Comment le châ­teau de cartes so­cia­liste s’est ef­fon­dré

Les Echos - - IDEES & DEBATS - Par Pierre-Alain Fur­bu­ry — Chef ad­joint du ser­vice France

C’était il y a cinq ans et c’est peu dire que ce­la pa­raît une éter­ni­té. Plus en­core de­puis qu’ Em­ma­nuel Ma­cron, sur­fant sur la pro­pen­sion des Fran­çais au « dé­ga­gisme », a don­né un in­dé­niable coup de vieux (et coup de ba­lai) aux par­tis tra­di­tion­nels. En juin 2002, les so­cia­listes avaient tous les pou­voirs : l’Ely­sée, que ve­nait de dé­cro­cher Fran­çois Hol­lande, mais aus­si la ma­jo­ri­té ab­so­lue à l’As­sem­blée et au Sé­nat – une pre­mière sous la Ve Ré­pu­blique –, toutes les ré­gions de mé­tro­pole, sauf l’Al­sace, six dé­par­te­ments sur dix, sept villes de plus de 100.000 ha­bi­tants sur dix… Au­jourd’hui, il ne reste plus qu’une terre brû­lée. Fran­çois Hol­lande n’a pas été en état de bri­guer un nou­veau man­dat, Be­noît Ha­mon n’a pas dé­pas­sé 6,36 % des voix à l’élec­tion pré­si­den­tielle. Après avoir perdu tous les scru­tins in­ter­mé­diaires, le PS n’a plus que 30 dé­pu­tés (sans comp­ter les al­liés ra­di­caux de gauche et di­vers-gauche). Et, pour la pre­mière fois de­puis cinq dé­cen­nies, pas le moindre pré­si­den­tiable.

Le bi­lan est lourd. « Ter­rible », ré­pètent en boucle les so­cia­listes, son­nés. Pour beau­coup de ses res­pon­sables, le PS n’est pas seu­le­ment ago­ni­sant, usé, vieilli et fa­ti­gué, il est dé­jà mort, au moins dans sa forme ac­tuelle. Même si elle reste an­crée dans les col­lec­ti­vi­tés lo­cales, la « vieille mai­son », dont par­lait Léon Blum en 1920 au congrès de Tours, lors du dé­part des com­mu­nistes, est en ruine. Comme le fut la SFIO à la fin des an­nées 1960. Quant à ses oc­cu­pants, ils ne se sup­portent qua­si­ment plus. Le mal est pro­fond, po­li­tique et idéo­lo­gique : le PS n’a plus de base so­cio­lo­gique claire et donne le sen­ti­ment de ne plus vrai­ment sa­voir pour qui il se bat. « Tout le dé­bat des mois qui viennent, c’est re­cons­truire l’idée même du so­cia­lisme » , avoue l’an­cien mi­nistre et, dé­sor­mais, ex-dé­pu­té Ka­der Arif.

Un ef­fon­dre­ment de cette am­pleur, et en si peu de temps, a de quoi sur­prendre. Il vient pour­tant

de loin. Il s’ins­crit, d’abord, dans une ten­dance lourde : la crise de la so­cial-dé­mo­cra­tie eu­ro­péenne, même si elle par­ti­cipe en­core par­fois au pou­voir. Jus­qu’à ce jour, l’exemple le plus frap­pant était ce­lui du Pa­sok, l’an­cien géant de­ve­nu nain en Grèce, plom­bé par l’usure du pou­voir et éclip­sé par la gauche ra­di­cale. « Le point com­mun à toutes les der­nières élec­tions, c’est que les par­tis so­ciaux-dé­mo­crates ont à chaque fois réa­li­sé, ou qua­si­ment, le plus mau­vais score de leur his­toire. Avec par­tout une di­vi­sion entre ceux qui veulent exer­cer le pou­voir et ceux qui veulent por­ter des va­leurs et des com

bats » , ob­serve Gilles Fin­chel­stein, di­rec­teur de la Fon­da­tion Jean-Jau­rès et di­rec­teur des études chez Ha­vas. Je­re­my Cor­byn a réa­li­sé une per­cée en Grande-Bre­tagne, mais il reste dans l’op­po­si­tion et est membre de l’aile ra­di­cale du La­bour qui a tour­né le dos au blai­risme.

Il se­rait tou­te­fois trop fa­cile d’exo­né­rer le PS de ses propres res­pon­sa­bi­li­tés. Elles sont énormes. A com­men­cer par celles de Fran­çois Hol­lande. Mais, là en­core, elles ne datent pas de 2012. Ce qui consti­tuait le Par­ti so­cia­liste né au Congrès d’Epi­nay en 1971 s’est pro­gres­si­ve­ment dé­fait. Non seu­le­ment il n’a pas as­sez tra­vaillé ni fait com­prendre à ses élec­teurs les consé­quences de la mon­dia­li­sa­tion (sur la com­pé­ti­ti­vi­té) et de l’in­té­gra­tion eu­ro­péenne (sur les dé­fi­cits et le mar­ché du tra­vail), mais il n’a pas sur­mon­té deux chocs : l’éli­mi­na­tion sur­prise de Lio­nel Jos­pin au pre­mier tour de la pré­si­den­tielle de 2002 et le ré­fé­ren­dum eu­ro­péen de 2005, qui a pro­fon­dé­ment di­vi­sé le par­ti. A chaque fois, les di­ri­geants du PS n’en ont ti­ré au­cune consé­quence. Ils ont mis le cou­vercle sur la mar­mite, sou­cieux de la syn­thèse. La « sainte thèse », iro­ni­sait-on dé­jà. Tout faire pour re­col­ler les mor­ceaux et pour évi­ter que l’aile gauche, à l’époque em­me­née par Jean-Luc Mé­len­chon, ne s’em­pare du par­ti. Mais les faits étant tê­tus, toutes les di­vi­sions, contra­dic­tions et frus­tra­tions ont re­sur­gi à l’épreuve du pou­voir. Et ce d’au­tant plus que le nou­veau chef de l’Etat avait été, de 1997 à 2008, le Pre­mier se­cré­taire du PS. « La vé­ri­té, c’est que 2012 est un heu­reux évé­ne­ment his­to­rique. Presque un ac­ci­dent de l’his­toire » , lâche l’an­cien dé­pu­té Eme­ric Bre­hier, qui di­rige l’Ob­ser­va­toire de la vie po­li­tique de la Fon­da­tion Jean-Jau­rès.

La suite est connue. Un Fran­çois Hol­lande pri­son­nier des am­bi­guï­tés du pas­sé et de sa propre per­son­na­li­té, in­ca­pable de faire le ré­cit de son ac­tion, de mon­trer le cap et de mettre de l’ordre par­mi ses troupes, lais­sant la fronde pros­pé­rer et Ma­nuel Valls ma­noeu­vrer. Des dé­ci­sions peu ex­pli­quées et mal as­su­mées, alors que sa po­li­tique en fa­veur des en­tre­prises ap­pa­rais­sait comme une tra­hi­son, aux yeux des élec­teurs so­cia­listes, par rap­port à la cam­pagne ( « Mon vé­ri­table ad­ver­saire, c’est le monde de la finance » ). Et une pro­messe dé­çue de changement « main­te­nant » . « Mer­ci pour ce mo­ment » , ont twee­té plu­sieurs dé­pu­tés bat­tus, re­pre­nant le titre du livre de Va­lé­rie Trier­wei­ler, l’ex­cam­pagne du pré­sident de la Ré­pu­blique. Cruel mais pas faux.

Ce n’est certes pas la pre­mière tra­ver­sée du dé­sert du PS. Sauf qu’il est cette fois bien difficile de voir comment il peut s’en re­mettre. Comme le rap­pelle Marc La­zar, le di­rec­teur du Centre d’his­toire de Sciences Po, le Par­ti so­cia­liste a « sur­mon­té les crises en s’ap­puyant sur trois pi­liers » : les mu­ni­ci­pa­li­tés, la fonc­tion pu­blique et le monde laïc. Il ne lui reste que le pre­mier, atro­phié. « On se de­mande sur quoi ils vont pou­voir re­cons­truire quelque chose » , lâche ce spé­cia­liste de la gauche so­cial-dé­mo­crate. La question est de sa­voir si le Par­ti, pris en étau entre Em­ma­nuel Ma­cron et Jean-Luc Mé­len­chon, n’est pas condam­né à dis­pa­raître. Ou à res­ter un pe­tit par­ti, comme le sont de­ve­nus les ra­di­caux de gauche et les com­mu­nistes, ja­dis très puis­sants. Aux der­nières élec­tions de 2015, le Pa­sok, al­lié à un par­ti de gauche au sein de la « coa­li­tion dé­mo­cra­tique » a ob­te­nu 6,28 % des voix. Le score de Be­noît Ha­mon à la pré­si­den­tielle.

Fran­çoise Mé­na­ger pour « Les Echos »

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