qu’il fau­drait une crois­sance de la pro­duc­ti­vi­té de 1,6 % par an et un taux de chô­mage de 5 %. Des hy­po­thèses peu plau­sibles. Le dé­bat va dès lors im­man­qua­ble­ment re­prendre sur la né­ces­si­té de prendre des me­sures de redressement en dé­but de lé­gis­la­ture.

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