In­ves­tis­se­ments étran­gers en Eu­rope : « Nos règles sont de­ve­nues ob­so­lètes »

Les Echos - - MONDE - Pro­pos recueillis par Ga­briel Gré­sillon

Après le dis­cours de JeanC­laude Jun­cker sur l’état de l’Union, Frank Proust, qui est char­gé d’un rap­port par­le­men­taire sur les in­ves­tis­se­ments étran­gers, re­vient sur l’une des prio­ri­tés de l’exé­cu­tif eu­ro­péen.

Pour­quoi es­ti­mez-vous urgent de se don­ner des moyens de pro­tec­tion contre les in­ves­tis­se­ments chi­nois ?

Soyons clairs : on a be­soin d’in­ves­tis­se­ments étran­gers, mais il faut prendre garde aux in­ves­tis­se­ments étranges, c’est-à-dire ceux qui sont plus po­li­tiques qu’éco­no­miques. Avec la Chine, nous n’avons pas suf­fi­sam­ment pris conscience des axes ma­jeurs que consti­tuent le pro­jet de nou­velle route de la soie et le plan in­dus­triel à l’ho­ri­zon 2025.

Le pays veut de­ve­nir lea­der sur des mar­chés stra­té­giques et il s’en donne les moyens. Il cible des sec­teurs clefs et dé­ploie sa stra­té­gie en consé­quence. Dans l’UE, les in­ves­tis­se­ments chi­nois ont donc aug­men­té de 77 % en deux ans. Je veux bien jouer les règles du jeu de l’offre et de la de­mande mais, en l’oc­cur­rence, elles sont faus­sées car tout ce­la se fait dans le cadre de ce que Pé­kin ap­pelle une « éco­no­mie so­cia­liste de mar­ché ».

En se don­nant les moyens de mieux contrô­ler l’en­semble de la chaîne de va­leur in­dus­trielle, la Chine exerce une in­fluence crois­sante sur nos pays. Exemple : le Ja­pon a été rayé de la liste des clients d’une en­tre­prise ca­na­dienne pro­duc­trice de « terres rares », après son pas­sage sous pa­villon chi­nois. C’est une perte d’au­to­no­mie stra­té­gique. Il faut bien avoir conscience que, con­trai­re­ment par exemple au Qa­tar qui cherche es­sen­tiel­le­ment à se don­ner une bonne image, la Chine vise des trans­ferts de tech­no­lo­gies. Elle im­pose à nos groupes de for­mer des co­en­tre­prises sur son sol. Il n’y a pas de ré­ci­pro­ci­té dans notre re­la­tion d’in­ves­tis­se­ment…

Pour­quoi agir au ni­veau eu­ro­péen plu­tôt que na­tio­nal ?

Pris in­di­vi­duel­le­ment, cer­tains in­ves­tis­se­ments n’ont pas une por­tée consi­dé­rable sur l’au­to­no­mie d’un pays. Mais lors­qu’on constate que, de fil en ai­guille, Pé­kin ra­chète di­verses in­fra­struc­tures de trans­port en Eu­rope – au­to­routes, ports... – il peut fi­nir par y avoir, pour la France par exemple, un dan­ger de dé­pen­dance. Ima­gi­nez que la Chine par­vienne à de­ve­nir lea­der sur cer­taines pièces dé­ta­chées de l’aé­ro­nau­tique. Pour­rions-nous en­core cla­mer que l’Eu­rope pro­duit « son » avion avec Air­bus ? En Eu­rope, nos sec­teurs in­dus­triels sont in­ter­dé­pen­dants. Il faut donc agir col­lec­ti­ve­ment.

« La mon­dia­li­sa­tion, oui, mais à condi­tion que tout le monde joue avec les mêmes règles. »

Les es­prits sont-ils mûrs dans l’Union ?

Re­gar­dez les Pays-Bas : ils com­mencent à prendre conscience de cet en­jeu. Ces­sons d’être des en­fants de choeur et des uto­pistes. Que font les autres ? Les Etats-Unis ont une ins- tance, le CFIUS, qui prend des dé­ci­sions opaques dans ce do­maine, mais n’hé­site pas à blo­quer cer­tains ra­chats. C’est un peu comme le concept de pré­fé­rence com­mu­nau­taire : ici c’est en­core un gros mot, mais les Etats-Unis en­voient sys­té­ma­ti­que­ment leurs sa­tel­lites avec leur propre lan­ceur. Au­jourd’hui, nous fonc­tion­nons avec des règles qui ont été écrites il y a long­temps et qui sont de­ve­nues ob­so­lètes. On ne peut pas con­ti­nuer à dire qu’il faut ré­in­dus­tria­li­ser l’Eu­rope et lui four­nir des em­plois sans faire, au ni­veau de chaque ins­ti­tu­tion, un tra­vail de mise à jour de notre lo­gi­ciel. La mon­dia­li­sa­tion, oui, mais à condi­tion que tout le monde joue avec les mêmes règles. ■

Pour Franck Proust, « il faut agir col­lec­ti­ve­ment ».

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