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Les Inrockuptibles - - Som­maire - Texte Da­ny La­fer­rière

Texte Da­ny La­fer­rière

L’écri­vain qué­bé­cois, né à Port-au-Prince, rend hom­mage à trois au­teurs haï­tiens dis­pa­rus : JEAN-CLAUDE FI­GNO­LÉ, SERGE LE­GA­GNEUR ET CLAUDE PIERRE. Tous étaient liés à Jé­ré­mie, la ci­té des poètes, et leur mort la re­met au pre­mier plan. Un texte vi­brant, dé­di­cace à un ter­ri­toire dont la ri­chesse lit­té­raire conti­nue de rayon­ner, en fran­çais comme en créole.

– Jean-Claude Fi­gno­lé étant l’un des rares poètes haï­tiens à in­té­grer la mer dans sa vie et son oeuvre. Ce qui fait que Jé­ré­mie est res­tée long­temps dans une so­li­tude ab­so­lue. De­puis la fin du XVIIIe siècle, on y pra­tique une poé­sie d’un ro­man­tisme qui cadre mal avec le tem­pé­ra­ment guer­rier du reste du pays. Re­ve­nons à ce choix étrange du dic­tion­naire La­rousse d’Ed­mond La­fo­rest. On sa­lue son geste mais on dis­cute son choix d’un dic­tion­naire. Son contem­po­rain Et­zer Vi­laire, le poète le plus res­pec­té de sa gé­né­ra­tion, a re­çu les palmes de l’Aca­dé­mie fran­çaise. Les par­ti­sans du créole y voient un ef­fet de la co­lo­ni­sa­tion. Pour ces der­niers, Vi­laire et La­fo­rest sont des poètes at­ta­chés à une culture dé­ca­dente car la langue fran­çaise ne peut ser­vir qu’à la pro­mo­tion so­ciale dans un pays où la très grande ma­jo­ri­té des gens sont de langue créole. Mais Jé­ré­mie s’est rat­tra­pée puisque le poète le plus pas­sion­né du créole, Emile Rou­mer, est un na­tif de la ville (Ma­ra­bout de mon

coeur). Toute cette montagne de faits à la fois his­to­riques, lin­guis­tiques et poé­tiques n’est évo­quée ici que pour faire sen­tir le poids de l’émo­tion qui sub­merge Haï­ti au­jourd’hui.

Alors nos trois morts, si ré­cents qu’ils dansent en­core dans notre mé­moire pour­tant at­tris­tée, re­mettent Jé­ré­mie, un peu ou­bliée, au pre­mier plan. JeanC­laude Fi­gno­lé est un in­tel­lec­tuel aty­pique. Con­trai­re­ment à une ma­jo­ri­té d’écri­vains haï­tiens, son prin­ci­pal re­ve­nu ne dé­pend pas de l’en­sei­gne­ment, car Fi­gno­lé est aus­si un homme d’affaires. Il vit de la pêche, il vend des den­rées ali­men­taires, il a aus­si fon­dé une école se­con­daire avec le poète René Phi­loc­tète et pu­blie des ro­mans dont les pre­miers ont pa­ru au Seuil. Avec Fran­ké­tienne et René Phi­loc­tète, il a lan­cé un mou­ve­ment lit­té­raire : le spi­ra­lisme. Les Pos­sé­dés de

la pleine lune qui se dé­roule dans l’uni­vers de la mer et des pê­cheurs reste son plus beau livre. On se sou­vien­dra de lui aus­si pour des es­sais à la fois lu­cides et élé­gants sur Jacques Rou­main ( Gou­ver­neurs de la ro­sée : hy­po­thèses de tra­vail, une pers­pec­tive spi­ra­liste, Far­din 1974) et aus­si sur l’exil dans la littérature contem­po­raine haï­tienne ( Voeux de voyage et in­ten­tion ro­ma­nesque, Far­din 1978). Fi­gno­lé de­ve­nu maire avait bru­ta­le­ment ces­sé d’écrire pour s’oc­cu­per des ha­bi­tants d’Abri­cots, qui sont en fait les per­son­nages de son pre­mier ro­man, un ro­man si poé­tique qu’il a aga­cé cer­tains lec­teurs. Ce ro­man a été écrit sous l’in­fluence des écri­vains sud-amé­ri­cains, García Már­quez en tête. L’an­née der­nière, le cy­clone Ma­thieu n’avait pas fait que dé­vas­ter les Abri­cots, il avait dé­truit aus­si sa bibliothèque, lais­sant un homme sans pro­jet dans un pay­sage nu. Il est mort d’une com­pli­ca­tion car­diaque le 11 juillet à Port-au-Prince. Sa vie et son oeuvre sont d’une rare co­hé­rence.

Serge Le­ga­gneur n’est pas mort en Haï­ti mais à Mont­réal, où il vi­vait de­puis 1965. Il fait par­tie de ce groupe d’écri­vains qui ont quit­té le pays quand Du­va­lier, après sept ans de règne plus ou moins lé­gal, s’est fait élire pré­sident à vie, bas­cu­lant le pays dans un monde pa­ral­lèle. Les in­tel­lec­tuels les plus vi­sés par le ré­gime ont fui pré­ci­pi­tam­ment vers l’étran­ger (le Con­go, le Sé­né­gal, les Etats-Unis, le Qué­bec et la France). Par­mi eux, les poètes du fa­meux groupe Haï­ti-Lit­té­raire (Da­ver­tige, Serge Le­ga­gneur, Ro­land Mor­ris­seau et An­tho­ny Phelps). Seul René Phi­loc­tète est res­té au pays jus­qu’à sa mort en 1995. Le­ga­gneur est un homme dis­cret avec un in­té­rêt si fort pour les re­li­gions asia­tiques que, quand il y a quelques an­nées son mé­de­cin lui a ré­vé­lé une ma­la­die rare en Oc­ci­dent mais as­sez ré­pan­due en Asie, il a com­pris qu’il était en­fin de­ve­nu un vrai boud­dhiste. Mal­gré tout, il ne s’est ja­mais dé­bar­ras­sé de cette grosse pierre que sa mère lui avait ap­por­tée à Mont­réal. Toute son oeuvre est pu­bliée dans des édi­tions qué­bé­coises, une ma­nière d’être fi­dèle au pays qui l’avait ac­cueilli quand il fuyait le dic­ta­teur, de­puis

Textes in­ter­dits jus­qu’à Textes en croix en pas­sant par Inal­té­rable. Jus­te­ment, il écrit dans Inal­té­rable ces vers qui rap­pellent le par­cours du guer­rier sa­mou­raï qu’il est de­ve­nu au fil du temps : “Une marche fu­rieuse de gestes rom­pus/Du plus tendre bé­gaie­ment au plus obs­cur du cri/Ce­lui qui te res­semble te­nant la tête tran­chée/A l’an­cienne ma­nière des hommes et des croix/ Mes en­trailles ban­dées sur ta gi­rouette/ De­vant la mer désaxée.”

Quant à Claude Pierre, on se sou­vien­dra de lui parce qu’il a an­non­cé d’une cer­taine

ma­nière sa mort : “Sans trop s’y at­tendre, au seuil de l’été, en pleine ca­ni­cule, un vi­gou­reux loa Pe­tro (dieu du vau­dou) aux épe­rons d’or a fait ir­rup­tion dans le sang frin­gant et la cer­velle de mon île de­ve­nue folle mais folle à lier.”

Ce qu’il faut sa­voir, c’est que cette étrange ville aux poètes si sin­gu­liers est aus­si le fief des Chas­sagne – peut-être la source de cette fan­tai­sie qui ca­rac­té­rise Régine. Trois poètes haï­tiens meurent au dé­but de l’été 2017. Claude Pierre (24 juin), Serge Le­ga­gneur (29 juin), Jean-Claude Fi­gno­lé (11 juillet). Ils sont tous de Jé­ré­mie, sauf Claude Pierre qui vient de Co­rail, une pe­tite ville voi­sine, mais l’ogre Jé­ré­mie avale tout son en­tou­rage. Sou­dain Haï­ti sous le choc.

La poé­sie est un art po­pu­laire dans ce pays. Un re­cueil de poèmes cir­cule de main en main jus­qu’à ce que les lettres s’ef­facent sous les doigts des lec­teurs avides. On se passe les poèmes de bouche à bouche, sur les places pu­bliques, comme pour s’oxy­gé­ner. Si René De­pestre reste en­core dans la mé­moire col­lec­tive, c’est parce qu’il a pu­blié à 19 ans un brû­lant re­cueil de poèmes : Etin­celles (“Je ne vien­drai pas ce soir tis­ser au fil de ton re­gard des heures d’aban­don…”). Le poète est une rock-star en Haï­ti. Le poème est bref et les poètes meurent jeunes. Pas ces der­niers (Claude Pierre, 76 ans ; Serge Le­ga­gneur, 80 ans ; JeanC­laude Fi­gno­lé, 76 ans) : ce qui si­gnale une nette aug­men­ta­tion de l’es­pé­rance de vie des poètes haï­tiens et la fin peut-être d’une in­ter­mi­nable li­gnée de dic­ta­teurs. Les poètes étaient par­mi les pre­miers vi­sés (la fu­sillade des trois frères Coi­cou en 1908 de­vant le mur du ci­me­tière de Port-au-Prince) dans un pays qui a connu trente-deux coups d’Etat mi­li­taires sui­vis sou­vent d’exé­cu­tions et d’em­pri­son­ne­ments d’op­po­sants.

Le poète qui conteste le pou­voir est une tra­di­tion haï­tienne. Ce­la passe de l’op­po­si­tion à un gé­né­ral-pré­sident, à un ty­ran­neau de village ou à une puis­sance étran­gère. Le 28 juillet 1915, à la suite d’une si­tua­tion po­li­tique ca­tas­tro­phique où quatre pré­si­dents se sont suc­cé­dé en deux ans, les Etats-Unis, sous pré­texte de ré­ta­blir l’ordre, ont en­va­hi le pays. Ap­pre­nant la nouvelle, à Jé­ré­mie, le poète Ed­mond La­fo­rest s’at­ta­cha un dic­tion­naire La­rousse au cou avant de se noyer dans sa pis­cine, ou­vrant ain­si de ma­nière spec­ta­cu­laire le dé­bat sur le choix de la langue qui fait rage en­core au­jourd’hui. On peut voir dans ce geste un double com­bat à la fois lin­guis­tique et so­cial. Jé­ré­mie, sur­nom­mée la ci­té des poètes, est aus­si le bas­tion fort d’une cer­taine bour­geoi­sie at­ta­chée à la culture fran­çaise. Par sa confi­gu­ra­tion géo­gra­phique, à l’ex­trême pointe du pays, Jé­ré­mie reste une ville à l’ac­cès dif­fi­cile. Par route, c’est épui­sant. Par mer, c’est ma­gni­fique, sauf que les Haï­tiens, comme beau­coup d’in­su­laires, nient l’exis­tence de la mer

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