Le pic de crois­sance dans la zone eu­ro est der­rière nous

Les dif­fi­cul­tés d’em­bauche des en­tre­prises, l’at­té­nua­tion des ef­fets d’une po­li­tique mo­né­taire ex­pan­sion­niste et une cer­taine aver­sion pour le risque an­noncent une dé­cé­lé­ra­tion de la crois­sance. Ce qui ne se­ra pas sans consé­quences sur les po­li­tiques écon

Les Echos - - IDÉES & DÉBATS - de Pa­trick Ar­tus Pa­trick Ar­tus est chef éco­no­miste et membre du co­mi­té exé­cu­tif de Na­tixis.

Même si les pré­vi­sions faites par les or­ga­ni­sa­tions in­ter­na­tio­nales, par les gou­ver­ne­ments, et par la Banque cen­trale eu­ro­péenne, montrent toutes la pour­suite d’une crois­sance forte dans la zone eu­ro pen­dant plu­sieurs an­nées, il faut se rendre à l’évi­dence : le pic de crois­sance qu’elle a at­teint à la fin de 2017 est dé­sor­mais der­rière nous. La zone eu­ro a en ef­fet dé­pas­sé son point de re­tour­ne­ment cy­clique et la crois­sance va y di­mi­nuer pro­gres­si­ve­ment.

Cette évo­lu­tion, qui est confir­mée par les in­di­ca­teurs ha­bi­tuels (en­quêtes sur les pers­pec­tives de crois­sance, sur le sen­ti­ment éco­no­mique dans la zone eu­ro), est, nous al­lons le mon­trer, lo­gique et nor­male. Elle va avoir des ef­fets im­por­tants sur les po­li­tiques éco­no­miques me­nées dans la zone eu­ro.

La pre­mière cause du ra­len­tis­se­ment cy­clique qui dé­bute est l’ap­pa­ri­tion de dif­fi­cul­tés d’em­bauche très im­por­tantes pour les en­tre­prises, mal­gré un taux de chô­mage qui reste éle­vé (8,6 %). Ces dif­fi­cul­tés ré­vèlent l’in­adé­qua­tion entre les com­pé­tences des chô­meurs et celles qui sont re­cher­chées par les en­tre­prises, ce qui est mal­heu­reu­se­ment nor­mal après une longue pé­riode de chô­mage éle­vé. Elles montrent que le taux de chô­mage de la zone eu­ro est proche du taux de chô­mage struc­tu­rel (ce­lui que la re­prise conjonc­tu­relle de la crois­sance ne peut pas cor­ri­ger et qui dé­pend de causes struc­tu­relles : com­pé­tences, fis­ca­li­té, règles du mar­ché du tra­vail) et que le taux de chô­mage struc­tu­rel de la zone eu­ro a beau­coup aug­men­té en dix ans (de 7 % en 2007 à 8,5 % au­jourd’hui).

Mais d’autres ex­pli­ca­tions de ce ra­len­tis­se­ment cy­clique existent. D’abord le fait que, après plu­sieurs an­nées de po­li­tique mo­né­taire très ex­pan­sion­niste, ses ef­fets po­si­tifs com­mencent à s’af­fai­blir ; en­suite, la nette re­mon­tée de l’aver- sion pour le risque, due aux po­li­tiques éco­no­miques me­nées aux Etats-Unis (re­lance bud­gé­taire au plein-em­ploi, pro­tec­tion­nisme) et à l’ag­gra­va­tion des ten­sions géo­po­li­tiques (entre les EtatsU­nis, la Chine, la Rus­sie, l’Iran, entre l’Eu­rope et la Rus­sie) qui ré­duit l’op­ti­misme des en­tre­prises ; en­fin, les consé­quences du fait que, non seule­ment la zone eu­ro mais l’éco­no­mie mon­diale, glo­ba­le­ment, re­viennent au plein-em­ploi : le taux de chô­mage du monde est au plus bas his­to­rique, ce qui va aus­si ra­len­tir l’éco­no­mie et le com­merce avec l’im­pos­si­bi­li­té de main­te­nir une crois­sance forte ba­sée sur la pour­suite de la baisse du chô­mage.

Il faut donc ac­cep­ter l’idée que la zone eu­ro va re­ve­nir pro­gres­si­ve­ment vers une crois­sance de long terme plus faible (c’est-à-dire un re­cul de la crois­sance de la zone eu­ro de 2,5 % par an à la fin de 2017 vers 1,5 % ou 1,7 %). Il faut com­prendre que ce scé­na­rio est un scé­na­rio fa­vo­rable : l’at­ter­ris­sage en dou­ceur sur une crois­sance mo­deste lorsque le taux de chô­mage re­vient au ni­veau du taux de chô­mage struc­tu­rel est le mieux qui puisse être at­ten­du. Dans le pas­sé, le re­tour du chô­mage à un ni­veau bas était tou­jours sui­vi d’une ré­ces­sion (en 1989, en 2000, en 2007…).

Quelles sont les consé­quences de ce re­tour­ne­ment cy­clique ?

La pre­mière concerne la po­li­tique bud­gé­taire, et plus gé­né­ra­le­ment les po­li­tiques de sou­tien de la de­mande. Si la crois­sance est bri­dée par les dif­fi­cul­tés d’em­bauche des en­tre­prises, il ne sert plus à rien de sti­mu­ler la de­mande (par des dé­fi­cits pu­blics, par des trans­ferts aux mé­nages), cette sti­mu­la­tion n’abou­tis­sant qu’à une pro­gres­sion plus ra­pide des im­por­ta­tions. L’ur­gence en termes de po­li­tique éco­no­mique de­vient la ré­duc­tion du chô­mage struc­tu­rel, par des po­li­tiques de for­ma­tion, de re­qua­li­fi­ca­tion, par la baisse des im­pôts qui ac­croissent le coût du tra­vail.

Par ailleurs, le ra­len­tis­se­ment de la crois­sance va rendre plus dif­fi­cile la ré­duc­tion pro­mise des dé­fi­cits pu­blics dans les pays où ils sont en­core ex­ces­sifs, comme la France.

La se­conde consé­quence concerne la po­li­tique mo­né­taire. La BCE a re­pous­sé dans le temps la nor­ma­li­sa­tion de la po­li­tique mo­né­taire de la zone eu­ro : le « quan­ti­ta­tive ea­sing » [créa­tion mo­né­taire en contre­par­tie de l’achat d’obli­ga­tions]

ne se­ra ar­rê­té qu’à la fin de 2018 ; la sor­tie de la po­li­tique de taux d’in­té­rêt nuls ou né­ga­tifs ne dev­rait com­men­cer qu’à la mi-2019. Mais peut-il y avoir nor­ma­li­sa­tion de la po­li­tique mo­né­taire si la crois­sance ra­len­tit ?

Toutes les bonnes choses ont une fin ; le taux de chô­mage baisse dans la zone eu­ro de­puis le se­cond se­mestre 2013, la crois­sance a net­te­ment ac­cé­lé­ré de­puis le dé­but de 2017. Mais, après quatre an­nées et de­mie d’ex­pan­sion, il va fal­loir ac­cep­ter le re­tour­ne­ment cy­clique et le frei­nage pro­gres­sif de la crois­sance, et ne pas vivre dans l’illu­sion d’une crois­sance du­ra­ble­ment beau­coup plus forte que la crois­sance de long terme.

Après quatre an­nées et de­mie d’ex­pan­sion, il va fal­loir ac­cep­ter le re­tour­ne­ment cy­clique et le frei­nage pro­gres­sif de la crois­sance.

Pho­toJess Hurd/Rre­prot Di­gi­tal-RÉA

Le ra­len­tis­se­ment de la crois­sance va rendre plus dif­fi­cile la ré­duc­tion pro­mise des dé­fi­cits pu­blics dans les pays où ils sont en­core ex­ces­sifs, comme la France.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.