L’art spi­ri­tuel de Su­bodh Gup­ta

Les Echos - - IDÉES & DÉBATS - Ju­dith Ben­ha­mou-Huet @ju­di­th­ben­ha­mou

Mar­cel Du­champ ne se dou­tait cer­tai­ne­ment pas qu’en in­ven­tant le prin­cipe du rea­dy-made – cet ob­jet du com­mun trans­for­mé par la simple vo­lon­té de l’ar­tiste en oeuvre d’art – il ou­vrait un champ énorme d’ex­pres­sions pour les plas­ti­ciens du monde en­tier. Les ar­tistes des pays non oc­ci­den­taux, en par­ti­cu­lier, trouvent là le moyen de dres­ser un pont entre la cul­ture de leurs ori­gines et le XXIe siècle glo­ba­li­sé. Par­mi les pra­ti­ciens stars du concept, res­sortent deux noms clefs : le Chi­nois Ai Wei­wei et l’In­dien Su­bodh Gup­ta (né en 1964). Ce der­nier est l’ob­jet d’une ex­po­si­tion à la Mon­naie de Pa­ris, nou­veau lieu d’art contem­po­rain dans la ca­pi­tale, où il ex­pose une tren­taine d’oeuvres de toutes les époques.

Su­bodh Gup­ta note l’om­ni­pré­sence du rea­dy-made dans la so­cié­té contem­po­raine. « Nous man­geons même au­jourd’hui du rea­dy-made, de la cui­sine dé­jà pré­pa­rée, et l’usage dans la sphère de l’art n’en a ja­mais été aus­si ré­pan­du. » Mais sa force sup­plé­men­taire par rap­port à la masse de la pro­duc­tion ar­tis­tique est sa spi­ri­tua­li­té. Elle ne cor­res­pond à au­cune église, mais tient plu­tôt à une ma­nière de re­gar­der le monde et les hommes avec res­pect et bien­veillance. Ain­si Su­bodh Gup­ta est sur­tout connu pour sa fa­çon de for­mer des sculp­tures à par­tir d’us­ten­siles de cui­sine en acier in­oxy­dable uti­li­sés par la po­pu­la­tion en Inde. La pièce la plus em­blé­ma­tique de son oeuvre dans ce genre est « Ve­ry Hun­gry God », quatre mètres de hau­teur d’ac­cu­mu­la­tion de ga­melles et autres pots à lait d’un mé­tal ru­ti­lant qui forment une tête de mort. Comme si l’oeuvre in­car­nait la pu­ni­tion fa­tale qui al­lait s’abattre sur les hommes per­dus.

Re­pré­sen­ta­tion du cos­mos

Dans la cour de l’hô­tel, Gup­ta a créé « People Tree » un arbre d’acier au­quel sont pen­dus des us­ten­siles. L’ar­tiste re­marque que l’arbre peut res­sem­bler à cer­taines vies. « Il brille au so­leil, mais tou­chez les ob­jets qui pendent : ils sont vides et froids. » L’ar­tiste est né dans un vil­lage pauvre du Bi­har et il garde une cer­taine nos­tal­gie de cette pé­riode. Il a fait mou­ler la porte de la mai­son de son en­fance. Elle est pré­sen­tée ici dans une ver­sion do­rée comme dans un rêve, mais elle ne s’ouvre pas et ne mène nulle part. Le spi­ri­tuel Su­bodh voit aus­si dans le fond de la mar­mite usa­gée une sorte de re­pré­sen­ta­tion du cos­mos. Comme si chaque trace de l’exis­tence hu­maine était une pla­nète à elle seule.

L’ar­tiste a créé une nou­velle sé­rie de pièces re­mar­quables, dont la Mon­naie donne hé­las un trop lé­ger aper­çu. Le mé­tal peut ici res­sem­bler avec toutes les grif­fures de l’usage à un oeil cé­leste. Il est d’ailleurs tra­ver­sé de lu­mière. C’est puis­sant. Comme les gongs de mé­tal qui ré­sonnent dans la salle voi­sine. ■

Pho­to Su­bodh Gup­ta/Col­lec­tion Pi­nault

« Ve­ry Hun­gry God », oeuvre em­blé­ma­tique de l’ar­tiste, est à dé­cou­vrir à la Mon­naie de Pa­ris.

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