Le crime sans but d’un jeune homme chi­nois

Les Echos - - IDEES & DEBATS - Phi­lippe Che­vil­ley @pche­villey

Ex-po­li­cier, ex-jour­na­liste, A Yi s’est ins­pi­ré d’un gla­çant fait di­vers pour écrire son pre­mier ro­man. « Le Jeu du chat et de la sou­ris » ra­conte par le me­nu le crime d’un jeune étu­diant chi­nois, qui a tué de trente-sept coups de cou­teau une ca­ma­rade de classe, avant de s’en­fuir, de ten­ter de se sui­ci­der, puis de pro­vo­quer son ar­res­ta­tion. L’au­teur au­rait pu en ti­rer un ro­man noir, se concen­trant sur la com­plexi­té des per­son­nages, l’as­sas­sin et sa fa­mille (hon­nie), la vic­time et sa mère (abu­sive), les po­li­ciers à cran… Il au­rait pu adop­ter le ton de la fable mo­ra­liste, met­tant en ac­cu­sa­tion la so­cié­té chi­noise – comme le fait l’avo­cat qui cherche déses­pé­ré­ment à ob­te­nir la grâce du jeune cri­mi­nel, lors du pro­cès en ap­pel. Mais son court opus n’est rien de tout ce­la.

En en­trant dans la tête de son hé­ros, A Yi a fait un pacte avec le diable. Et ce diable n’est autre que l’ab­sur­di­té de l’exis­tence, qui pousse cer­tains hommes à li­bé­rer leurs noires pul­sions et à de­ve­nir des monstres. L’as­sas­sin est un gar­çon en ap­pa­rence nor­mal. Il n’a rien d’un mar­tyr, même s’il sup­porte mal d’avoir été confié ado­les­cent à son oncle et sa tante, par sa mère veuve. Ra­bais­sé un temps par ce couple re­vêche, il vit dé­sor­mais seul dans un ap­par­te­ment de la ré­si- dence de l’Aca­dé­mie mi­li­taire pro­vin­ciale. C’est par pur désoeu­vre­ment qu’il dé­cide de com­mettre un crime. Un acte gra­tuit, dans la li­gnée du Laf­ca­dio de Gide et du Meur­sault de Ca­mus.

Une Chine pro­vin­ciale sty­li­sée presque sur­réa­liste

L’as­sas­sin n’éprouve ni amour, ni haine, ni dé­pit à l’égard de sa vic­time. S’il la choi­sit, c’est à cause de l’en­jeu : parce qu’elle est une jeune fille mo­dèle et qu’en la tuant sau­va­ge­ment, il va de­ve­nir l’en­ne­mi pu­blic nu­mé­ro un. L’écri­vain colle à son hé­ros psy­cho­pathe, sans le ju­ger. Le monstre ne se connaît pas lui-même, pas mieux que les so­cio­logues, jour­na­listes et ma­gis­trats qui se perdent en conjec­tures vaines. En sui­vant pas à pas sa fuite sans but, on dé­couvre une Chine pro­vin­ciale sty­li­sée, presque sur­réa­liste, telle une grande ma­chine dé­bor­dante d’éner­gie, qui tourne à vide.

Il y a en fait deux livres dans « Le Jeu du chat et de la sou­ris » : le ro­man lui-même et le ré­cit de sa ge­nèse. Dans une brève et ful­gu­rante post­face, A Yi ex­plique comment il a joué au chat et à la sou­ris avec son dé­mon de l’écri­ture avant de lui cé­der ; et comment ce pre­mier ro­man puis­sant et ma­lé­fique l’a lais­sé dans un état de si­dé­ra­tion. « Je vou­drais que vous li­siez cette oeuvre, et je vou­drais que vous l’ou­bliiez ». Ce se­ra difficile…

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