Le bio­pic n’existe pas

Les Inrockuptibles - - Cinemas -

Ces temps-ci, le bio­pic semble se por­ter mieux que ja­mais. A Cannes, on a ain­si pu dé­cou­vrir le Ro­din de Jacques Doillon, le Go­dard de Mi­chel Ha­za­na­vi­cius, la Bar­ba­ra de Ma­thieu Amal­ric (lire pp. 86-87), la Jeanne d’Arc de Bru­no Du­mont (lire ci-contre), au­tant de films qui vont oc­cu­per les écrans en cette ren­trée, re­joints par le Karl Marx de Raoul Peck, la Vic­to­ria de Ste­phen Frears ou en­core le Gau­guin d’Edouard Deluc.

Fic­tion­ner tout ou par­tie de la vie d’une cé­lé­bri­té ne consti­tue en rien une “ga­ran­tie de bonne fin” et sans sur­prise. Les ré­sul­tats sont qua­li­ta­ti­ve­ment di­vers. Hor­mis le genre, rien de com­mun entre l’ima­gier so­po­ri­fique de Deluc, la re­cons­ti­tu­tion un brin sco­laire de Peck, la co­mé­die aca­dé­mique de Frears, le bon­bon pop sans consé­quence d’Ha­za­na­vi­cius, le clas­si­cisme épu­ré de Doillon, le work in pro­gress sen­sible d’Amal­ric, et l’ob­jet fil­mique non iden­ti­fié de Du­mont. Cette dis­pa­ri­té in­ter­roge le contrat du bio­pic sup­po­sé res­ti­tuer l’exis­tence ou la vé­ri­té d’une per­sonne cé­lèbre en deux heures. Une vie se ré­duit-elle à une suite de faits et d’anec­dotes ? Un bio­pic peut-il par­ve­nir aux “pas­sages se­crets dans le temps et au so­lide des

choses” comme l’écrit Des­pentes dans Ver­non Su­bu­tex ? Com­ment ou­blier que les bio­pics en disent peut-être plus sur leur au­teur que sur leur su­jet, que l’on re­garde au­tant Vincent Lin­don que Ro­din, Ju­dy Dench que Vic­to­ria, Louis Gar­rel que Go­dard ? Le bio­pic chi­mi­que­ment pur n’existe pas et ne peut of­frir qu’une vi­sion au mieux la­cu­naire, au pire in­exacte, de la “vraie vie” de telle ou tel – ce qui, bien sûr, n’em­pêche pas de gé­né­rer du bon ci­né­ma.

Ce n’est pas un ha­sard si les deux plus beaux films de cette bro­chette sont ceux dont les au­teurs ont com­pris et in­té­gré l’im­pos­si­bi­li­té du bio­pic, re­cher­chant plu­tôt l’évo­ca­tion : soit Bar­ba­ra où Amal­ric se sai­sit de ca­rac­tères de la chan­teuse pour les mixer avec une ac­trice fic­tive et la bien réelle Jeanne Ba­li­bar (qui s’est ins­pi­rée de Del­phine Sey­rig et de chan­teurs de rock), et Jean­nette, l’en­fance de Jeanne d’Arc où Du­mont trans­pose Dom­ré­my dans le Pas-de-Ca­lais et ima­gine une pu­celle qui chante de l’opé­ra-rock et pra­tique le head­ban­ging. La sin­gu­lière li­ber­té de ces films rend anec­do­tique la ques­tion du bio­pic cer­ti­fié conforme.

Serge Ka­gans­ki

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.