La vi­tri­fi­ca­tion de Pa­ris

Les Echos - - IDÉES & DÉBATS - De Gas­pard Koe­nig Gas­pard Koe­nig est phi­lo­sophe et pré­sident du think tank Ge­ne­ra­tionLibre.

La ba­taille entre la Mairie de Pa­ris et le roi des fo­rains, Mar­cel Cam­pion, prend des pro­por­tions épiques, entre sai­sie des cha­lets par la po­lice et blo­cage des au­to­routes fran­ci­liennes par les fo­rains. Au-de­là des lé­gi­times ques­tions de droit, s’op­posent deux vi­sions du di­ver­tis­se­ment et de l’es­pace ur­bain : la mu­ni­ci­pa­li­té re­proche au mar­ché de Noël des ChampsE­ly­sées d’être « pu­re­ment mer­can­tile » (ah, le bon temps où le maire de Pa­ris était pré­vôt des mar­chands !) et voit dans la grande roue une tache sur « une pers­pec­tive vi­suelle his­to­rique ». Les fo­rains dé­noncent lo­gi­que­ment un as­saut contre les « loi­sirs po­pu­laires ». Mais de­puis quand le peuple au­rait-il le droit de s’em­pif­frer de bret­zels sur la plus belle ave­nue du monde, de faire du to­bog­gan de­vant les mânes de Louis XVI et d’ob­ser­ver la Ville Lu­mière de­puis des na­celles un peu vieillottes ? Les au­to­ri­tés en­tendent au­jourd’hui mettre bon ordre à cette dé­bauche de consu­mé­risme gros­sier par­ta­gée par quinze mil­lions de vi­si­teurs in­cons­cients.

Une nou­velle page s’écrit donc dans la vi­tri­fi­ca­tion de Pa­ris. Une ville où l’on ne peut plus dan­ser trop tard, entre ré­gle­men­ta­tions kaf­kaïennes et as­so­cia­tions an­ti­bruit (d’où le suc­cès de la pé­ti­tion, il y a quelques an­nées, s’in­quié­tant que « la nuit meurt en si­lence »). Une ville où l’on ne peut plus rire trop fort, sous peine d’être pour­sui­vi par les bri­gades an­ti-in­ci­vi­li­té. Une ville où l’on ne peut plus construire trop vite, comme le montrent les in­ter­mi­nables feuille­tons de la tour Triangle ou de la Sa­ma­ri­taine. Une ville où l’on ne peut plus in­ves­tir l’es­pace pu­blic, entre li­mi­ta­tion des ter­rasses et ré­pres­sion de la vente à la sau­vette. Une ville où l’on ne peut plus trouver re­fuge, comme les mi­grants ré­gu­liè­re­ment éva­cués de la porte de La Cha­pelle peuvent en té­moi­gner.

En sa­cra­li­sant la pré­ser­va­tion du pa­tri­moine, en pour­chas­sant fo­rains, club­beurs et col­por­teurs, les au­to­ri­tés mu­ni­ci­pales de tous bords com­mettent un grave contre­sens sur l’his­toire de la ca­pi­tale. Si Pa­ris a en­chan­té le monde, c’est pré­ci­sé­ment parce qu’elle était chao­tique, po­pu­leuse et im­pré­vi­sible. Pour en avoir un aper­çu, il faut se pro­me­ner dans « Le Ta­bleau de Pa­ris » de Louis-Sé­bas­tien Mer­cier, pu­blié à la veille de la Ré­vo­lu­tion fran­çaise. C’est une cohue, un cha­hut, un tour­nis où s’en­tre­mêlent les ca­rac­tères les plus dis­pa­rates et les oc­cu­pa­tions les plus sau­gre­nues. « Le bruit, le tu­multe est si consi­dé­rable qu’il faut une voix plus qu’hu­maine pour se faire en­tendre : la tour de Ba­bel n’of­frait pas une plus étrange confu­sion. » Mar­cel Cam­pion y li­ra avec plai­sir qu’à deux pas de l’ac­tuelle Con­corde, sur la place de Grève, se te­nait « une es­pèce de foire », vaste fri­pe­rie en plein air où « les mou­chards at­tendent les es­crocs ». Et le phi­lo­sophe ne pour­ra que s’émer­veiller de la ca­tal­laxie à l’oeuvre : « Com­ment ne pas être éton­né de cet ordre in­croyable qui règne dans une si grande confu­sion de choses ? »

La lo­gique de pu­ri­fi­ca­tion ac­tuelle cor­res­pond à une ten­dance mon­diale. Dans un ré­cent es­sai, « Un monde de bi­don­villes », le so­cio­logue Ju­lien Da­mon dé­crit bien cette double dynamique de la mé­tro­po­li­sa­tion contem­po­raine : « la ville des bo­bos » d’un cô­té, où le Big Da­ta et l’« ur­ban plan­ning » nous pro­mettent un ave­nir ra­dieux, connec­té et ver­doyant ; « la ville des ghet­tos » de l’autre, bi­don­villes ou as­si­mi­lés, dont la po­pu­la­tion ne cesse de croître : à l’échelle du monde, un mil­liard d’êtres hu­mains y vivent au­jourd’hui, deux en 2050. On as­siste ain­si à un re­tour des bi­don­villes par cen­taines dans Pa­ris ex­tra-mu­ros, no­tam­ment en Seine-Saint-De­nis. Ja­mais les fron­tières entre les deux mondes n’ont été si ri­gides.

Si Pa­ris a en­chan­té le monde, c’est pré­ci­sé­ment parce qu’elle était chao­tique, po­pu­leuse et im­pré­vi­sible.

Or cette étan­chéi­té pose pro­blème. Les quar­tiers pré­caires, les di­ver­tis­se­ments vul­gaires et les sil­houettes pa­ti­bu­laires ont tou­jours par­ti­ci­pé de la dynamique ur­baine : Pa­ris a long­temps abri­té en son sein des « cours des mi­racles », ren­dues cé­lèbres par Vic­tor Hu­go. La ville a tou­jours en­tre­te­nu son contraire, sa zone grise, pou­mon né­ces­saire à sa res­pi­ra­tion et à son in­ven­ti­vi­té. Ju­lien Da­mon fait même des bi­don­villes des mo­dèles d’ins­pi­ra­tion s’agis­sant de la dynamique en­tre­pre­neu­riale, du re­cy­clage des dé­chets ou de la par­ti­ci­pa­tion po­li­tique. En s’ap­puyant sur les tra­vaux d’Ed­ward Glae­ser, un éco­no­miste d’Har­vard, il af­firme qu’« une ville sans bi­don­ville est une ville qui n’est pas libre ». Pre­nons garde de ne pas trop li­go­ter Pa­ris !

Photo Lio­nel Bo­na­ven­ture/AFP

La mairie de Pa­ris re­proche à la grande roue de Mar­cel Cam­pion d’être une tache sur « une pers­pec­tive vi­suelle his­to­rique ».

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