Panne d’in­no­va­tion chez les grands in­dus­triels des vac­cins

Dé­ve­lop­per des vac­cins contre de nou­velles ma­la­dies s’avère coû­teux, ris­qué et peu ren­table.

Les Echos - - INDUSTRIE & SERVICES - Ca­the­rine Du­cruet @CDu­cruet

Un mil­liard et de­mi d’eu­ros en R&D et 350 mil­lions d’eu­ros d’in­ves­tis­se­ments in­dus­triels. C’est le mon­tant dé­pen­sé par Sa­no­fi pour le Deng­vaxia, son vac­cin contre la dengue. Et pour­tant, ses ventes n’ont pas dé­pas­sé les 3 mil­lions d’eu­ros en 2017 et la pro­duc­tion a été sus­pen­due l’an­née sui­vante, faute de de­mande, alors même qu’un be­soin de san­té pu­blique existe. Cet échec, qui tient à la fois à la science, à la po­li­tique in­ter­na­tio­nale et à Sa­no­fi lui-même, est em­blé­ma­tique de l’am­pleur des risques pris par les in­dus­triels pour dé­ve­lop­per des vac­cins in­no­vants.

De ma­nière gé­né­rale, on es­time à 1 mil­liard de dol­lars le coût de dé­ve­lop­pe­ment moyen d’un vac­cin. Soit au­tant qu’un mé­di­ca­ment. « Le pro­duit doit être par­fai­te­ment sûr puis­qu’il se­ra ad­mi­nis­tré à des gens en bonne san­té, qu’il ne doit en au­cun cas rendre ma­lades », rap­pelle Da­vid Loew, pa­tron de l’ac­ti­vi­té vac­cins de Sa­no­fi. Or, peu de vac­cins ont l’étoffe de block­bus­ters (1 mil­liard de dol­lars de ventes an­nuelles) sus­cep­tibles de ren­ta­bi­li­ser l’in­ves­tis­se­ment en R&D. En ef­fet, les grandes ma­la­dies in­fec­tieuses des pays dé­ve­lop­pés font dé­jà l’ob­jet de vac­cins. Ou bien, comme le si­da ou la tu­ber­cu­lose, ce sont des cibles trop com­plexes au plan scien­ti­fique. Pour les ma­la­dies des pays en dé­ve­lop­pe­ment, il n’y a pas for­cé­ment de mar­ché sol­vable à la clef, comme on l’a vu avec le Deng­vaxia de Sa­no­fi. Quant aux pro­gram- mes de fi­nan­ce­ment pu­blics, ils offrent des prix trop bas par rap­port aux coûts de pro­duc­tion, sans par­ler de ren­ta­bi­li­ser les dé­penses de R&D.

En outre, pour les ma­la­dies émer­gentes, comme Ebo­la, le Chi­kun­gu­nya ou Zi­ka, les pous­sées épi­dé­miques sont en­tre­cou­pées de pé­riodes de qua­si-dis­pa­ri­tion de la ma­la­die, qui rendent la réa­li­sa­tion des es­sais cli­niques longue et dif­fi­cile.

Trou­ver les mar­chés ré­mu­né­ra­teurs

« C’est pour­quoi 80 % des vac­cins en dé­ve­lop­pe­ment chez les grands ac­teurs du do­maine sont, soit des “metoo” [je veux aus­si ma part de mar­ché, NDLR], soit des pro­duits de se­conde gé­né­ra­tion, soit des com­bi­nai­sons », af­firme Tho­mas Lin­gel­bach, PDG de Val­ne­va. De plus pe­tite taille, ce spé­cia­liste des vac­cins vise lui, par contre, des mar­chés plus res­treints. Val­ne­va dé­ve­loppe ain­si un vac­cin contre la ma­la­die de Lyme (mar­ché po­ten­tiel de 700 à 800 mil­lions d’eu­ros), un contre Zi­ka, et un autre contre le Chi­kun­gu­nya. Mais à usage des voya­geurs (mar­ché po­ten­tiel de 500 mil­lions d’eu­ros), ce qui lui per­met­tra de de­man­der un prix ré­mu­né­ra­teur. Quitte à ac­cor­der en­suite une li­cence à un fa­bri­cant in­dien par exemple, qui le pro­dui­ra à bas coût pour la po­pu­la­tion lo­cale, comme Val­ne­va l’a dé­jà fait avec son vac­cin contre l’en­cé­pha­lite ja­po­naise.

Chez les grands ac­teurs en re­vanche, dif­fi­cile donc de sor­tir des sen­tiers bat­tus. John Shi­ver, di­rec­teur de la R&D de Sa­no­fi Pas­teur, re­con­naît l’im­por­tance de ce qu’il qua­li­fie de « ges­tion du cycle de vie des pro­duits ». De fait, après l’ar­rêt du pro­jet contre le clos­tri­dium dif­fi­cile, une in­fec­tion no­so­co­miale, seuls 3 pro­jets sur 15 ciblent des pa­tho­gènes nou­veaux : le RSV, im­pli­qué dans les bron­chio­lites des nour­ris­sons (2 ap­proches dif­fé­rentes) et l’her­pès. Les pro­jets HIV-Si­da et la tu­ber­cu­lose étant me­nés dans le cadre de pro­grammes im­pli­quant dif­fé­rents par­ti­ci­pants et bé­né­fi­ciant de sou­tiens pu­blics.

La si­tua­tion chez GSK n’est pas très dif­fé­rente avec, si l’on ex­clut les pro­grammes à sou­tien pu­blic (HIV, Ebo­la, tu­ber­cu­lose), seuls trois nou­veaux pa­tho­gènes sur une quin­zaine de pro­jets : le Ro­ta­vi­rus et le RSV (Res­pi­ra­to­ry Syn­cy­tial Vi­rus) im­pli­qués dans les bron­chio­lites et deux bac­té­ries im­pli­quées dans la bron­chite chro­nique (BPCO). « Ces deux bac­té­ries sont res­pon­sables de 25 à 50 % des crises ai­guës, ex­plique Jean-Fran­çois Tous­saint, di­rec­teur de la re­cherche pour les vac­cins chez GSK. Nous ac­cé­lé­rons sur ce pro­jet car les ré­sul­tats de phase II sont très en­cou­ra­geants ». ■

Pho­to Shut­ter­stock

On es­time à 1 mil­liard de dol­lars le coût de dé­ve­lop­pe­ment moyen d’un vac­cin.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.