L’art contem­po­rain, ses ex­cès, ses dé­rives, ses suc­cès

A l’ap­proche de la FIAC, les ou­vrages consa­crés à l’art contem­po­rain se mul­ti­plient. Cer­tains d’une rare vio­lence. A la me­sure des ex­cès d’un mar­ché à nul autre pa­reil.

Les Echos - - IDÉES&DÉBATS - Par Mar­tine Ro­bert

Par ses ex­cès, ses scan­dales, ses prix dé­li­rants, l’art contem­po­rain fait cou­ler beau­coup d’encre. Et, à l’ap­proche de la FIAC, la grand-messe pa­ri­sienne des col­lec­tion­neurs qui se tien­dra du 19 au 22 oc­tobre, les ou­vrages sur le su­jet se mul­ti­plient, du brû­lot po­li­ti­que­ment à charge de Ni­cole Es­te­rolle, « ABC de l’art dit contem­po­rain », à l’es­sai très caus­tique de Jean-Ga­briel Fre­det à l’égard de tous les ac­teurs du mar­ché, in­ti­tu­lé « Re­quins, ca­niches et autres mys­ti­fi­ca­teurs », en pas­sant par l’ou­vrage plus pé­da­go­gique de Roxa­na Azi­mi, « Le Guide Ha­zan de l’art contem­po­rain », qui tente de don­ner des re­pères dans une « jungle dif­fi­cile à dé­brous­sailler ».

Le pro­fil des au­teurs ex­plique ces par­tis pris : le nom de Ni­cole Es­te­rolle est un pseu­do­nyme der­rière le­quel se cache un in­di­vi­du ou un col­lec­tif po­si­tion­né à droite toute. Jean-Ga­briel Fre­det, à la longue car­rière de jour­na­liste au « Nou­vel Ob­ser­va­teur » puis à « Chal­lenges », livre un re­gard plus dis­tan­cié et néan­moins dé­ca­pant sur ce monde si par­ti­cu­lier. En­fin, Roxa­na Azi­mi, ex-ré­dac­trice en chef du « Quo­ti­dien de l’art » et cri­tique d’art, fait part de sa sé­lec­tion, re­ven­di­quée comme telle, d’ar­tistes et de ga­le­ristes dignes d’at­ten­tion. De­puis 2015 avec son pré­cé­dent ou­vrage, « La Bouf­fon­ne­rie de l’art contem­po­rain », Ni­cole Es­te­rolle, tout comme son amie Aude de Ker­ros, elle-même au­teur de « L’Im­pos­ture de l’art contem­po­rain », règle ses comptes avec l’art concep­tuel, qui a réus­si son OPA sur l’art contem­po­rain en France et en contrôle tous les le­viers : ins­ti­tu­tions, mar­ché, cri­tiques, écoles d’art. Au dé­tri­ment, dit-elle, de la pein­ture, du des­sin et de la sculp­ture, rin­gar­di­sés. La faute, se­lon elle, à « qua­rante an­nées de “dé­cons­truc­tion”, de “bu­ré­ni­sa­tion”, de “désar­ti­fi­ca­tion” sys­té­ma­tique de l’art et de per­sé­cu­tion de la pein­ture, me­nées par un ap­pa­reil d’Etat de type to­ta­li­taire et d’éma­na­tion bu­reau­cra­ti­co­fi­nan­cière ».

Col­lec­tion­neurs mou­ton­niers

L’ana­lyse n’est pas in­in­té­res­sante, mais elle est ex­ces­sive, sans nuance ni conces­sion. Le choix fait dans les an­nées Lang de sou­te­nir les ar­tistes par des com­mandes et des ex­po­si­tions dans l’es­pace pu­blic, de mailler le ter­ri­toire de FRAC (fonds ré­gio­naux d’art contem­po­rain), l’Etat lui-même consti­tuant son FNAC (Fonds na­tio­nal d’art contem­po­rain), a certes eu des ef­fets per­vers, ins­tau­rant un art qua­si of­fi­ciel, un ré­seau d’ex­perts culti­vant l’entre-soi. Et igno­rant, se­lon Ni­cole Es­te­rolle, 95 % des ar­tistes fran­çais et en par­ti­cu­lier ceux dits « ré­gio­naux ». Ces er­reurs ont été en par­tie cor­ri­gées avec la mise en oeuvre de grands évé­ne­ments po­pu­laires comme Le Voyage à Nantes, Un été au Havre, Lille 3000… Et les FRAC ne sont pas tous à mettre dans le même sac, cer­tains ayant ap­por­té leur re­gard sin­gu­lier, comme le FRAC Pi­car­die pour le des­sin, le FRAC Centre pour l’ar­chi­tec­ture ou le FRAC Franche-Com­té axé sur la thé­ma­tique du temps. Alors, certes, la place faite à un art da­van­tage dé­co­ra­tif est plus faible en France qu’ailleurs, mais la ques­tion de fond est plu­tôt de dis­tin­guer art ins­pi­ré et im­pos­ture mar­ke­ting : dans ce do­maine, l’Hexa­gone n’a pas grand­chose à en­vier aux pays an­glo­saxons. « C’est un monde fou, fou, fou… Où des fi­nan­ciers et des en­tre­pre­neurs riches à mil­liards paient 15 mil­lions de dol­lars pour un cow-boy qui fait de son sperme un las­so (“My Lo­ne­some Cow­boy” de Ta­ka­shi Mu­ra­ka­mi) ! Ou 20 mil­lions pour un re­quin plon­gé dans le for­mol (“The Shark” de Da­mien Hirst) ou en­core 58 mil­lions pour un chien en acier in­oxy­dable imi­tant une bau­druche (“Bal­loon Dog” de Jeff Koons) ! » s’in­surge Jean-Ga­briel Fre­det. Et de dé­plo­rer la va­leur in­trin­sèque d’une oeuvre ré­duite à son prix, l’art mar­queur so­cial avant d’être un plai­sir es­thé­tique, des col­lec­tion­neurs mou­ton­niers dans un monde glo­ba­li­sé, des conser­va­teurs dé­pas­sés et dé­pen­dants de riches mé­cènes, l’in­dus­tria­li­sa­tion du sec­teur au dé­tri­ment de sa di­ver­si­té…

Fi­nan­cia­ri­sa­tion du sec­teur

Dans l’un des cha­pitres du livre de Ni­cole Es­te­rolle, son ami Fran­çois De­ri­ve­ry dé­nonce d’ailleurs l’as­ser­vis­se­ment des di­ri­geants d’ins­ti­tu­tions pu­bliques à cette fi­nan­cia­ri­sa­tion du sec­teur, évo­quant un art contem­po­rain vide, qui cherche à se lé­gi­ti­mer au con­tact de lieux re­cé­lant de réels chefs-d’oeuvre. Jeff Koons à Ver­sailles en est un bon exemple : si l’ex­po­si­tion a tou­te­fois été ju­gée plu­tôt réussie, car non dé­nuée de se­cond de­gré, en re­vanche des voix s’élèvent à juste titre, dont celle de Jean-Ga­briel Fre­det, pour cri­ti­quer le ta­pis rouge dé­rou­lé à l’ar­tiste amé­ri­cain par la maire de Pa­ris. Anne Hi­dal­go est prête à of­frir un em­pla­ce­ment ex­cep­tion­nel au « Bou­quet de tu­lipes » dont l’ex-tra­der amé­ri­cain a pré­ten­du­ment fait « don » à la France, à charge pour elle de ré­gler les 3 mil­lions d’eu­ros de coût de fa­bri­ca­tion : ex­po­ser sym­bo­li­que­ment un ar­tiste fran­çais de­vant les deux pan­théons pa­ri­siens de l’art mo­derne et contem­po­rain – le mu­sée d’Art mo­derne de la Ville de Pa­ris et le Pa­lais de To­kyo – n’au­rait-il pas été plus per­ti­nent ?

Roxa­na Azi­mi, elle, s’est bien gar­dée d’en­trer dans ces consi­dé­ra­tions, pré­fé­rant s’en te­nir à sa propre « play­list », dont elle tou­te­fois a ex­clu « les tro­phées de chasse pour mil­liar­daires », dont « la qua­li­té autre que mer­can­tile ne saute pas tou­jours aux yeux ». Dom­mage, car l’au­teur, qui cu­mule les qua­li­tés de jour­na­liste d’in­ves­ti­ga­tion et de cri­tique d’art hon­nête, à l’oeil exer­cé, au­rait pro­ba­ble­ment eu une ana­lyse per­ti­nente à nous li­vrer. ■

Pho­to Ben Stan­sall/AFP

« C’est un monde fou, fou, fou… Où des fi­nan­ciers et des en­tre­pre­neurs riches à mil­liards paient [...] 20 mil­lions pour un re­quin plon­gé dans le for­mol (“The Shark” de Da­mien Hirst), s’in­surge Jean-Ga­briel Fre­det.

ES­SAI Que faut-il ache­ter en 2018 ? Le Guide Ha­zan de l’Art contem­po­rain, par Roxa­na Azi­mi, Edi­tions Ha­zan, 336 pages, 25 eu­ros.

ES­SAI Re­quins, ca­niches et autres mys­ti­fi­ca­teurs Par Jean-Ga­briel Fre­det, Al­bin Mi­chel, 360 pages, 22 eu­ros.

ES­SAI ABC de l’art dit contem­po­rain Par Ni­cole Es­te­rolle, JeanCy­rille Go­de­froy Edi­tions, 240 pages, 18 eu­ros.

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