Ab­sinthe et gueule de bois !

Les Informations Dieppoises - - Grains Galets De - Gi­nette Poul­let

As­sis au fond de la salle, Al­bert Gilles le pa­tron, se fait du mou­ron. Nous sommes le 29 jan­vier 1909 à l’heure de l’apé­ri­tif au Ca­fé de Rouen. L’éta­blis­se­ment est un des plus fré­quen­tés de Dieppe, fort bien si­tué à l’angle de la place du Puits-Sa­lé et de la rue Fa­ri­nette (ac­tuelle rue du 19-août-1942).

Ce soir, Al­bert se penche sur son pas­sé. Il a tra­vaillé sans re­lâche à la re­nom­mée de son éta­blis­se­ment afin qu’il puisse ri­va­li­ser avec ses concur­rents di­rects, le Ca­fé des Tri­bu­naux et le Ca­fé Suisse. Il a en a même fait le siège du FCD, ce qui lui as­sure la fi­dé­li­té des ama­teurs de foot­ball qui adorent re­faire le match chez Al­bert. Les vi­riles li­ba­tions des spor­tifs co­ha­bitent avec les conver­sa­tions feu­trées des Pa­ri­siens en vil­lé­gia­ture, c’est ce qui fait son iden­ti­té.

C’est un en­droit où l’on se sent bien : cadre luxueux et apé­ri­tifs mai­son comme le fa­meux cock­tail « Al­bert » au cham­pagne très pri­sé des dames. Il pro­pose aus­si des ver­mouths, des to­niques au vin d’Ita­lie et toutes sortes de dou­ceurs que l’on si­rote en com­pa­gnie… Et puis, il y a l’ab­sinthe, la fa­meuse ab­sinthe qui au­jourd’hui fait son mal­heur.

Tout a com­men­cé il y a quelques mois. Pas un jour sans que les clients ne com­mandent une ab­sinthe de la mai­son Per­nod, n’en dé­plaise aux ligues an­ti­al­coo­liques qui pré­tendent qu’elle rend fou. Toute la jour­née, les verres se rem­plissent du sul­fu­reux li­quide vert qui fait tour­ner les têtes et ce­la comble d’aise Al­bert Gilles, à tel point qu’il a fi­ni par cas­ser les prix. Moins chère qu’ailleurs, elle a de plus en plus de suc­cès.

Oui mais voi­là, Al­bert a un se­cret. Son ab­sinthe ne vient pas de la res­pec­table mai­son Per­nod, mais d’une of­fi­cine dis­crète de la ré­gion. Concoc­té par un cer- tain De­vaux avec qui il avait fait af­faire quelques mois au­pa­ra­vant, le breu­vage n’est qu’un er­satz dou­teux dont il rem­plit les bou­teilles vides de Per­nod.

La su­per­che­rie ayant été dé­voi­lée, la mai­son Per­nod l’a traî­né de­vant les tri­bu­naux et le ver­dict est tom­bé ce ma­tin. Notre ca­fe­tier écope d’une belle amende ain­si que l’in­ser­tion à ses frais du ju­ge­ment du tri­bu­nal dans plu­sieurs jour­naux. De quoi cou­ler sa pe­tite en­tre­prise !

Voi­là pour­quoi ce soir dans la salle au fond du Ca­fé de Rouen, Al­bert se fait du mou­ron…

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