At­ten­tion, la crois­sance dé­cé­lère !

Le point de vue de Pa­trick Ar­tus

Les Echos - - LA UNE - De Pierre Gat­taz Pierre Gat­taz est pré­sident du Me­def.

Les dif­fi­cul­tés d’em­bauche des en­tre­prises, l’at­té­nua­tion des ef­fets d’une po­li­tique mo­né­taire ex­pan­sion­niste ain­si qu’une nette re­mon­tée de l’aver­sion pour le risque an­noncent une dé­cé­lé­ra­tion de la crois­sance dans la zone eu­ro. Ce qui ne se­ra pas sans consé­quence sur les po­li­tiques éco­no­miques à adop­ter, ex­plique Pa­trick Ar­tus. Pour le chef éco­no­miste de Na­tixis, les pays eu­ro­péens doivent se pré­pa­rer à ac­cep­ter le re­tour­ne­ment cy­clique et le frei­nage pro­gres­sif de la crois­sance.

Le droit de grève est consub­stan­tiel de toute dé­mo­cra­tie et il ne peut évi­dem­ment pas être ques­tion de le re­mettre en cause. Mais on peut néan­moins s’in­ter­ro­ger sur les condi­tions d’exer­cice de ce droit, tant il est vrai que, lors­qu’il est uti­li­sé de ma­nière abu­sive, il peut être re­dou­table pour la pé­ren­ni­té d’une en­tre­prise, et, dans le cas de la SNCF, avoir un im­pact sur l’éco­no­mie dans son en­semble.

Soyons clair : dans une en­tre­prise, la grève est tou­jours le ré­vé­la­teur d’un échec, car elle est l’ex­pres­sion ul­time d’un ma­laise qui ne s’est pas ré­so­lu par le dia­logue. Mais qu’en est-il lorsque l’exer­cice de ce droit de­vient l’ex­pres­sion du re­fus d’un sys­tème éco­no­mique ? N’y a-t-il pas, dans ce cas, un dé­tour­ne­ment de ce « droit de grève » qui de­vient un ou­til de contes­ta­tion po­li­tique, et non plus l’ex­pres­sion d’un dif­fé­rend entre les sa­la­riés et leur em­ployeur ? Ce­la res­semble alors à une uti­li­sa­tion abu­sive de ce droit. Car notre mo­dèle éco­no­mique ré­sulte d’un choix de so­cié­té va­li­dé par des élec­tions dé­mo­cra­tiques et non par la fa­cul­té de blo­cage de quelques-uns.

La SNCF est une grande en­tre­prise, utile aux Fran­çais et à son éco­no­mie, ai­mée et res­pec­tée, par­fois même en­viée. Mais elle est en crise car elle n’a pas vou­lu ni su s’adap­ter aux évo­lu­tions des modes de trans­port. C’est d’au­tant plus ra­geant que cette en­tre­prise a des atouts re­mar­quables (im­pli­ca­tion des sa­la­riés, ex­cel­lence tech­no­lo­gique…) et qu’elle pour­rait, si on lui en don­nait les moyens, être un ac­teur de tout pre­mier plan.

Ce­la passe né­ces­sai­re­ment par une ré­vi­sion d’un sta­tut ob­so­lète, une équa­tion fi­nan­cière à re­voir (comment an­ti­ci­per l’ave­nir avec 40 mil­liards d’eu­ros de dette, et 3 mil­liards d’eu­ros de perte par an ?), des choix tech­no­lo­giques à re­pen­ser (le tout-TGV), etc. C’est là que se si­tuent les vrais en­jeux et les vrais dé­bats. Il s’agit de dé­ve­lop­per la vi­sion d’une SNCF re­nou­ve­lée, à nou­veau conqué­rante, ou­verte à la concur­rence et en prise avec les in­no­va­tions. Au­tant de su­jets sur les­quels nous vou­drions en­tendre les pro­po­si­tions des or­ga­ni­sa­tions syn­di­cales. Au lieu de quoi, on as­siste à une forme de prise en otage du pays pour que rien ne bouge, rien ne change et que l’or­chestre conti­nue à jouer pen­dant que le « Ti­ta­nic » fait nau­frage. Cer­tains ayant à l’es­prit, comme

Per­mettre à des syn­di­cats de conti­nuer à faire de la po­li­tique an­ti­ca­pi­ta­liste et blo­quer le pays, c’est lais­ser un droit fon­da­men­tal être dé­tour­né.

cer­taines banques au mo­ment de la crise fi­nan­cière, le fa­meux « too big to fail » – « trop gros pour chu­ter », ou, dans le cas de la SNCF, « trop sen­sible pour être aban­don­née ». En ré­su­mé, pour­quoi chan­ger et faire des ef­forts quand on est per­sua­dé que l’en­semble de la so­cié­té paie­ra pour com­bler les dé­rives, les dé­fi­cits et la dette ?

Loin des pro­blèmes concrets de la SNCF, cer­tains ac­teurs syn­di­caux re­ven­diquent clai­re­ment une pos­ture po­li­tique d’op­po­si­tion au gou­ver­ne­ment et de re­mise en cause de l’ou­ver­ture à la concur­rence, au pré­texte que la concur­rence, « c’est mal ». Quand cer­tains syn­di­cats re­ven­diquent la « conver­gence des luttes », on se de­mande de quoi on parle. Les luttes contre quoi, contre qui ? Contre un ca­pi­ta­lisme « sau­vage et sans vi­sage » ? Mais quand par­le­ra-t-on en­fin des vrais pro­blèmes de la SNCF ?

Et c’est là où l’uti­li­sa­tion du droit de grève res­semble à une forme d’abus. Abus d’une si­tua­tion de mo­no­pole qui rend l’exer­cice de la grève nui­sible pour tous, abus d’une « prise en otage » du reste de la so­cié­té sans re­mords et sans en me­su­rer les ef­fets alors que l’éco­no­mie re­dé­marre, abus dans le dé­tour­ne­ment de l’uti­li­sa­tion d’un droit pour faire un chan­tage avant tout po­li­tique…

Le risque est que, face à ces abus, à force de le po­li­ti­ser, le droit de grève s’use. Per­mettre à des syn­di­cats de conti­nuer à faire de la po­li­tique an­ti­ca­pi­ta­liste et blo­quer le pays, c’est lais­ser un droit fon­da­men­tal être dé­tour­né, et donc c’est af­fai­blir ce droit.

Mais cette si­tua­tion doit aus­si son­ner comme un utile rap­pel. A l’heure où le gou­ver­ne­ment veut plus im­pli­quer les syn­di­cats dans la gou­ver­nance des en­tre­prises à l’oc­ca­sion de la loi Pacte, ce­la montre que tous les syn­di­cats ne sont pas uni­que­ment mo­ti­vés par l’in­té­rêt des sa­la­riés et de l’en­tre­prise. Rap­pe­lons éga­le­ment que, dans le mo­dèle de co­ges­tion à l’al­le­mande si cher à cer­tains, le droit de grève est sé­rieu­se­ment en­ca­dré pour jus­te­ment pré­ve­nir ces dé­rives.

On ne peut en­fin que re­gret­ter le si­lence des syn­di­cats dits « ré­for­mistes » sur les ex­cès de leurs col­lègues. Avant de re­ven­di­quer de nou­veaux droits, il se­rait temps que le syn­di­ca­lisme à la fran­çaise s’in­ter­roge sur sa « rai­son d’être » et choi­sisse en­fin entre prag­ma­tisme éco­no­mique et so­cial et uto­pie po­li­tique.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.