La sé­cu­ri­té pri­vée tra­verse une crise pro­fonde

● Sans ren­ta­bi­li­té struc­tu­relle, des nou­veaux coûts et des ef­fec­tifs à adap­ter en per­ma­nence, la sé­cu­ri­té pri­vée est confron­té à une équa­tion im­pos­sible. ● La Cour des comptes a épin­glé très sé­vè­re­ment les en­tre­prises du sec­teur.

Les Echos - - INDUSTRIE & SERVICES - Mar­tine Ro­bert @mar­tiRD

Le der­nier at­ten­tat dans le Su­per U de Trèbes dans l’Aude, qui a rou­vert la se­maine der­nière, a rap­pe­lé dou­lou­reu­se­ment à quel point la sé­cu­ri­té pri­vée est de­ve­nue un maillon in­con­tour­nable dans la lutte contre le ter­ro­risme. Pour­tant, la Cour des comptes a épin­glé très sé­vè­re­ment les en­tre­prises du sec­teur, s’in­quié­tant du dum­ping pra­ti­qué sur le prix de leurs pres­ta­tions au détriment du ser­vice ren­du, face à des me­naces du­rables : « Peu fiable », « qua­li­té de ser­vice aléa­toire », « im­por­tantes fra­gi­li­tés éco­no­miques et so­ciales », a poin­té l’ins­ti­tu­tion, sou­li­gnant les la­cunes struc­tu­relles d’un sec­teur ato­mi­sé (67 % des en­tre­prises n’ont au­cun sa­la­rié) et en même temps concen­tré (43 % du chiffre d’af­faires réa­li­sés par 36 so­cié­tés), à la faible ren­ta­bi­li­té (1 % de marge).

Quant à l’au­to­ri­té de ré­gu­la­tion, le Conseil na­tio­nal des ac­ti­vi­tés pri­vées de sé­cu­ri­té, il ne per­met pas « d’opé­rer une vé­ri­table sé­lec­tion à l’en­trée de la pro­fes­sion, ni de l’as­sai­nir par des contrôles ef­fi­caces », es­timent les ma­gis­trats. Alors que les en­tre­prises sont de plus en plus sol­li­ci­tées pour par­ti­ci­per à la sé­cu­ri­té in­té­rieure, la Cour ap­pe­lait à un « ren­for­ce­ment du pi­lo­tage de l’Etat ».

Ef­fet yoyo

Les pro­fes­sion­nels restent confron­tés à une équa­tion im­pos­sible. Ain­si, en 2014, avant les at­ten­tats, Se­cu­ri­tas, géant du sec­teur, em­ployait 17.000 col­la­bo­ra­teurs : l’en­tre­prise est mon­tée à 20.000 après, pour re­des­cendre à 17.000 au­jourd’hui. « Pour s’adap­ter, nous de­vons re­cou­rir aux heures sup­plé­men­taires, à notre ré­seau de sous­trai­tants la­bel­li­sés, à notre propre agence d’in­té­rim, et à un vi­vier de per­son­nel en CDD », ex­plique le pa­tron de Se­cu­ri­tas France, Mi­chel Ma­thieu. Mais comment font les ac­teurs plus mo­destes ?

Dès la fin 2017, le Cercle de la sé­cu­ri­té pri­vée dé­non­çait dans une ana­lyse cet ef­fet yoyo. « L’Eu­ro 2016, ce fut 12.000 agents re­cru­tés, for­més, en­ca­drés, mis en place, puis li­bé­rés »,

sou­li­gnait-il, consta­tant en­suite que

« l’en­vi­ron­ne­ment post-at­ten­tats de 2015 et 2016 a ap­por­té une crois­sance de 5 à 10 % du vo­lume de pres­ta­tions, de fa­çon très dis­pa­rate sui­vant les sec­teurs, pro­vo­quant la créa­tion de 10 à 15.000 postes d’agents qui ont dis­pa­ru aus­si vite qu’ils ont été créés ». Et d’ajou­ter que

« le coût so­cial, mal iden­ti­fié par les en­tre­prises de sé­cu­ri­té en gé­né­ral, n’a pas été in­té­gré dans le prix. Au­cun mar­ché de ser­vices aux en­tre­prises n’a connu une telle ré­gres­sion ».

Le sec­teur de la dis­tri­bu­tion et les don­neurs d’ordre pu­blics concentrent les mau­vais points. Le pre­mier pèse 20 % du mar­ché de la sé­cu­ri­té pri­vée (soit 700 mil­lions d’eu­ros sur 3,5 mil­liards) et sol­li­cite plus par­ti­cu­liè­re­ment les opé­ra­teurs de taille in­ter­mé­diaire (10 à 60 mil­lions d’eu­ros de chiffre d’af­faires). « Nous avons as­sis­té à un jeu très per­vers de la part des plus grandes en­seignes de­puis trois ans. A coups d’ap­pels d’offres suc­ces­sifs bien maî­tri­sés, elles ont fait tour­ner leurs pres­ta­taires avec chaque fois un prix plus bas, fai­sant fi des réa­li­tés éco­no­miques », dé­nonce le Cercle.

Un jeu per­vers

Les mar­chés pu­blics, re­pré­sen­tant un vo­lume as­sez voi­sin, re­courent aus­si à une my­riade de PME. « Le prix y est bas, la qua­li­té faible, les phé­no­mènes de mar­ché gris et de sous- trai­tance en cas­cade y sont lé­gion. Les mar­chés tournent entre 1 et 3 ans, sans fi­dé­li­té aux pres­ta­taires », constate-t-il, en phase avec la Cour des comptes, pour qui « les don­neurs d’ordre pu­blics sont adeptes des en­tre­prises les moins-di­santes ». Pour Mi­chel Ma­thieu, ils sont même « pour­voyeurs de tra­vail au noir ». Et tan­dis que le CICE a été ré­duit de 1 % au 1er jan­vier – une perte de 20 mil­lions d’eu­ros pour la pro­fes­sion, se­lon le Cercle –, l’obli­ga­tion pour tout agent de sé­cu­ri­té de suivre, tous les cinq ans, une for­ma­tion de 31 heures, re­pré­sente un coût di­rect de 20 à 30 mil­lions par an.

Entre l’ab­sence de ren­ta­bi­li­té struc­tu­relle, les nou­veaux coûts, les be­soins de ca­pi­taux pour se ré­in­ven­ter, « c’est bien dans une vraie crise que la sé­cu­ri­té pri­vée s’en­fonce », conclut le Cercle. ■

Pho­to La­fa­bregue/Al­pa­ca/An­dia.fr/Se­cu­ri­tas

Les agents de sé­cu­ri­té pri­vée, maillons in­dis­pen­sables de la sé­cu­ri­té in­té­rieure.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.