Ma­cron n’est-il qu’à droite ?

La contrainte de cou­per ra­pi­de­ment dans les dé­penses pour res­pec­ter nos en­ga­ge­ments de dé­fi­cit a « droi­ti­sé » en ap­pa­rence le ma­cro­nisme. Au risque de brouiller les ob­jec­tifs, réels, d’hu­ma­ni­ser notre ca­pi­ta­lisme.

Les Echos - - IDÉES & DÉBATS - d’Eric Le Bou­cher Eric Le Bou­cher est édi­to­ria­liste aux « Echos ». (*) « Lo­ge­ment. Nou­velle donne », An­dré Yché, Eco­no­mi­ca.

Le pré­sident qui a pro­mis d’être « et de gauche et de droite », de ma­rier solidarité et ef­fi­ca­ci­té, est ac­cu­sé par l’op­po­si­tion de gauche de n’être – pour l’ins­tant – que de droite. Et l’opi­nion semble pen­ser la même chose dans une grande ma­jo­ri­té. Les ré­duc­tions de l’APL pour les étu­diants, les coupes dans les em­plois ai­dés, les baisses des taxes sur le ca­pi­tal et la ré­forme du tra­vail donnent corps à l’ac­cu­sa­tion. Lui et son gou­ver­ne­ment ont beau ba­tailler pied à pied, l’im­pres­sion gé­né­rale, construite sur le plan sym­bo­lique, de­meure.

La dif­fi­cul­té est grande pour Em­ma­nuel Ma­cron. Elle vient d’abord de la nou­veau­té du « et-et », de « la pen­sée com­plexe », du « et so­cial, et li­bé­ral ». Les ob­ser­va­teurs et les mé­dias n’y re­trouvent pas leurs ha­bi­tudes d’éti­que­tage ra­pide. Elle vient en­suite de la ch­ro­no­lo­gie. En juin 2017, pour at­teindre l’ob­jec­tif su­pé­rieur de re­fon­der l’Eu­rope, pour se ral­lier Ber­lin, il faut te­nir le cri­tère de 3 % de dé­fi­cit, et donc, ma­té­riel­le­ment, cou­per dans les dé­penses « en ur­gence ». Et dans ces mo­ments-là, Ber­cy y va de bon coeur, l’ad­mi­nis­tra­tion res­sort de son mu­sée des hor­reurs toutes ses so­lu­tions d’éco­no­mies re­pous­sées par les gou­ver­ne­ments pré­cé­dents. Plus fon­da­men­ta­le­ment, Em­ma­nuel Ma­cron n’ayant pas pré­pa­ré un pro­gramme dé­taillé dans tous les do­maines, ses mi­nistres n’ont pas de feuille de route bien ba­li­sée, ils sont en po­si­tion de fai­blesse vis-à-vis des cou­peurs de coûts du mi­nis­tère du Bud­get. On l’a vu pour les Ar­mées, le Lo­ge­ment, on le ver­ra pour tous les mi­nis­tères quand on au­ra les ar­bi­trages du bud­get 2018.

L’autre dif­fi­cul­té vient du sens pro­fond de sa dé­marche. Em­ma­nuel Ma­cron a ex­pli­qué, dans son in­ter­view au ma­ga­zine « Le Point », qu’il ne veut pas, pas seule­ment, « s’adap­ter » à la mon­dia­li­sa­tion. Dé­cla­ra­tion fon­da­men­tale. Il se dis­tingue de la droite pour qui il faut et il suf­fit d’adap­ter le pays, de faire comme les autres, d’abais­ser le ni­veau des dé­penses et des pro­tec­tions. Fran­çois Fillon était le can­di­dat le plus clair, la France a be­soin d’une grande purge, le « so­cial » s’est per­du en se dis­per­sant, il faut le ra­me­ner aux seuls « vrais dé­mu­nis ». Em­ma­nuel Ma­cron se dis­tingue aus­si de la gauche fran­çaise pour qui il ne faut pas s’adap­ter à la mon­dia­li­sa­tion (qui man­ge­ra votre bras après votre main, qui en vou­dra tou­jours plus), mais lut­ter contre, « ré­sis­ter ». Em­ma­nuel Ma­cron ne re­fuse pas le ca­pi­ta­lisme, mais il am­bi­tionne de le chan­ger, de « l’hu­ma­ni­ser », c’est-à-dire, con­crè­te­ment, « de don­ner à cha­cun sa place », au sens d’Amar­tya Sen.

Est-il au ren­dez-vous de cette pro­messe, belle mais bien haute ? Pour l’heure on ne peut juger sur pièces que sur trois su­jets. Le pre­mier est ce­lui des mi­grants. Em­ma­nuel Ma­cron s’ins­crit dans une ligne Ro­card (« La France ne peut pas ac­cueillir toute la mi­sère du monde »), mais ren­for­cée. Il veut li­mi­ter l’im­mi­gra­tion à l’asile, n’ac­cep­ter que des Ery­thréens, des Sou­da­nais, des Ethio­piens, fer­mer la porte de l’im­mi­gra­tion éco­no­mique en lut­tant contre « les fi­lières » et en ins­tal­lant des « hot spots » au sud de la Mé­di­ter­ra­née. Pour col­ler avec son dis­cours hu­ma­niste, il en fau­drait beau­coup plus sur les po­li­tiques d’aide au dé­ve­lop­pe­ment, sur la dé­mo­gra­phie afri­caine, sur l’im­pli­ca­tion de l’Eu­rope dans son Sud. Ce­la vien­dra sans doute, mais pour l’ins­tant le ma­cro­nisme est à droite.

La loi tra­vail est beau­coup plus équi­li­brée. Sur le dé­tail (comme l’élé­va­tion du plan­cher d’in­dem­ni­tés chô­mage), mais sur­tout sur le fond. Quand le Me­def se frotte les mains et que la CGT dé­file, il est dur de qua­li­fier les or­don­nances de ré­formes de gauche. Mais elles le sont au sens de la rup­ture ex­pli­cite du choix fran­çais entre pro­tec­tions et em­plois. Con­trai­re­ment à ce que pré­tend la vieille gauche, mieux vaut, comme en Al­le­magne, moins de pro­tec­tion mais plus d’em­plois pour les jeunes, pour les plus fra­giles. Il res­te­ra à l’ex­pli­quer à une opi­nion qui ne le com­prend pas. Mais si les ré­formes de l’école et celle de la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle sont suf­fi­sam­ment ra­di­cales, c’est pos­sible, la pro­messe ma­cro­nienne se­ra te­nue. Re­la­ti­vi­sons : sa pro­messe reste mo­des­te­ment de gauche, Em­ma­nuel Ma­cron a re­fu­sé de suivre la CFDT pour bas­cu­ler vers le mo­dèle al­le­mand de co­ges­tion.

Le plan lo­ge­ment n’est pas en­core sur la table, mais le choix est dé­jà ex­pli­cite ; ce­lui de la rup­ture avec la fo­lie fran­çaise : taxer de plus en plus et com­pen­ser en ai­dant de plus en plus. Fo­lie qui s’est tra­duite par un ré­sul­tat hon­teux : les normes et le fon­cier bloquent, les dé­penses pu­bliques sont quatre fois su­pé­rieures à la moyenne eu­ro­péenne, mais le pays souffre de pé­nu­ries et de prix éle­vés. Quant au sec­teur du lo­ge­ment so­cial, il est im­mense mais très mal ré­par­ti sur le ter­ri­toire, et les plus pauvres, un de­man­deur de lo­ge­ment sur six, n’y ont pas ac­cès. Une com­plète « nou­velle donne » est in­dis­pen­sable (*). Le gou­ver­ne­ment s’y en­gage, il va li­mi­ter les aides au sec­teur pri­vé et cou­per à la hache dans les HLM. On per­çoit d’avance les hur­le­ments de la droite et de la gauche. L’as­pect « de gauche » avan­cé par le pré­sident est une baisse des prix : j’aide moins, mais les prix vont bais­ser. L’équi­valent du : je pro­tège moins mais le chô­mage va re­cu­ler. C’est loin d’être ga­gné. Il fau­dra re­mettre du mar­ché, faire re­ve­nir les in­ves­tis­seurs ins­ti­tu­tion­nels et re­fon­der des or­ga­nismes HLM sur la dé­fen­sive : le cô­té gauche est dit, mais il est loin­tain.

Em­ma­nuel Ma­cron ne re­fuse pas le ca­pi­ta­lisme, mais il am­bi­tionne de le chan­ger, de « l’hu­ma­ni­ser ».

Des mi­grants re­te­nus chez eux par le dé­ve­lop­pe­ment, des em­plois pour les jeunes, des lo­ge­ments ac­ces­sibles pour tous : on voit bien le nou­vel hu­ma­nisme et les ob­jec­tifs pré­si­den­tiels. Ils sont beaux, ils ne sont pas in­at­tei­gnables. Mais ils res­tent trop éthé­rés, sans plans pour les at­teindre. D’où le fait que l’opi­nion voit sur­tout les plans de coupes bud­gé­taires de droite.

Pho­to De­nis Al­lard/RÉA

Les ob­jec­tifs pré­si­den­tiels sont beaux, ils ne sont pas in­at­tei­gnables. Mais ils res­tent trop éthé­rés, sans plans pour les at­teindre.

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