Sau­ver notre in­dus­trie du dé­clin

Le dé­fi­cit de notre ba­lance com­mer­ciale et nos pertes de parts de mar­ché en té­moignent : notre in­dus­trie est de moins en moins com­pé­ti­tive. Une si­tua­tion que l’ac­tuelle baisse des charges ne suf­fit pas à ré­soudre. Il faut al­ler plus loin.

Les Echos - - LA UNE - La chro­nique de Jean Pey­re­le­vade

Le dé­fi­cit de notre ba­lance com­mer­ciale et nos pertes de parts de mar­ché en té­moignent : notre in­dus­trie est de moins en moins com­pé­ti­tive. Une si­tua­tion que l’ac­tuelle baisse des charges, trop cen­trée sur les bas sa­laires, ne suf­fi­ra pas à ré­soudre, es­time Jean Pey­re­le­vade. Il faut al­ler plus loin pour per­mettre à la France de res­ter dans la com­pé­ti­tion mon­diale.

Les hommes po­li­tiques pré­tendent agir au nom de l’in­té­rêt gé­né­ral, dont ils se pré­sentent comme les seuls gar­diens. Cette af­fir­ma­tion est in­tem­po­relle. De ce seul fait, elle ne ré­siste pas à l’exa­men. En ef­fet, la vie dé­mo­cra­tique est ryth­mée par des élec­tions. L’ho­ri­zon de ceux qui dé­tiennent le pou­voir ou visent à le conqué­rir est bor­né par la date de l’élec­tion pré­si­den­tielle sui­vante. L’adop­tion du quin­quen­nat a rac­cour­ci ce ca­len­drier. Or la re­cherche de l’in­té­rêt gé­né­ral doit s’ins­crire dans le temps. Sans mettre en cause la sin­cé­ri­té de nos di­ri­geants, on peut pen­ser qu’ils se sou­mettent (et nous avec) à une sur­pon­dé­ra­tion du court terme. Leur vi­sion de l’in­té­rêt gé­né­ral ne cor­res­pond gé­né­ra­le­ment pas à l’op­ti­mum à long terme pour la so­cié­té : ce­la est vrai dans de nom­breux do­maines, mais par­ti­cu­liè­re­ment en ma­tière éco­no­mique.

Le ni­veau éle­vé du chô­mage est l’un des pro­blèmes fran­çais les plus ai­gus. Le sous-em­ploi frappe par­ti­cu­liè­re­ment les tra­vailleurs non qua­li­fiés, deux fois plus que la moyenne et trois fois plus que ceux qui ont me­né à bien des études su­pé­rieures. D’où l’action en­tre­prise de­puis plu­sieurs an­nées par les gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs, de droite comme de gauche, et pour­sui­vie en­core au­jourd’hui.

Consi­dé­rée comme ur­gente, la po­li­tique adop­tée est co­hé­rente et, à court terme, plu­tôt ef­fi­cace : de­puis 2015, l’em­ploi sa­la­rié mar­chand croît de ma­nière si­gni­fi­ca­tive. Elle consiste à fa­vo­ri­ser l’em­bauche des per­son­nels concer­nés en ré­dui­sant leur coût pour l’em­ployeur. D’où les ré­duc­tions suc­ces­sives des charges so­ciales sup­por­tées par les en­tre­prises, puis, fi­na­le­ment l’adop­tion du CICE. Ce­pen­dant, les me­sures adop­tées sont concen­trées sur les sa­laires du bas de l’échelle, ce qui est conforme à l’ob­jec­tif vi­sé. Le CICE est li­mi­té aux sa­laires in­fé­rieurs à 2,6 fois le SMIC et cette ap­proche va être bien­tôt ren­for­cée par la dis­pa­ri­tion to­tale des charges so­ciales ré­si­duelles (4 points) sup­por­tées par les em­ployeurs au ni­veau du SMIC.

Quel est l’ef­fet de ce dis­po­si­tif sur notre ap­pa­reil pro­duc­tif ? Le taux ef­fec­tif des co­ti­sa­tions pa­tro­nales va mon­ter pro­gres­si­ve­ment de 0 à 33 % des sa­laires entre 1 fois et 1,5 fois le SMIC, res­ter à ce même ni­veau en pour­cen­tage jus­qu’à 2,5 fois le SMIC, pour sau­ter bru­ta­le­ment à 45 % au-de­là. Ce fai­sant, on ne ré­sout en rien les pro­blèmes de long terme de notre éco­no­mie. En ef­fet, on se pré­oc­cupe de lut­ter contre ce qui est im­mé­dia­te­ment vi­sible (le chô­mage des non-qua­li­fiés) en igno­rant la cause pro­fonde, struc­tu­relle de nos dif­fi­cul­tés à at­tendre le plein-em­ploi, soit notre perte de com­pé­ti­ti­vi­té dans une éco­no­mie mon­dia­li­sée. On a po­sé un gar­rot

Nous n’avons pas de pé­trole, nous n’avons bien­tôt plus d’in­dus­trie, mais nous avons des idées.

sur l’hé­mor­ra­gie la plus ap­pa­rente, sans se pré­oc­cu­per des rai­sons pro­fondes du mal. Le CICE n’est pas ca­li­bré as­sez haut en termes de sa­laires pour per­mettre de di­mi­nuer les charges de notre ap­pa­reil in­dus­triel.

De­puis le dé­but des an­nées 2000, notre ba­lance com­mer­ciale n’ar­rête pas de se dé­gra­der et le mou­ve­ment se pour­suit. La part de mar­ché des ex­por­ta­tions fran­çaises dans le to­tal des ex­por­ta­tions de la zone eu­ro s’est ef­fon­drée, de 17 % en 1998 à moins de 12 % au­jourd’hui. Les échanges ex­té­rieurs étant consti­tués à près de 70 % de biens in­dus­triels, on ne s’éton­ne­ra pas de consta­ter que notre solde in­dus­triel s’est conti­nû­ment dé­té­rio­ré, d’une si­tua­tion en­core po­si­tive en 2003 (20 mil­liards d’eu­ros) à un lourd dé­fi­cit (60 mil­liards d’eu­ros) en 2017 : plus de quatre points de PIB per­dus en qua- torze ans. De ce fait, la part de l’in­dus­trie dans le PIB fran­çais est pas­sée, de ma­nière qua­si­ment ho­mo­thé­tique, de 16 % en 2000 à 12,5 % au­jourd’hui. Pa­ral­lè­le­ment, l’em­ploi in­dus­triel a chu­té sur la même pé­riode de 4 à 3 mil­lions de sa­la­riés. La pro­duc­tion ma­nu­fac­tu­rière ac­tuelle n’a pas en­core re­trou­vé son ni­veau d’avant la crise de 2007.

Qu’im­porte l’in­dus­trie, s’of­fusquent les es­prits forts. L’ave­nir est aux ser­vices. Nous n’avons pas de pé­trole, nous n’avons bien­tôt plus d’in­dus­trie, mais nous avons des idées. C’est oublier que l’in­tel­li­gence est mon­dia­le­ment beau­coup plus fa­ci­le­ment dé­ployable que le ca­pi­tal. Nos centres de re­cherche en in­tel­li­gence ar­ti­fi­cielle, en con­cep­tion de ro­bots, ne sont plus en France mais à Ban­ga­lore. La moi­tié des ef­fec­tifs mon­diaux de Cap­ge­mi­ni est en train, avec quelques an­nées de dé­ca­lage, de suivre le mau­vais exemple des biens in­dus­triels. Ex­cé­den­taire de 25 mil­liards en 2012, elle est tom­bée à zé­ro en 2016. Le dé­fi­cit des ser­vices de trans­port, ap­pa­ru à par­tir de 2013, est de l’ordre de 4 mil­liards par an. Plus grave en­core, les autres ser­vices aux en­tre­prises sont éga­le­ment de­ve­nus dé­fi­ci­taires avec un chiffre du même ordre de gran­deur, l’en­semble étant sau­vé par le seul tourisme.

Dans cette perte dra­ma­tique de com­pé­ti­ti­vi­té ré­side l’ori­gine pro­fonde, struc­tu­relle du chô­mage fran­çais. En ne s’in­té­res­sant qu’aux sec­teurs pro­té­gés (hô­tel­le­rie-res­tau­ra­tion, aide à la per­sonne…) et à la par­tie non qua­li­fiée de la main-d’oeuvre, le pou­voir po­li­tique, à par­tir d’in­ten­tions louables, se trompe de diag­nos­tic et com­met une er­reur ma­jeure : il ou­blie d’at­ta­quer le coeur du pro­blème, dont tout le reste dé­coule.

La dé­marche est simple à dé­crire, plus dif­fi­cile à réa­li­ser. Il faut ab­so­lu­ment chan­ger de pied et en­ta­mer un dia­logue re­fon­da­teur avec les em­ployeurs des sec­teurs de l’in­dus­trie et des ser­vices aux en­tre­prises, de fa­çon à voir com­ment al­lé­ger leurs charges, amé­lio­rer leur com­pé­ti­ti­vi­té et ob­te­nir d’eux les ef­forts in­dis­pen­sables d’in­no­va­tion, de mo­der­ni­sa­tion et d’in­ves­tis­se­ment. Ce­la pren­dra du temps. Rai­son de plus pour com­men­cer im­mé­dia­te­ment.

C’est oublier que l’in­tel­li­gence est, mon­dia­le­ment, beau­coup plus fa­ci­le­ment dé­ployable que le ca­pi­tal.

L’em­ploi in­dus­triel a, entre 2000 et au­jourd’hui, chu­té de 4 à 3 mil­lions de sa­la­riés.

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