Ai­der les pays en dé­ve­lop­pe­ment à pro­duire au­tre­ment

Les Echos - - IDÉES & DÉBATS - De Aki­ko Su­wa-Ei­sen­mann Aki­ko Su­wa-Ei­sen­mann est cher­cheuse à l’Ecole d’éco­no­mie de Pa­ris et membre du Cercle des éco­no­mistes.

La COP23 se réunit à Bonn de­puis le 6 no­vembre afin de pré­ci­ser les mo­da­li­tés d’ap­pli­ca­tion de l’Ac­cord de Pa­ris, dont l’ob­jec­tif est de conte­nir le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique à 2 de­grés sup­plé­men­taires d’ici à la fin du siècle. L’as­sem­blée va tra­vailler sur les règles à mettre en place pour le sui­vi des en­ga­ge­ments pris par les Etats, abor­der la ques­tion du fi­nan­ce­ment (les 100 mil­liards de dol­lars an­nuels de fi­nan­ce­ments pu­blic et pri­vé pro­mis aux pays en dé­ve­lop­pe­ment de­puis 2009) ain­si que la ma­nière d’at­té­nuer le risque lié au changement cli­ma­tique.

La plu­part des pays en dé­ve­lop­pe­ment ont fon­dé leur tra­jec­toire de dé­ve­lop­pe­ment sur les éner­gies fos­siles. De nom­breux pays, en Afrique no­tam­ment, ont mi­sé sur le pé­trole pour fi­nan­cer leur crois­sance. D’autres, plus nom­breux en­core, se sont en­ga­gés dans la voie sui­vie par les pays riches : pas­ser de l’agri­cul­ture à l’in­dus­trie. Cette tran­si­tion struc­tu­relle s’ac­com­pagne d’un exode ru­ral vers les villes, sou­vent cô­tières. L’agri­cul­ture s’oriente du cô­té des pro­duits ex­por­tés vers les pays riches, comme les fruits et les lé­gumes. La conver­sion des terres se pour­suit ac­ti­ve­ment au dé­tri­ment des fo­rêts, source de bois de chauffe pour les pauvres. His­to­ri­que­ment, ce sont les éner­gies fos­siles qui ont per­mis l’in­dus­tria­li­sa­tion. Les pays du Sud aug­mentent leur uti­li­sa­tion de ces éner­gies, à me­sure qu’ils se dé­ve­loppent. Comme en pa­ral­lèle, les pays in­dus­tria­li­sés ont efficacement ré­duit l’in­ten­si­té en car­bone de leurs ac­ti­vi­tés, ce sont 60 % des émis­sions de gaz à ef­fet de serre qui pro­viennent des pays en dé­ve­lop­pe­ment. La plu­part d’entre eux ont certes réus­si, de­puis dix ans, à amé­lio­rer leur ef­fi­ca­ci­té éner­gé­tique, ar­ri­vant à pro­duire au­tant avec moins d’éner­gie, mais leur éner­gie re­pose de plus en plus sur le char­bon. Ain­si, en 2015, la Chine re­pré­sente la moi­tié de la de­mande mon­diale de char­bon et l’Inde 10 % (au­tant que les Etats-Unis).

60 % des émis­sions de gaz à ef­fet de serre pro­viennent des pays en dé­ve­lop­pe­ment.

La tran­si­tion éner­gé­tique re­quiert un ef­fort très im­por­tant de la part des pays en dé­ve­lop­pe­ment. Ceux-ci ne pour­ront pas re­pro­duire la tra­jec­toire de dé­ve­lop­pe­ment his­to­ri­que­ment sui­vie par les pays riches. Afin de di­mi­nuer l’uti­li­sa­tion des res­sources rares, les sub­ven­tions à l’éner­gie et à l’eau de­vront être sup­pri­mées, ce qui aug­men­te­ra le coût pour les en­tre­pre­neurs et les mé­nages ur­bains. Les in­dus­tries se­ront in­ci­tées à uti­li­ser des tech­no­lo­gies propres mais celles-ci re­quièrent une main-d’oeuvre plus qua­li­fiée que celle des pays pauvres et les usines risquent de par­tir ailleurs. Les consom­ma­teurs des pays riches pour­raient pri­vi­lé­gier les pro­duits lo­caux afin de di­mi­nuer l’em­preinte car­bone due au trans­port : adieu roses du Ke­nya et mangues du Pé­rou ! Le ré­chauf­fe­ment cli­ma­tique va aus­si chan­ger les spé­cia­li­sa­tions agri­coles des pays : les gou­ver­ne­ments pour­raient être ten­tés d’ai­der les pro­duc­teurs en dif­fi­cul­té à coups de sub­ven­tions et de me­sures pro­tec­tion­nistes.

Le poids de la tran­si­tion éner­gé­tique pèse da­van­tage sur les pays en dé­ve­lop­pe­ment et, au sein de ces pays, sur les pauvres. Ce sont les pauvres, agri­cul­teurs pour la plu­part, qui vont voir leurs ren­de­ments di­mi­nuer faute de cré­dit pour in­ves­tir et faute de dé­bou­chés. Ce sont eux qui dé­pendent des res­sources de la fo­rêt. Ce sont les tra­vailleurs non qua­li­fiés des villes qui oc­cupent, sou­vent sans titre de pro­prié­té, des zones inon­dables. Les me­sures de tran­si­tion éner­gé­tique et éco­lo­gique doivent se tra­duire au ni­veau des pauvres des pays à bas re­ve­nu : mettre en place un fi­let de sé­cu­ri­té so­ciale, fa­ci­li­ter l’ac­cès au cré­dit, veiller à ce que les in­fra­struc­tures de pré­ven­tion des inon­da­tions concernent aus­si les zones oc­cu­pées par les pauvres.

Au-de­là des trans­ferts fi­nan­ciers, il faut re­pen­ser l’en­semble des po­li­tiques en­vers les pays en dé­ve­lop­pe­ment à l’aune du changement cli­ma­tique : la lutte contre la pau­vre­té, ob­jec­tif du dé­ve­lop­pe­ment, ne doit pas être mise à mal par la lutte contre le ré­chauf­fe­ment.

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