« Ma­cron doit in­ven­ter un nou­vel équi­libre so­cial »

Les Echos - - FRANCE - Pro­pos re­cueillis par Isa­belle Fi­cek @Isa­bel­leFi­cek et Pierre-Alain Fur­bu­ry @paFur­bu­ry

Ce bud­get est-il à la hau­teur des dé­fis ?

Il est conforme à ce que nous avions an­non­cé pen­dant la cam­pagne. Ce­la ne veut pas dire qu’il soit plei­ne­ment à la hau­teur des dé­fis. En ma­tière de res­sources, on va dans la bonne di­rec­tion, mais pas as­sez loin. Sur la sup­pres­sion de l’ISF ou de la taxe d’ha­bi­ta­tion, les com­pro­mis ne sont pas viables du­ra­ble­ment. Pour ré­duire la dé­pense pu­blique, le gou­ver­ne­ment a jus­te­ment choi­si de ne pas pra­ti­quer le ra­bot in­dif­fé­ren­cié, mais il a, du coup, le plus grand mal à en­ga­ger une ré­duc­tion en pro­fon­deur de la dé­pense, car celle-ci sup­pose au préa­lable des ré­formes struc­tu­relles – sur le lo­ge­ment, l’as­su­rance-ma­la­die, la vieillesse, l’in­dem­ni­sa­tion du chô­mage, etc... –, qui ne peuvent être réa­li­sées en quelques mois. Tant que l’exé­cu­tif n’au­ra pas dé­fi­ni un par­cours pré­cis et plu­ri­an­nuel de ré­formes, sa po­li­tique de ré­duc­tion de la dé­pense pu­blique res­te­ra en poin­tillé.

Ap­prou­vez-vous la conces­sion de l’exé­cu­tif sur les signes os­ten­ta­toires de ri­chesse ?

Le gou­ver­ne­ment et sa ma­jo­ri­té cherchent une in­trou­vable fron­tière entre ce qui est sup­po­sé re­le­ver de l’économie réelle, et qui jus­ti­fie­rait donc l’aban­don de l’ISF, et ce qui re­lève de la rente, et qui de­vrait de­meu­rer as­su­jet­ti à un im­pôt sur la for­tune. D’où cette quête pa­thé­tique et dé­ri­soire des signes ex­té­rieurs de ri­chesse, qui ne change rien aux in­éga­li­tés et rap­por­te­ra des clo­pi­nettes. Je ne crois pas aux lois somp­tuaires sur le port des den­telles, comme dans l’an­cienne Ve­nise !

Ran­gez-vous le nou­vel im­pôt sur la for­tune im­mo­bi­lière dans ces lois somp­tuaires ?

Avec la créa­tion de l’IFI, le gou­ver­ne­ment élève une fron­tière, lar­ge­ment ar­ti­fi­cielle, entre une for­tune im­mo­bi­lière fan­tas­ma­ti­que­ment as­si­mi­lée à l’économie im­pro­duc­tive et les autres élé­ments du pa­tri­moine. Les ef­fets per­vers de ce mé­ca­nisme sont évi­dents car, même si on ne change rien à la taxa­tion de la for­tune im­mo­bi­lière, la sup­pres­sion de l’ISF crée­ra un ap­pel d’air au dé­tri­ment de l’im­mo­bi­lier. La me­sure est d’au­tant plus dan­ge­reuse que le bras de fer en­ga­gé avec les bailleurs so­ciaux pour leur faire bais­ser les loyers dé­cou­ra­ge­ra dans des pro­por­tions non né­gli­geables l’in­ves­tis­se­ment so­cial dans le sec­teur. Je pense pour ma part, comme Va­lé­ry Gis­card d’Es­taing, qu’« en po­li­tique, il ne faut pas raf­fi­ner ». Nous avons be­soin d’un si­gnal clair en di­rec­tion des dé­ten­teurs de pa­tri­moine afin d’at­ti­rer les ca­pi­taux et de fi­nan­cer les im­menses be­soins d’une économie en mu­ta­tion. Ce si­gnal passe par la « flat tax » à 30 % sur les re­ve­nus de l’épargne, la baisse de l’IS à 25 % et, se­lon moi, par l’éli­mi­na­tion to­tale de l’ISF. Une sup­pres­sion de l’ISF en deux ans se­rait pré­fé­rable à une sup­pres­sion par­tielle en un an as­sor­tie de la créa­tion de cette ver­rue ma­ligne que consti­tue l’IFI.

Le bud­get 2018 « n’est pas plei­ne­ment à la hau­teur des dé­fis ».

Comme Bay­rou, son­nez-vous l’alarme sur les in­éga­li­tés ?

Nous sommes convain­cus, avec Fran­çois Bay­rou, que la mo­der­ni­sa­tion et la li­bé­ra­li­sa­tion de l’économie ne peuvent être me­nées à bien sans un ef­fort pa­ral­lèle et mas­sif de ré­duc­tion des vraies in­éga­li­tés. Pour réus­sir éco­no­mi­que­ment, nous de­vons ré­duire la fis­ca­li­té sur les riches, mais il faut équi­li­brer ce choix par le sou­tien au re­ve­nu des classes moyennes et po­pu­laires, ce que le gou­ver­ne­ment a bien com­pris. Il faut tou­te­fois al­ler plus loin sur la voie d’une re­dis­tri­bu­tion fis­cale que l’im­pôt sur le re­ve­nu as­sume de plus en plus mal.

Faut-il sup­pri­mer l’im­pôt sur le re­ve­nu ?

Il ne se­rait pas réa­liste de sup­pri­mer ce sym­bole de la lutte fis­cale contre les in­éga­li­tés, même s’il rem­plit de moins en moins bien cette mis­sion. Mon idée est d’opé­rer une sorte de syn­thèse entre Fried­man et Pi­ket­ty, entre pro­por­tion­na­li­té et pro­gres­si­vi­té. Pour al­ler plus loin sur la voie du désar­me­ment fis­cal, il fau­drait créer un nou­veau dis­po­si­tif. Je pro­pose d’opé­rer un pré­lè­ve­ment CSG stric­te­ment pro­por­tion­nel sur tous les re­ve­nus, as­sor­ti d’une re­dis­tri­bu­tion pa­ral­lèle à cha­cun des sommes pré­le­vées. L’exé­cu­tif doit ré­in­ven­ter un nou­veau prin­cipe de so­li­da­ri­té fon­dé sur la pro­por­tion­na­li­té du pré­lè­ve­ment et la for­fai­ti­sa­tion de l’aide au re­ve­nu.

Ce se­rait un re­ve­nu uni­ver­sel ?

Ce se­rait non pas un re­ve­nu uni­ver­sel, car il n’au­rait pas vo­ca­tion à se sub­sti­tuer aux re­ve­nus du tra­vail, mais un com­plé­ment de re­ve­nu uni­ver­sel (CRU) très fa­cile à ad­mi­nis­trer, qui frap­pe­rait à la source tous les re­ve­nus et pren­drait la forme d’une prime de ren­trée, de Noël ou de prin­temps. Ce mé­ca­nisme mon­te­rait très pro­gres­si­ve­ment en puis­sance. Il au­rait vo­ca­tion à se sub­sti­tuer gra­duel­le­ment à la prime d’ac­ti­vi­té et à une par­tie du RSA. Il per­met­trait ain­si de gé­rer les con­sé­quences so­ciales de la bi­po­la­ri­sa­tion an­non­cée des re­ve­nus liée à la ré­vo­lu­tion nu­mé­rique. Nous ne pou­vons ac­cep­ter ni un chô­mage mas­sif ni les « wor­king poors ». Le CRU pour­rait être l’ins­tru­ment de la ré­con­ci­lia­tion entre sol­va­bi­li­té éco­no­mique et dé­cence so­ciale.

Il s’agi­rait de re­ve­nir à l’équi­libre du « en même temps » ?

Les grands ré­for­ma­teurs ont tou­jours ré­con­ci­lié deux France, celle de l’An­cien Ré­gime et de la Ré­vo­lu­tion sous le Con­su­lat ou celle des forces de droite et de la Ré­pu­blique so­ciale en 1958. Jacques Cha­ban-Del­mas avait fon­dé sa « nou­velle so­cié­té » sur la com­bi­nai­son de l’im­pôt pro­gres­sif et des aides so­ciales pla­fon­nées en fonc­tion du re­ve­nu. D’où des ef­fets de seuil en cas­cade. Em­ma­nuel Ma­cron doit in­ven­ter un nou­vel équi­libre so­cial et po­li­tique. Son pro­jet doit mar­cher sur les deux jambes. Au lieu d’avoir une po­lé­mique sur « le bud­get des riches », nous ga­gne­rions à com­bi­ner deux dé­bats, sur le choc li­bé­ral de confiance et sur une ver­sion « désHa­mo­nia­quée » du re­ve­nu uni­ver­sel. Le CRU pour­rait per­mettre à Em­ma­nuel Ma­cron de réus­sir son « en même temps ».

Que vous ins­pire le « nou­veau monde » de Ma­cron ?

Il a li­qui­dé l’« an­cien monde ». Il n’en a pas en­core in­ven­té un nou­veau. Il a de­vant lui trois dé­fis : créer un pacte so­cial in­tel­li­gible par tous entre le be­soin de li­ber­té et l’exi­gence de so­li­da­ri­té ; ré­con­ci­lier l’idée na­tio­nale et l’idée eu­ro­péenne ; consti­tuer une so­cié­té po­li­tique qui ne soit pas une py­ra­mide re­po­sant sur la pointe, mais qui as­so­cie au re­nou­veau les grandes sen­si­bi­li­tés li­bé­rale, dé­mo­crate-chré­tienne et so­ciale-dé­mo­crate du pays. C’est sa ca­pa­ci­té à re­le­ver le pre­mier de ces dé­fis qui dé­ter­mi­ne­ra le suc­cès glo­bal de l’en­tre­prise. ■

Pho­to Ro­main Gaillard/RÉA

Jean-Louis Bourlanges prône la créa­tion d’un « com­plé­ment de re­ve­nu uni­ver­sel ».

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