La France qui es­père et la France qui grinche

Le coup de ba­lai dans la classe po­li­tique a en­gen­dré une nuée de grin­cheux in­fluents. Mais les pre­miers pas de la pré­si­dence Ma­cron ont aus­si ré­vé­lé un pays plein d’es­poir. Pour réus­sir, elle de­vra échap­per à la tech­no­cra­tie.

Les Echos - - IDEES & DEBATS - De Jean-Marc Vit­to­ri

Etrange mo­ment de l’his­toire de France. Au terme d’un in­ter­mi­nable pro­ces­sus élec­to­ral en­ta­mé voi­là près de sept mois, où cer­tains Fran­çais sont al­lés vo­ter huit fois, le pays a en­fin un nou­veau pré­sident, sou­te­nu par une confor­table ma­jo­ri­té à l’As­sem­blée. A l’in­ter­na­tio­nal, ce pré­sident donne une im­pres­sion de mo­der­ni­té, de souffle et d’es­pé­rance que la France n’a pas mon­trés de­puis très long­temps. Tous les voya­geurs ren­trés ces der­niers jours de l’étran­ger ra­content une anec­dote qui en té­moigne. En France, c’est l’in­verse. Après une cam­pagne dé­lé­tère, un cli­mat mo­rose per­siste. Ce pré­sident au­rait été mal élu, sur une base trop étroite, même s’il a eu au pre­mier tour de l’élec­tion pré­si­den­tielle 3 mil­lions de voix de plus que Jacques Chi­rac en 2002, dont l’ élec­tion n’ avait pas sus­ci­té pa­reilles ré­serves. Les com­men­ta­teurs, qui s’in­quié­taient d’un Par­le­ment écla­té sans ma­jo­ri­té claire, ont en­suite ex­pli­qué qu’un Pa­lais-Bour­bon mo­no-Ma­cron ris­quait de su­bir le sort dé­crit par l’his­to­rien Marc Bloch : « Une chambre gou­ver­nante se voue au chaos, dès qu’elle ac­cepte d’être une foule. » Ils jugent dé­sor­mais que la ma­jo­ri­té sor­tie des urnes est un peu étri­quée et af­fai­blie par le nombre éle­vé d’abs­ten­tions. Le quin­quen­nat se­rait condam­né à la pa­gaille, à la guerre so­ciale-ci­vile ou à l’in­ac­tion.

Un scé­na­rio du pire est tou­jours pos­sible. La France l’a prou­vé avec une rare constance de­puis des dé­cen­nies, avec une pro­gres­sion du re­ve­nu par tête de­ve­nue l’une des plus faibles des pays avan­cés en ten­dance de long terme. Mais l’échec ne sau­rait être consi­dé­ré comme ac­quis. Au fond, les Fran­çais savent que la Ré­pu­blique tient au­jourd’hui bien mal ses pro­messes de li­ber­té, d’éga­li­té et de fra­ter­ni­té, et que des chan­ge­ments pro­fonds sont donc né­ces­saires. En at­ten­dant les pre­mières lois que le gou­ver­ne­ment sau­ra ou non faire pas­ser, le mo­ment ac­tuel éclaire crû­ment la France, comme une lu­mière ra­sante en fin de jour­née. Ou plu­tôt les France. La France qui grinche et la France qui es­père. Celle qui n’est ja­mais contente et pré­fère le faire sa­voir haut et fort plu­tôt que de prendre le risque d’agir. Et celle qui dé­friche les voies de l’ave­nir, le plus sou­vent loin des mi­cros, des ca­mé­ras et sou­vent de la ca­pi­tale. Une troi­sième France, en re­vanche, reste dans l’ombre, dont elle ne sort que par érup­tions spo­ra­diques. Celle des mé­tiers me­na­cés de dis­pa­ri­tion, des usines qui ferment, comme Whirl­pool à Amiens, des ci­tés de ban­lieue sans ho­ri- zon, des éle­veurs en voie d’as­phyxie.

Vue de l’étran­ger, la France qui grinche est au­jourd’hui en­core plus in­com­pré­hen­sible que d’or­di­naire. Elle a pour­tant des ra­cines an­ciennes. Au pays de Des­cartes et Vol­taire, l’« es­prit cri­tique » s’ins­crit dans une longue tra­di­tion in­tel­lec­tuelle, per­pé­tuée par son sys­tème édu­ca­tif. « Dans le do­maine de la re­cherche, de l’in­no­va­tion, c’est une qua­li­té “dis­rup­tive”que les in­ves­tis­seurs re­con­naissent » , ex­pli­quait la mi­nistre du Tra­vail, Mu­riel Pé­ni­caut, quand elle di­ri­geait Bu­si­ness France, l’agence char­gée no­tam­ment de pro­mou­voir la France au­près des in­ves­tis­seurs étran­gers. Mais cet atout peut dé­gé­né­rer en fai­blesse ma­jeure quand il freine toute avan­cée. Dans les mé­dias, la rai­son cri­tique tourne par­fois à la pas­sion de la cri­tique, à la fois parce que les mau­vaises nouvelles se vendent mieux que les bonnes et parce que la fragilité de nombre de jour­naux pèse sur l’ap­pré­cia­tion du réel que font les jour­na­listes.

Ce n’est pas tout : le coup de ba­lai dans la classe po­li­tique pro­vo­qué par l’élec­tro­choc Ma­cron, sans pré­cé­dent de­puis la Se­conde Guerre mon­diale, en­gendre mé­ca­ni­que­ment une nou­velle pro­mo­tion de grin­cheux in­fluents. Le cé­lèbre mé­de­cin ur­gen­tiste Pa­trick Pel­loux a iro­ni­sé d’un ga­zouillis sur le ré­seau Twit­ter : « Une pen­sée à tous les jour­na­listes et ré­seaux qui ont perdu leur car­net d’adresses et in­fluence avec toute cette classe po­li­tique per­due. »

Mais, à cô­té de cette France qui grinche, le phé­no­mène Ma­cron met aus­si en lu­mière la France qui es­père. Cette France-là était vi­sible au Sa­lon Vi­va­Tech, la ma­ni­fes­ta­tion hautes tech­no­lo­gies or­ga­ni­sée par « Les Echos » et Pu­bli­cis, qui a ras­sem­blé 65.000 vi­si­teurs pour sa deuxième édi­tion. Loin tou­te­fois de se can­ton­ner aux geeks et autres yup­pies, elle se trouve un peu par­tout ailleurs, dès lors qu’on sort des pa­lais du pou­voir, des or­ga­ni­sa­tions sclé­ro­sées, du pé­ri­phé­rique pa­ri­sien. La dou­zaine de « Prix 2017 des bonnes nouvelles des ter­ri­toires » re­mis dé­but juin en donnent une pe­tite idée. Ils ont dis­tin­gué l’en­tre­prise DualSun, qui fa­brique des pan­neaux so­laires hy­brides, l’as­so­cia­tion Le Ca­rillon, qui crée du lien so­cial au­tour des SDF, ou la com­mu­nau­té d’ag­glo­mé­ra­tion de Bé­thu­neB­ruay, Ar­tois Lys Ro­mane, qui re­vi­ta­lise un bas­sin d’em­ploi déshé­ri­té. Hier, l’esp oir était sou­vent dis­cret, voire ca­ché. Au­jourd’hui, il de­vient avouable. Sur le site des « Echos », les ar­ticles aux titres ca­tas­tro­phistes fi­gurent moins qu’avant par­mi les plus lus. Avec le choc Ma­cron, des chan­ge­ments qui pa­rais­saient hier im­pos­sibles semblent au­jourd’hui à por­tée de main.

C’est dire la for­mi­dable res­pon­sa­bi­li­té qui pèse sur le nou­veau chef de l’Etat, sans doute la plus lourde de­puis la prise du p ou­voir par Charles de Gaulle en 1958. Em­ma­nuel Ma­cron le « Ju­pi­té­rien » en­tend d’ailleurs re­con­cen­trer le pou­voir, avec un Etat fort. Mais pour réus­sir, pour li­bé­rer les for­mi­dables éner­gies de ce pays, pour renforcer la vague d’es­poir qui s’est for­mée ces der­niers mois, il de­vra ai­der les my­riades d’ini­tia­tives du ter­rain à s’épa­nouir et non re­tom­ber dans le ré­flexe tech­no­cra­tique, si na­tu­rel chez les élites fran­çaises, et si nui­sible dans un monde nu­mé­rique de plus en plus dé­cen­tra­li­sé. L’es­poir est à ce prix.

Des chan­ge­ments qui pa­rais­saient hier im­pos­sibles semblent au­jourd’hui à por­tée de main.

Pour réus­sir, le chef de l’Etat de­vra ai­der les my­riades d’ini­tia­tives du ter­rain à s’épa­nouir.

Pour sa deuxième édi­tion, le Sa­lon Vi­va­Tech, la ma­ni­fes­ta­tion hautes tech­no­lo­gies or­ga­ni­sée par « Les Echos » et Pu­bli­cis, a ras­sem­blé 65.000 vi­si­teurs et bé­né­fi­cié du pas­sage d’Em­ma­nuel Ma­cron.

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