Pa­tri­moine ou ma­tri­moine ?

Les Echos - - IDÉES & DÉBATS - Par Ro­ger-Pol Droit (1) Pro­gramme sur www.le­ma­tri­moine.fr. (2) « La Ré­pu­blique », IX, 575 d. Ro­ger-Pol Droit est écri­vain et philosophe.

Ce week-end vont se dé­rou­ler les Jour­nées du pa­tri­moine. Elles connaissent un suc­cès du­rable et font par­tie dé­sor­mais du ca­len­drier cultu­rel. Le pu­blic est fi­dèle : rares sont les oc­ca­sions de dé­cou­vrir ain­si tré­sors ca­chés, bâ­ti­ments of­fi­ciels, lieux de mé­moire. Créées en France en 1984, ces jour­nées, de­ve­nues eu­ro­péennes de­puis 1991, ne cessent de se di­ver­si­fier. De­puis trois ans, elles se trouvent am­pli­fiées, à Pa­ris, par les « Jour­nées du ma­tri­moine » or­ga­ni­sées en pa­ral­lèle, aux mêmes dates, par un col­lec­tif, Ega­li­té hommes-femmes dans l’art et la culture (1). L’in­ten­tion est simple : à tra­vers une sé­rie de par­cours cultu­rels, d’ex­po­si­tions et de ma­ni­fes­ta­tions, mettre en lu­mière la part des créa­trices. Evo­quer les fi­gures et les oeuvres de femmes, cé­lèbres ou ano­nymes, dans tous les do­maines. Bref, à la culture des pères, le pa­tri­moine, con­ju­guer celle des mères, le… ma­tri­moine.

Au pre­mier abord, ce terme sonne cu­rieu­se­ment. Il pour­rait même prê­ter à sou­rire. Que de­vrait-on ins­crire au ma­tri­moine mon­dial ? Au fron­ton du Pan­théon, fau­drait-il rem­pla­cer « Aux grands hommes, la pa­trie re­con­nais­sante » par « Aux grandes femmes, la ma­trie re­con­nais­sante » ? Ou bien ins­crire les deux for­mules ? Va-t-on, aux pa­triotes, de­voir op­po­ser ou conjoindre des « ma­triotes » ? Ou, pire en­core, in­ven­ter des chants ma­trio­tiques (« al­lons en­fants de la ma­trie ») ? Sous l’as­pect in­con­gru des mots, l’étran­ge­té des termes at­tire en fait l’at­ten­tion sur un fait im­por­tant, trop sou­vent in­aper­çu dans nos usages rou­ti­niers de la langue et des no­tions : « pays », « pou­voir », « art », « héritage » sont mas­cu­lins. Je ne parle pas des noms qui les dé­si­gnent, mais des choses elles-mêmes. Tout se passe en­core comme si la so­cié­té, l’his­toire et la culture étaient d’abord et avant tout une af­faire de mâles.

Pour­tant, le terme de « ma­trie » n’est pas une in­ven­tion ré­cente. On croit ren­con­trer un néo­lo­gisme mi­li­tant. Cer­tains ont pen­sé y dé­ce­ler la contrac­tion, en un seul terme, des deux mots « mère pa­trie ». Pas du tout ! Le mot existe dé­jà chez Pla­ton ! Et pour dé­si­gner la face fé­mi­nine de la Ci­té ! Dans « La Ré­pu­blique », au livre IX, ex­pli­quant ce qu’un ty­ran peut faire su­bir à la Ci­té si elle ne lui cède pas, Pla­ton écrit que, « de même qu’il a châ­tié à leur heure ses père et mère », il « as­ser­vi­ra cette ma­trie ché­rie, pour par­ler comme les Cré­tois, cette pa­trie qu’il do­mi­ne­ra » (2). Les Cré­tois ne sont pas là par ha­sard : la ci­vi­li­sa­tion de Mi­nos vé­nère pro­ba­ble­ment une déesse mère et pré­sente bien des traits évo­quant un ma­triar­cat. Tou­te­fois, si Pla­ton em­ploie bien les deux termes, « ma­trie » et « pa­trie », en lien avec mère et père, il ne dé­ve­loppe pas leur dis­tinc­tion.

Mais l’his­toire est loin d’être ter­mi­née. Car ce terme de « ma­trie » est re­pris en grec par Plu­tarque dans ses « Vies pa­ral­lèles des hommes illustres » et ar­rive dans la langue fran­çaise au XVIe siècle par leur tra­duc­tion due à Jacques Amyot (1513-1593). Il se re­trouve peu après, en 1576, dans « La Ré­pu­blique », de Jean Bo­din (1530-1596), maître de la philosophie po­li­tique. Après des pé­ri­pé­ties qui nous en­traî­ne­raient trop loin, le mot re­vient, no­tam­ment, sous la plume d’Ed­gar Mo­rin, écri­vant par exemple, dans un ap­pel lan­cé en 2016 : « Nous de­vons re­con­naître notre ma­trie ter­rienne [qui a fait de nous des en­fants de la Terre].»

En gros, les re­pré­sen­ta­tions contem­po­raines es­quissent une ré­par­ti­tion simple. A la ma­trie se trouve as­so­cié ce qui est ori­gi­naire, pre­mier, vi­tal, com­mun à tous : terre nour­ri­cière, langue ma­ter­nelle ou bien le fonds cultu­rel com­mun de l’Eu­rope… A la pa­trie re­vient ce qui est de l’ordre de la loi, de la pro­prié­té et du pou­voir, ou bien les Etats na­tio­naux avec leurs par­ti­cu­la­rismes.

Les re­pré­sen­ta­tions contem­po­raines es­quissent une ré­par­ti­tion simple : à la ma­trie est as­so­cié ce qui est ori­gi­naire, pre­mier, vi­tal, com­mun à tous ; à la pa­trie ce qui est de l’ordre de la loi, de la pro­prié­té et du pou­voir.

En­core un pas, et une vi­sion mi­li­tante et ma­ni­chéenne du monde ne ver­ra plus le pa­tri­moine comme un héritage col­lec­tif, en­glo­bant créa­teurs et créa­trices côte à côte, mais comme l’ap­pro­pria­tion mas­cu­line des oeuvres et de leurs usages. Au risque de re­tom­ber dans les ca­ri­ca­tures et les aber­ra­tions du féminisme ver­sion an­nées 1970. Et d’ou­blier que plu­sieurs ques­tions ici s’en­che­vêtrent, qu’il vaut mieux ne pas confondre. Faire connaître et cé­lé­brer le rôle des femmes dans tous les re­gistres de la culture est une né­ces­si­té ur­gente. Scru­ter l’im­pact des re­pré­sen­ta­tions du mas­cu­lin et du fé­mi­nin sur la po­li­tique, l’édu­ca­tion, l’or­ga­ni­sa­tion de la so­cié­té est une re­cherche au long cours. En re­vanche, s’in­ter­ro­ger pé­dan­tes­que­ment sur le genre du pou­voir, la « phal­lo­cra­tie » et tut­ti quan­ti pour­rait bien pa­raître un jour aus­si bi­zarre et vain que nous semblent abs­conses les que­relles mé­dié­vales sur le sexe des anges.

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