Le vi­rage éco­no­mique d’Em­ma­nuel Ma­cron

Fin des baisses de charges pour l’en­tre­prise, da­van­tage de me­sures pour les en­tre­pre­neurs. Le gou­ver­ne­ment n’ira pas plus loin dans la baisse du coût du tra­vail mise en place par Em­ma­nuel Ma­cron quand il était à Ber­cy. Les chiffres lui donnent rai­son.

Les Echos - - IDÉES&DÉBATS - d’Eric Le Bou­cher (1) « Com­pé­ti­ti­vi­té fran­çaise : le che­min par­cou­ru et ce qui reste à faire », 9 sep­tembre. (2) Rap­port 2017 du co­mi­té de sui­vi du CICE, France Stra­té­gie, 4 oc­tobre. Eric Le Bou­cher est édi­to­ria­liste aux « Echos ».

Sans que ce­la ne soit ni ex­pli­ci­té ni com­men­té, Em­ma­nuel Ma­cron a mis fin à la « po­li­tique de l’offre » qu’il avait for­te­ment contri­bué, comme conseiller à l’Ely­sée, à mettre en place en 2013 sous Fran­çois Hol­lande. En 2018, le cré­dit d’im­pôt pour la com­pé­ti­ti­vi­té et l’em­ploi (CICE) se­ra main­te­nu et même aug­men­té de 4,5 mil­liards, il at­tein­dra 21 mil­liards d’eu­ros de baisse de charges pour les en­tre­prises, ce qui re­pré­sente une baisse du coût du tra­vail de 6 %. Mais en 2019, il se­ra trans­for­mé, sim­pli­fié, en baisse du­rable de charges, ce qui va alour­dir de 5 mil­liards le coût pour les en­tre­prises.

En clair, en deux ans, 2018 et 2019, le gain pour les en­tre­prises se­ra de zé­ro. C’est la fin, le gou­ver­ne­ment consi­dère que la baisse des charges est faite, il n’ira pas plus loin. En re­vanche, ce que les en­tre­prises ne ga­gne­ront plus, les en­tre­pre­neurs le ga­gne­ront. La fis­ca­li­té du ca­pi­tal est uni­fiée en forte baisse, les gains fi­nan­ciers sont sor­tis de l’im­pôt sur la for­tune (ISF), la contri­bu­tion de 3 % sur les re­ve­nus dis­tri­bués est sup­pri­mée, et on pour­rait ajou­ter à cette liste la baisse de l’im­pôt sur les so­cié­tés (IS) à 25 % en 2022 : si, dans les PME, une part im­por­tante de cet argent se­ra conser­vée dans les caisses ou in­ves­tie, dans les grands groupes, en re­vanche, l’es­sen­tiel se­ra dis­tri­bué aux ac­tion­naires. Rien de plus pour l’en­tre­prise, tout pour l’en­tre­pre­neur : c’est une trans­for­ma­tion ma­jeure de la po­li­tique de l’offre à la­quelle on as­siste. Elle au­rait mé­ri­té plus d’ex­pli­ca­tion. Qu’Em­ma­nuel Ma­cron, trente-neuf ans, nous em­porte dans le fu­tur schum­pé­té­rien n’a rien d’éton­nant. Il mise sur l’in­no­va­tion, la créa­tion d’en­tre­prises, leur dé­ve­lop­pe­ment, les mé­tiers « in­dé­pen­dants » puisque beau­coup des em­plois de de­main se­ront des em­plois neufs.

Le pré­sident veut aus­si trans­for­mer en pro­fon­deur les men­ta­li­tés fran­çaises en fa­veur du risque. La fis­ca­li­té du ca­pi­tal ré­duite ser­vi­ra les star­tup­peurs, leurs fi­nan­ciers, et, plus lar­ge­ment, le fi­nan­ce­ment des en­tre­prises en fonds propres, le ca­pi­tal-risque, la bourse. L’idée gé­né­rale est de fi­nan­cer la nou­velle vague d’en­tre­pre­neurs dont la France fait montre au­jourd’hui comme elle l’a fait très ra­re­ment dans son his­toire. Le pays a les in­gé­nieurs, il a les ma­na­gers, il lui manque l’oxy­gène à dose né­ces­saire, le ca­pi­tal vo­lu­mi­neux, qui vien­dra qu’on le veuille ou non de la re­con­nais­sance de la réus­site par l’en­ri­chis­se­ment.

Un pa­ri sur le neuf

Adop­tons le mo­dèle ca­li­for­nien, le pré­sident de la Ré­pu­blique veut une France en­tre­pre­neu­riale. Un pa­ri sur le neuf, sur la gé­né­ra­tion qui est la sienne de nou­veaux ca­pi­ta­listes. Mais fal­lait-il pour au­tant aban­don­ner le po­li­tique de l’offre ver­sion 2013, celle de la baisse du coût du tra­vail ? Le Me­def, ha­bi­tué de­puis cinq ans à des baisses en cas­cade, en veut tou­jours plus, il s’émeut. La droite, dans le ré­duit où elle sur­vit, le dé­fend. Qui a rai­son ? L’exa­men des chiffres plaide pour le vi­rage ma­cro­nien. L’ins­ti­tut Rexe­code, proche du pa­tro­nat, nous rap­pelle que les coûts du tra­vail étaient en France de 15 % in­fé­rieurs à ceux de l’Al­le­magne en 2000, puis qu’ils sont mon­tés à éga­li­té, écra­sant la com­pé­ti­ti­vi­té des en­tre­prises fran­çaises et étran­glant leurs marges. Le CICE avait pour ob­jet de re­creu­ser la dif­fé­rence, d’ef­fa­cer en clair les er­reurs Au­bry. C’est fait. De­nis Fer­rand, di­rec­teur gé­né­ral de Rexe­code, écrit : « Les coûts sa­la­riaux dans l’in­dus­trie en France sont re­de­ve­nus in­fé­rieurs d’en­vi­ron 6 % à ceux pra­ti­qués en Al­le­magne. Comme ces baisses de coûts sa­la­riaux ont été peu ré­per­cu­tées dans les prix, les marges des ex­por­ta­teurs ont été en par­tie re­cons­ti­tuées, per­met­tant l’en­trée dans un cercle ver­tueux de re­dres­se­ment de l’in­ves­tis­se­ment pro­duc­tif et de la com­pé­ti­ti­vi­té » (1).

Faut-il al­ler en­core plus loin dans cette di­rec­tion de la baisse du coût ? La fis­ca­li­té pèse en France en­core trop sur le tra­vail (23,9 % du PIB), sou­ligne juste- ment Rexe­code. Mais tel est le sens du bas­cu­le­ment des charges so­ciales sa­la­riales sur la CSG qu’a dé­ci­dé le gou­ver­ne­ment. Cette me­sure al­lège le sa­la­rié, alour­dit le contri­buable mais, il est vrai, ne touche pas l’en­tre­prise. Pour ce qui la concerne, les ar­gu­ments en fa­veur du « stop » sont triples. Un, le rat­tra­page al­le­mand suf­fit, on ne peut pas en­ga­ger une course vers le bas avec les Es­pa­gnols puis les Ma­ro­cains, etc., ce se­rait sans fin. Deux, les ré­sul­tats du CICE ne sont pas fa­ra­mi­neux : seule­ment 100.000 em­plois créés entre 2013 et 2015 et un im­pact faible sur les in­ves­tis­se­ments et les ex­por­ta­tions (2). Rexe­code plaide qu’il faut cinq ans pour que ce type de me­sures pro­duise son plein ef­fet. C’est sans doute vrai. Mais la réa­li­té est qu’il faut pas­ser aux autres fac­teurs de com­pé­ti­ti­vi­té que le coût du tra­vail.

Avec la fis­ca­li­té sur le ca­pi­tal, les or­don­nances sur le tra­vail et la re­fonte de la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle, Em­ma­nuel Ma­cron passe à une phase deux : celle de la ré­mu­né­ra­tion du risque,

Le pré­sident veut trans­for­mer en pro­fon­deur les men­ta­li­tés fran­çaises en fa­veur du risque.

de la confiance des en­tre­prises et de la for­ma­tion. Ces fac­teurs sont au­jourd’hui des freins au dy­na­misme du pays plus im­por­tants que le coût du tra­vail. Criant est le dé­fi­cit de com­pé­tences dont souffrent les en­tre­prises en par­ti­cu­lier les pe­tites. Le « tou­jours plus » du Me­def ne se­ra pas écou­té. Le pa­tro­nat de­vrait être réa­liste à son tour, en­cou­ra­ger ses adhé­rents à in­ves­tir et se fé­li­ci­ter de voir le pré­sident mettre en place une po­li­tique de l’offre moins fis­cale mais plus struc­tu­relle.

Pho­to Jacques witt/Pool/RÉA

Em­ma­nuel Ma­cron, à Vi­va Tech­no­lo­gy, en juin 2017.

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