L’ONU fus­tige les dé­rives du ca­pi­ta­lisme

Un rap­port dé­nonce l’hy­per­puis­sance des grandes en­tre­prises et l’in­suf­fi­sante ré­gu­la­tion de la fi­nance.

Les Echos - - MONDE - Ri­chard Hiault @RHIAULT

En 2010, le prix No­bel d’éco­no­mie Jo­seph Sti­glitz avait je­té un pa­vé dans la mare en dé­non­çant dans son ou­vrage « Le Triomphe de la cu­pi­di­té» comme l’ori­gine de la crise de 2008. Sept ans plus tard, les Na­tions unies fus­tigent à leur tour les mé­faits de cette cu­pi­di­té et les dé­rives du ca­pi­ta­lisme vers un monde de ren­tiers. Dans son rap­port an­nuel 2017 sur le com­merce et le dé­ve­lop­pe­ment, la Confé­rence des Na­tions unies sur le com­merce et le dé­ve­lop­pe­ment (Cnu­ced) ne mâche pas ses mots.

« Nous sommes au­jourd’hui dans un monde de pro­fit sans pros­pé­ri­té, où l’asy­mé­trie des rap­ports de force sur les mar­chés contri­bue beau­coup à la hausse des in­éga­li­tés de re­ve­nus », constate Mu­khi­sa Ki­tuyi, se­cré­taire gé­né­ral de la Cnu­ced. Pre­mières à être mises sur le banc des ac­cu­sés : les grandes en­tre­prises. Ces der­nières « pro­fitent de l’ac­crois­se­ment constant de leur pou­voir sur les mar­chés et de leur in­fluence po­li­tique pour ac­croître leurs bé­né­fices en ma­ni­pu­lant les règles du jeu ». Les ac­tion­naires et les hauts di­ri­geants sont pri­vi­lé­giés au dé­tri­ment des sa­la­riés.

Pour me­su­rer l’am­pleur du phé­no­mène de ce qu’ils ap­pellent le ca­pi­ta­lisme de rente, les éco­no­mistes de la Cnu­ced ont ana­ly­sé l’évo­lu­tion des pro­fits des grandes en­tre­prises de 56 pays dé­ve­lop­pés et en dé­ve­lop­pe­ment. Pour éva­luer les sur­pro­fits, ils se sont ré­fé­rés au taux de ren­de­ment sur ac­tif mé­dian ou au ra­tio du bé­né­fice d’ex­ploi­ta­tion sur les ac­tifs to­taux. Sec­teur par sec­teur.

Ré­sul­tat : « Entre 1995 et 2015, les pro­fits ex­cé­den­taires sont pas­sés de 4 % à 23 % des bé­né­fices to­taux toutes en­tre­prises confon­dues. » Pour les 100 pre­mières en­tre­prises, le pour­cen­tage est pas­sé de 19 % à 40 %. En 1995, leur ca­pi­ta­li­sa­tion bour­sière était de 31 fois su­pé­rieure à celle des 2.000 der­nières du clas­se­ment. Vingt ans plus tard, elle lui était 7.000 fois su­pé­rieure.

Et d’as­sé­ner que la part des 100 pre­mières en­tre­prises dans l’em­ploi ne pro­gresse pas pro­por­tion­nel­le­ment à leur em­prise sur le mar­ché qui ne cesse

de croître. « Les grandes en­tre­prises sont à la tête de vé­ri­tables em­pires de plus en plus vastes, mais ce­la ne tient pas da­van­tage à leurs prouesses tech­no­lo­giques qu’à l’in­ef­fi­ca­ci­té de la lé­gis­la­tion an­ti­trust, à la pro­tec­tion ex­ces­sive de la pro­prié­té in­tel­lec­tuelle et à leurs stra­té­gies agres­sives de fu­sion-ac­qui­si­tion », pointe le rap­port. Les in­dus­tries phar­ma­ceu­tiques, les mé­dias et le sec­teur des tech­no­lo­gies de l’in­for­ma­tion et de la com­mu­ni­ca­tion sont par­ti­cu­liè­re­ment vi­sés. Le monde de la fi­nance n’est pas plus épar­gné.

Concen­tra­tion ban­caire

La fi­nance dé­ré­gle­men­tée reste au coeur du monde hy­per­mon­dia­li­sé ac­tuel. « Les me­su­rettes prises jus­qu’à pré­sent n’ont pas in­ter­rom­pu, et de loin, la course

folle de la fi­nance », dé­nonce la Confé­rence qui s’alarme de la concen­tra­tion du sec­teur ban­caire. « Dans beau­coup de pays, les bi­lans conso­li­dés des cinq pre­mières banques re­pré­sentent un mon­tant su­pé­rieur au re­ve­nu

na­tio­nal », pour­suivent les au­teurs. Pa­ral­lè­le­ment, la dette n’a ces­sé de croître. Dans les sec­teurs non fi­nan­ciers, l’en­det­te­ment a at­teint le taux re­cord de 230 % du PIB mon­dial en 2016 contre 188 % avant la crise.

« Au vu de l’aug­men­ta­tion de l’en­det­te­ment des mé­nages et de la ré­duc­tion de la part des sa­laires dans le re­ve­nu, il de­vient de plus en plus dif­fi­cile de fer­mer les yeux sur les liens entre en­det­te­ment et in­sé­cu­ri­té », sou­li­gnen­tils. La Cnu­ced in­vite donc la puis­sance pu­blique à ré­agir.

L’in­ca­pa­ci­té à cor­ri­ger les ex­cès de l’hy­per­mon­dia­li­sa­tion me­nace la co­hé­sion so­ciale et mine la confiance dans les mar­chés et les res­pon­sables po­li­tiques, dit-elle. « Lorsque les ma­chines et les or­di­na­teurs, les mo­ti­va­tions à faire du pro­fit et les droits de pro­prié­té sont consi­dé­rés comme plus im­por­tants que les gens, […] le ra­cisme, le ma­té­ria­lisme ex­trême et le mi­li­ta­risme sont in­ca­pables d’être vain­cus. »

Ci­té en pré­am­bule du rap­port, Mar­tin Lu­ther King avait vu juste il y a cin­quante ans.

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