Dis­po­ser de soi-même

Les Echos - - IDÉES&DÉBATS - Par Ro­ger-Pol Droit Ro­ger-Pol Droit est écri­vain et phi­lo­sophe.

Comment va évo­luer la crise ca­ta­lane ? Per­sonne, au­jourd’hui, ne le sait avec cer­ti­tude. Il est sûr que bon nombre de ses par­ti­cu­la­ri­tés sont liées à l’his­toire de l’Espagne contem­po­raine, de la guerre ci­vile aux Jeux Olym­piques de Bar­ce­lone, en pas­sant par le fran­quisme et la Cons­ti­tu­tion de 1978. Mais cette re­ven­di­ca­tion d’in­dé­pen­dance s’ins­crit éga­le­ment dans un mou­ve­ment bien plus vaste. Il concerne bien évi­dem­ment la ques­tion des na­tio­na­li­tés, qui tra­vaille l’Eu­rope de­puis des siècles, et le cé­lèbre droit des peuples à dis­po­ser d’eux-mêmes, re­nou­ve­lé ces der­nières dé­cen­nies par la dé­co­lo­ni­sa­tion et les ré­gio­na­lismes.

De ce­la, tout le monde convient – quitte à di­ver­ger en­suite sur les ana­lyses. Je crois, pour ma part, qu’il est né­ces­saire d’al­ler bien au-de­là de cette pre­mière évi­dence et d’ou­vrir plus grande la fo­cale. Car la pro­fonde de­mande d’au­to­no­mie des temps mo­dernes, dans le mou­ve­ment des idées comme dans les at­ti­tudes concrètes, concerne les in­di­vi­dus tout au­tant que les col­lec­ti­vi­tés.

Ré­pu­blique ca­ta­lane et PMA pour tous semblent n’avoir au­cun lien. Elles se re­joignent pour­tant – avec une foule d’autres re­ven­di­ca­tions ac­tuelles – dans cette même exi­gence : dis­po­ser de soi-même, dé­ci­der au nom de son seul dé­sir, chan­ger les lois au lieu de s’y plier. C’est là un dé­sir ré­cent, du moins à l’échelle de l’his­toire.

Obéir à Dieu, au roi, aux cou­tumes, à l’ordre an­ces­tral, à la mo­rale éta­blie fut très long­temps la seule op­tion ju­gée nor­male et sou­hai­table. Il exis­tait une au­to­ri­té im­pos­sible à contes­ter. Il conve­nait de s’y sou­mettre. Elle était lé­gi­time, au­to­suf­fi­sante, hors de dis­cus­sion. L’obéis­sance était donc la règle. Le bon ser­vi­teur exé­cu­tait avec zèle les di­rec­tives de son maître, le bon su­jet, celles de son mo­narque, le brave homme, celles de son clan.

Dans les faits, il n’en était pas tou­jours ain­si, ce­la va de soi. Mais tel était bien le mo­dèle à suivre, l’at­ti­tude re­com­man­dée. Et per­sonne ne bri­sait ou­ver­te­ment ce consen­sus de fond. Il fal­lut l’émer­gence pro­gres­sive, à la Re­nais­sance, de l’in­di­vi­du et de ses droits pour que s’af­firme l’exi­gence de la pen­sée libre et des dé­ci­sions in­dé­pen­dantes.

Ces ob­jec­tifs se­ront au coeur des com­bats me­nés par les Lu­mières. Dis­po­ser de sa rai­son, pen­ser par soi-même, oser sa­voir et com­prendre, voi­là ce que Kant ré­pond, en 1784, à la ques­tion « Qu’est-ce que les Lu­mières ? » : « L’of­fi­cier dit : “Ne rai­son­nez pas, mais exé­cu­tez” ; le fi­nan­cier : “ne rai­son­nez pas, mais payez” ; le prêtre : “Ne rai­son­nez pas, mais croyez”. » Contre ces consignes, Kant en ap­pelle à l’exis­tence « de la ré­so­lu­tion et du cou­rage né­ces­saires pour user de son es­prit sans être gui­dé par un autre. “Sa­pere aude”, aie le cou­rage de te ser­vir de ta propre in­tel­li­gence ! voi­là donc la de­vise des Lu­mières. »

Pour être res­pec­table, il convient dé­sor­mais de ju­ger par soi-même et d’éla­bo­rer seul ses dé­ci­sions. Que l’on soit une per­sonne ou un peuple, l’éman­ci­pa­tion re­vient prin­ci­pa­le­ment à ce­ci : à dis­po­ser de soi­même. Et ne pas ces­ser le com­bat avant d’y être par­ve­nu. Les ré­sul­tats de cette mu­ta­tion furent in­nom­brables et gran­dioses. Emer­gence des droits de l’homme, triomphe des li­ber­tés, règne de l’ha­beas cor­pus, sans ou­blier avè­ne­ment des dé­mo­cra­ties, cons­ti­tu­tion des Etats-na­tions, ré­vo­lu­tions à ré­pé­ti­tion.

Sur quan­ti­té de su­jets en ap­pa­rence sans rap­port, de l’Eu­rope à la pro­créa­tion, des iden­ti­tés sexuelles aux iden­ti­tés na­tio­nales, ce qui prime dé­sor­mais est une ma­nière de dis­po­ser de soi-même sans sou­ci du bien col­lec­tif.

Il faut ce­pen­dant sou­li­gner qu’un équi­libre était tou­jours main­te­nu, vaille que vaille, entre l’uni­ver­sel et le sin­gu­lier : cha­cun se­couait le joug d’un ordre in­juste, mais au nom de règles va­lables pour tous, par­tout, tou­jours. Les éman­ci­pa­tions s’har­mo­ni­saient au sein d’une loi d’en­semble – ou du moins étaient cen­sées y par­ve­nir. Voi­là qui est en train de se dé­faire. Au nom des dé­si­rs d’in­dé­pen­dance, on as­siste en ef­fet à une pro­li­fé­ra­tion des re­fus de toute loi com­mune, et ces nou­velles ma­nières de dis­po­ser de soi-même ont pour ca­rac­té­ris­tique de ne plus s’uni­fier.

« Je fais ce que je veux, et la loi doit ga­ran­tir la sa­tis­fac­tion de mon dé­sir sin­gu­lier. Si la loi s’op­pose à ce que je sou­haite, c’est elle qui a tort », telle est la nou­velle maxime. Elle guide les choix des in­di­vi­dus comme les re­ven­di­ca­tions des peuples. Sur quan­ti­té de su­jets en ap­pa­rence sans rap­port, de l’Eu­rope à la pro­créa­tion, des iden­ti­tés sexuelles aux iden­ti­tés na­tio­nales, ce qui prime dé­sor­mais est une ma­nière de dis­po­ser de soi-même sans sou­ci du bien col­lec­tif. Dé­no­mi­na­teur com­mun : pré­fé­rer le dé­sir à la loi, le su­jet à la col­lec­ti­vi­té, le peuple à l’Etat. Cette in­ver­sion des prio­ri­tés an­ciennes est un signe ma­jeur du pré­sent. Il n’est pas sûr qu’il au­gure bien de l’ave­nir.

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