Cor­rup­tion : Air­bus contreat­taque

● Trois af­faires de cor­rup­tion me­nacent le groupe de plu­sieurs mil­liards d’amende. ● Un risque qui in­quiète Pa­ris et Ber­lin.

Les Echos - - LA UNE - Anne Bauer @an­ne­bauer­brux et Bru­no Tre­vi­dic @Bru­noT­re­vi­dic

Le pré­sident du con­seil d’ad­mi­nis­tra­tion d’Air­bus, De­nis Ranque, a af­fir­mé la pleine confiance du con­seil ac­cor­dée à Tom En­ders, le pré­sident exé­cu­tif du groupe, alors que le construc­teur aé­ro­nau­tique est vi­sé par plu­sieurs en­quêtes ju­di­ciaires. Dans une longue mis­sive, le pré­sident du con­seil énu­mère tous les co­mi­tés, codes de conduite et pa­nels mis en oeuvre pour lut­ter contre la cor­rup­tion. Soup­çon­né d’ir­ré­gu­la­ri­tés après avoir eu re­cours à des consul­tants sur des ventes à l’ex­port, Air­bus est sous le coup d’une pro­cé­dure lan­cée par le Se­rious Fraud Of­fice (SFO), l’or­ga­nisme char­gé de la lutte contre les dé­lits et crimes éco­no­miques en Grande-Bre­tagne, et le Par­quet na­tio­nal fi­nan­cier (PNF). Le groupe pour­rait se voir in­fli­ger une amende de plu­sieurs mil­liards d’eu­ros. Après des mois de si­lence, Air­bus a choi­si de pas­ser à l’of­fen­sive alors que le cours de Bourse du groupe a chu­té de­puis lun­di.

Le con­seil d’ad­mi­nis­tra­tion d’Air­bus a dé­ci­dé de mon­ter au cré­neau. Réa­gis­sant à la tour­mente judiciaire qui frappe Air­bus, vi­sé par plu­sieurs en­quêtes an­ti­cor­rup­tion, il a ré­af­fir­mé ce jeu­di son plein sou­tien au pré­sident exé­cu­tif du groupe, Tom En­ders. Dans une longue lettre, De­nis Ranque, pré­sident de­puis cinq ans du con­seil, ex­plique qu’il n’y a pas l’épais­seur d’une feuille de pa­pier à ci­ga­rette entre « Tom » et le con­seil d’ad­mi­nis­tra­tion sur la stra­té­gie adop­tée.

Mieux, le pré­sident, De­nis Ranque, rap­pelle qu’il pré­side le co­mi­té d’éthique du con­seil d’ad­mi­nis­tra­tion et se porte en quelque sorte ga­rant du com­por­te­ment ir­ré­pro­chable de tous les em­ployés du groupe. Il énu­mère ain­si tous les ef­forts me­nés pour être en phase avec les meilleurs stan­dards mon­diaux sur les règles an­ti­cor­rup­tion et se dé­clare confiant sur la ca­pa­ci­té d’Air­bus, une com­pa­gnie « ré­si­liente », à res­ter « dy­na­mique, com­pé­ti­tive et pros­père ».

Une ma­nière de ras­su­rer des sa­la­riés et des ac­tion­naires, quelque peu ébran­lés de­puis le mail en­voyé par Tom En­ders le 6 oc­tobre aux 130.000 em­ployés du groupe, afin de leur de­man­der de te­nir bon face aux « in­for­ma­tions » pa­rues dans les mé­dias, de ne pas écou­ter les « dis­cours sim­plistes et na­tio­na­listes » et de res­ter concen­trer sur leur tra­vail. Il n’em­pêche. Le « keep calm and car­ry on » ré­cla­mé s’est tra­duit par une chute de 4,5 % du cours de Bourse de­puis ven­dre­di, à la­quelle il fal­lait ré­pli­quer.

Trois af­faires dis­tinctes

En in­terne, cette mis­sive a au­tant in­quié­té que ras­su­ré. « On vit tous dans un contexte de guerre éco­no­mique, et si Air­bus est fra­gi­li­sé par de lourdes amendes, on se de­mande quelle ac­ti­vi­té ou branche se­ra sa­cri­fiée », glisse un cadre en in­terne. « Le cour­rier de Tom En­ders a été bien­ve­nu, il a per­mis de faire écla­ter le non-dit et de pas­ser de la ru­meur à l’ex­pli­cite, mais évi­dem­ment l’in­quié­tude de­meure », es­time une autre source, « d’au­tant qu’il ne s’agit pas seule­ment de pé­na­li­tés fi­nan­cières, mais de la pos­si­bi­li­té ou non de main­te­nir notre ac­cès à des mar­chés pu­blics ». Et cha­cun de se de­man­der si « Ma­jor Tom » a bien fait et va res­ter à la barre…

Trois af­faires dis­tinctes pèsent sur le groupe et se té­les­copent. La plus an­cienne, le « Ka­za­kh­gate », concerne la vente de 45 hé­li­co­ptères Eu­ro­cop­ter au Ka­za­khs­tan en 2010, et suit un cours tor­tueux de­vant la jus­tice belge et fran­çaise. Cer­tains an­ciens d’EADS pour­raient être bien­tôt ap­pe­lés à té­moi­gner. La plus lan­ci­nante, est l’af­faire « au­tri­chienne », une ba­taille de plus de dix ans entre Vienne et Air­bus sur de sup­po­sés pots-de-vin ver­sés lors de la vente en 2003 d’avions de chasse Eu­ro­figh­ter à l’Au­triche. Une af­faire d’au­tant plus sen­sible qu’elle vise per­son­nel­le­ment Tom En­ders, pris pour cible par l’ac­tuel mi­nistre de la Dé­fense au­tri­chien. A Mu­nich, le pro­cu­reur a in­di­qué la se­maine der­nière qu’il al­lait bien­tôt ap­pe­ler cer­tains di­ri­geants d’Air­bus à s’ex­pli­quer sur la créa­tion de Vec­tor, so­cié­té écran qui au­rait ser­vi au ver­se­ment de contre­par­ties sus­pectes en Au­triche, mais qu’il ne convo­que­rait pas Tom En­ders. Tou­te­fois, pour le groupe, l’af­faire la plus « dan­ge­reuse » concerne la pro­cé­dure en cours de­vant le Se­rious Fraud Of­fice (SFO), l’or­ga­nisme char­gé de la lutte contre les dé­lits et crimes éco­no­miques en Grande-Bre­tagne, et le Par­quet na­tio­nal fi­nan­cier (PNF). Le groupe s’ex­pose en ef­fet à une amende po­ten­tielle de plu­sieurs mil­liards d’eu­ros. Le dos­sier est sui­vi de près par les gou­ver­ne­ments fran­çais et al­le­mand.

Dé­but 2017, l’Ely­sée, aler­tée, avait de­man­dé dans quelle me­sure l’af­faire met­tait en cause les in­té­rêts éco­no­miques du pays. Ber­cy avait ré­pon­du qu’il fal­lait pour­suivre les en­quêtes sans faillir, la France se de­vant d’être ir­ré­pro­chable sur le su­jet de la cor­rup­tion. Comme on l’ex­plique au siège de l’Agence fran­çaise an­ti­cor­rup­tion, la loi Sa­pin 2 per­met à la France de re­joindre les meilleurs stan­dards in­ter­na­tio­naux en ma­tière de lutte an­ti­cor­rup­tion et est la seule ré­ponse pos­sible pour évi­ter à une en­tre­prise d’être condam­née plu­sieurs fois sur des faits iden­tiques. Au­tre­ment dit, c’est une fa­çon de li­mi­ter les risques d’une en­quête amé­ri­caine. « Le dos­sier nu­mé­ro un du PNF et de SFO est bien Air­bus, qui au­ra donc va­leur d’exemple », ajoute un ju­riste. Pour le meilleur ou le pire ! ■

Le « keep calm and car­ry on » ré­cla­mé s’est tra­duit par une chute de 4,5 % du cours de Bourse de­puis ven­dre­di.

Le pré­sident du con­seil d’ad­mi­nis­tra­tion d’Air­bus, De­nis Ranque, et Tom En­ders, le PDG, tra­vaillent en­semble de­puis 2013.

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