GRAND EN­TRE­TIEN AVEC LE PA­TRON DE MOR­GAN STAN­LEY

JAMES GOR­MAN Di­rec­teur gé­né­ral de Mor­gan Stan­ley

Les Echos - - LA UNE - El­sa Co­ne­sa @El­saCo­ne­sa Ni­co­las Rau­line @NRau­line — Bu­reau de New York Re­trou­vez l’in­té­gra­li­té de l’in­ter­view sur le­se­chos.fr/

James Gor­man, le PDG de Mor­gan Stan­ley, donne son diag­nos­tic sur l’éco­no­mie amé­ri­caine, Do­nald Trump et ses pro­jets de dé­ré­gu­la­tion ban­caire.

De nom­breux chefs d’en­tre­prise ont pris po­si­tion dans le dé­bat po­li­tique amé­ri­cain. Cer­taines orien­ta­tions de Do­nald Trump vous pré­oc­cu­pen­telles, en par­ti­cu­lier sur les trai­tés com­mer­ciaux ou l’im­mi­gra­tion ?

Les mar­chés ont tou­jours dé­fen­du le li­breé­change et la mon­dia­li­sa­tion. Celle-ci a eu des consé­quences évi­dentes sur le monde du tra­vail, mais je ne suis pas un fan des bar­rières doua­nières et du pro­tec­tion­nisme. Con­cer­nant l’im­mi­gra­tion, il me semble que la vi­ta­li­té des grandes éco­no­mies dé­pend de leur ca­pa­ci­té à at­ti­rer les ta­lents au ni­veau mon­dial. Je suis moi-même un im­mi­gré, par na­ture fa­vo­rable à l’im­mi­gra­tion. La di­ver­si­té gé­nère de la pros­pé­ri­té, même si je sais aus­si qu’il faut des règles adap­tées. Mais il me semble, par exemple, dif­fi­ci­le­ment ac­cep­table d’ex­pul­ser quel­qu’un en­tré dans sa pe­tite en­fance sur le ter­ri­toire amé­ri­cain, comme le pro­pose le nou­veau dé­cret.

Les baisses d’im­pôt pro­mises par Trump vous pa­raissent-elles réa­listes ?

Le taux de l’im­pôt sur les so­cié­tés aux EtatsU­nis n’est plus du tout com­pé­ti­tif au ni­veau mon­dial, c’est pour­quoi vous voyez toutes ces opé­ra­tions d’in­ver­sion fis­cale. Mais un taux à 15 % comme le pro­pose l’ad­mi­nis­tra­tion ac­tuelle ne me semble pas sou­te­nable éco­no­mi­que­ment. Je le ra­mè­ne­rais plu­tôt à 25 %. Et pour faire re­ve­nir l’ar­gent sto­cké par les grandes en­tre­prises à l’étran­ger afin de sti­mu­ler l’éco­no­mie et de créer des em­plois, je pro­po­se­rais un pré­lè­ve­ment de 5 à 10 %. Il pour­rait, par exemple, ali­men­ter un fonds d’in­fra­struc­tures de 300 mil­liards de dol­lars, qui lè­ve­rait de l’ar­gent pri­vé pour fi­nan­cer des grands tra­vaux.

La hausse des taux par la Fed pré­sen­tet-elle des risques pour l’éco­no­mie ?

Nous par­tons d’un point his­to­ri­que­ment bas, le res­ser­re­ment est donc né­ces­saire pour re­ve­nir à la nor­ma­li­té. La ques­tion cen­trale, c’est le rythme. La Fed s’est mon­trée ex­tra­or­di­nai­re­ment pa­tiente – pour ma part, je se­rais al­lé plus vite. Mais le contexte est le même dans la qua­si-to­ta­li­té des grandes éco­no­mies, où la crois­sance est molle. Le mar­ché a été inon­dé de li­qui­di­tés et doit re­trou­ver le che­min de la nor­ma­li­té. Les Etats-Unis doivent mon­trer la voie.

Vous di­siez l’an der­nier ne pas craindre les risques nés du « sha­dow ban­king ». Quelles sont, se­lon vous, les prin­ci­pales sources de risque pour le sec­teur ?

Les risques géo­po­li­tiques es­sen­tiel­le­ment : la si­tua­tion en Co­rée du Nord, les ten­sions au Moyen-Orient, la vague de po­pu­lisme un peu par­tout dans le monde… Ce ne sont pas des risques di­rects pour le sec­teur, mais des risques glo­baux qui pèsent sur la confiance. Il y a dix ans, la prin­ci­pale source de risque pour les banques était l’ac­cès à la li­qui­di­té et au fi­nan­ce­ment. Au­jourd’hui, celles-ci ont re­trou­vé le che­min de la ren­ta­bi­li­té, et elles sont so­lides. Les grandes éco­no­mies sont sor­ties de la crise. En re­vanche, il y a un nou­veau type de risque, ce­lui de bou­le­ver­se­ments des po­li­tiques ma­croé­co­no­miques : l’ins­tau­ra­tion de bar­rières au li­breé­change, une po­li­tique mi­gra­toire plus contrai­gnante… Et, bien sûr, le risque géo­po­li­tique d’un conflit entre les na­tions.

Quelle est votre ana­lyse de la si­tua­tion en Eu­rope ?

Je suis agréa­ble­ment sur­pris. Les épreuves n’ont pas man­qué ces der­nières an­nées, qu’il s’agisse de la crise des mi­grants, des at­ten­tats, de la mon­tée de l’ex­trême droite et du Brexit… Sur le plan éco­no­mique, la crois­sance de­meure faible et cer­taines banques ont dû être re­ca­pi­ta­li­sées. Pour­tant, Em­ma­nuel Ma­cron a été élu en France, l’éco­no­mie bri­tan­nique ne s’est pas ef­fon­drée et l’Es­pagne sort la tête de l’eau. Peu de gens au­raient pa­rié sur une telle sta­bi­li­té.

Comp­tez-vous dé­pla­cer une par­tie de vos équipes vers le conti­nent ?

Londres res­te­ra un de nos prin­ci­paux centres, avec New York, Hong Kong et To­kyo. Mais il est cer­tain que le Brexit est une mau­vaise nou­velle, qui nous oblige à trans­fé­rer une par­tie de nos ef­fec­tifs lon­do­niens vers Franc­fort, Pa­ris, Du­blin et nos autres bu­reaux eu­ro­péens. L’Eu­rope est une ré­gion stra­té­gique pour nous. Ce­la fait cin­quante ans que nous y sommes – nous fê­tons cette an­née le 50e an­ni­ver­saire de notre pré­sence en France. Pa­ris a été notre pre­mier bu­reau hors des Etats-Unis. Nous sommes au Royaume-Uni de­puis qua­rante ans, en Al­le­magne de­puis trente ans.

Pa­ris pour­rait donc de­ve­nir votre deuxième siège eu­ro­péen ?

Nous y ré­flé­chis­sons. Trois op­tions s’offrent à nous : la France, l’Al­le­magne et l’Ir­lande. Mais ce­la res­te­ra une struc­ture lé­gère, nous n’al­lons pas ou­vrir un grand bâ­ti­ment ni em­bau­cher des cen­taines de per­sonnes.

Gold­man Sachs et Mor­gan Stan­ley sont les deux der­nières banques d’in­ves­tis­se­ment in­dé­pen­dantes aux Etats-Unis. Dix ans après la crise, croyez-vous au re­tour des grandes ma­noeuvres dans le sec­teur ban­caire ?

Le sec­teur a connu une im­mense pé­riode de conso­li­da­tion. Avec le coût crois­sant de la tech­no­lo­gie, de la ges­tion des risques, les banques ont cher­ché les éco­no­mies d’échelle. Mais, au­jourd’hui, le sec­teur n’a pas be­soin de se conso­li­der, et la ré­gu­la­tion n’y pousse pas. Je se­rais sur­pris d’as­sis­ter à des opé­ra­tions dans les trois à cinq ans. Ce­la étant, il y au­ra tou­jours des ac­qui­si­tions ci­blées ve­nant com­bler un be­soin géo­gra­phique, ou un pro­duit. Je crois ain­si qu’une vague de conso­li­da­tion se pro­dui­ra dans les fin­tech à l’ini­tia­tive des banques.

La vague de dé­ré­gu­la­tion pro­mise par l’ad­mi­nis­tra­tion Trump pour­rait-elle re­don­ner l’avan­tage aux banques prêtes à prendre plus de risques ?

La pro­ba­bi­li­té d’un bou­le­ver­se­ment ré­gle­men­taire reste faible. Je ne crois pas que Wall Street re­vienne à la culture du risque d’avant la crise, et c’est très bien ain­si. La ré­gu­la­tion a fait beau­coup de bien et au­cun pa­tron de banque ne plaide à ma connais­sance pour un re­tour en ar­rière. Ce­la étant, dans cer­tains do­maines, l’ac­cu­mu­la­tion de règles a eu un ef­fet dom­ma­geable. Les tests de ré­sis­tance aux Etats-Unis sont, par exemple, conçus sur la base de scé­na­rios de crise d’une in­ten­si­té plu­sieurs fois su­pé­rieure à celle de 2008, ce qui im­pose aux banques des ni­veaux de fonds propres in­uti­le­ment éle­vés. Les plans de ré­so­lu­tion ban­caires pour­raient par ailleurs être pré­sen­tés un an sur deux et non chaque an­née. L’exer­cice est très lourd pour le sec­teur comme pour le ré­gu­la­teur, alors que le pro­fil des banques évo­lue peu d’une an­née à l’autre.

La nou­velle ad­mi­nis­tra­tion semble prête à al­ler beau­coup plus loin. Do­nald Trump a pro­mis de ré­écrire la loi Dodd-Frank et il est ques­tion de ré­au­to­ri­ser le tra­ding pour compte propre en abro­geant la règle Vol­cker.

Il n’est pas sou­hai­table de dé­faire la loi DoddF­rank, elle a plu­tôt bien fonc­tion­né, même si son ap­pli­ca­tion peut être amé­lio­rée. Et je pense que les banques ne de­vraient pas mettre en risque leurs fonds propres en spé­cu­lant pour leur propre compte. L’es­prit de la règle Vol­ker, qui vi­sait à em­pê­cher ce genre d’opé­ra­tions, a du sens. Le pro­blème, c’est tou­jours de dé­fi­nir une li­mite. Quand vous faites une opé­ra­tion pour un client, quand vous ga­ran­tis­sez une in­tro­duc­tion en Bourse, par exemple, vous de­vez à un mo­ment por­ter le risque avant de le dis­tri­buer dans le mar­ché. Il faut dis­tin­guer le risque que vous pre­nez pour votre client et ce­lui que vous pre­nez uni­que­ment pour vous, pour ga­gner de l’ar­gent. Des éclair­cis­se­ments en ce sens pour­raient être ap­por­tés.

La ré­gu­la­tion est-elle plus contrai­gnante aux Etats-Unis qu’en Eu­rope ?

Cer­taines règles sont bien plus désa­van­ta­geuses aux Etats-Unis, comme le ra­tio de le­vier [qui rap­porte les en­ga­ge­ments à la taille du bi­lan, NDLR]. Mais la crise a sur­tout frag­men­té la ré­gle­men­ta­tion. Les règles sont au­jourd’hui dif­fé­rentes, non seule­ment entre les Etats-Unis et l’Eu­rope, mais aus­si avec l’Asie. C’est un pro­blème pour les banques glo­bales comme nous, nous avons be­soin de règles ho­mo­gènes.

Le nou­vel en­vi­ron­ne­ment a contraint les banques à res­ser­rer leurs coûts. Ce­la ne pose-t-il pas des dif­fi­cul­tés pour at­ti­rer les ta­lents ?

Chez nous, le tur­no­ver des équipes est rai­son­nable et se pro­duit sur­tout dans les mé­tiers liés à la confor­mi­té, à la ges­tion du risque ou à l’au­dit. Toutes les banques in­ves­tissent dans ces mé­tiers. Par ailleurs, nous n’avons pas ré­duit l’en­ve­loppe al­louée aux ré­mu­né­ra­tions, qui suit la pro­gres­sion du vo­lume d’ac­ti­vi­té.

Mais la fi­nance fas­cine-t-elle au­tant que la Si­li­con Val­ley ?

Nos cultures ne sont pas aus­si dif­fé­rentes qu’on l’ima­gine. Nos jeunes tra­ders res­semblent plus aux en­tre­pre­neurs et aux star­tup­peurs qu’à un vieux ban­quier comme moi ! Nous hé­ber­geons d’ailleurs un in­cu­ba­teur, que nous avons choi­si de consa­crer à des start-up fon­dées, d’une part, par des femmes et, d’autre part, par des per­sonnes is­sues de la di­ver­si­té. Nous avons à coeur de dé­tec­ter et de pro­mou­voir tous les po­ten­tiels. La fi­nance est une in­dus­trie dy­na­mique qui a be­soin d’in­no­va­tion. Quant au re­cru­te­ment, nous avons em­bau­ché 1.000 jeunes di­plô­més cette an­née sur un to­tal de 100.000 CV re­çus. Mor­gan Stan­ley est plus sé­lec­tif que n’im­porte quelle uni­ver­si­té dans le monde. Et le monde re­gorge de ta­lents !

Le pa­tron de Deutsche Bank a pré­dit qu’une grande par­tie de ses équipes se­raient, à terme, rem­pla­cées par des ro­bots. Par­ta­gez-vous ce point de vue ?

Avec un ni­veau suf­fi­sant de su­per­vi­sion hu­maine, la tech­no­lo­gie rem­pla­ce­ra pro­gres­si­ve­ment cer­tains mé­tiers. L’in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle peut, par exemple, ai­der à dé­tec­ter les cas de blan­chi­ment, ou ana­ly­ser la concen­tra­tion des risques du por­te­feuille d’un client. Mais au­cun ro­bot ne peut gé­rer l’in­tro­duc­tion en Bourse d’Ali­ba­ba, ou con­seiller Uni­ted Tech­no­lo­gies pour ra­che­ter Ro­ck­well Col­lins. Dans le tra­ding, c’est la même chose, il faut com­prendre le mar­ché, avoir une convic­tion, par­fois dire aux clients de ne pas bou­ger. Nos mé­tiers consistent avant tout à con­seiller des in­di­vi­dus sur des si­tua­tions com­plexes. Un ro­bot ne peut pas plus vous ai­der à gé­rer votre ar­gent que vos re­la­tions per­son­nelles.

« Il n’est pas sou­hai­table de dé­faire la loi DoddF­rank, elle a plu­tôt bien fonc­tion­né, même si son ap­pli­ca­tion peut être amé­lio­rée. »

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