“Je pour­rais même vous mon­trer la table où je m’étais ins­tal­lé pour y pas­ser l’après-mi­di et ré­flé­chir à mon ro­man”

Les Inrockuptibles - - Livres - ÉRIC REINHARDT

dans la jour­née, comme dans un conte orien­tal. Jus­qu’à la gué­ri­son de Mar­got et la pu­bli­ca­tion de Cen­drillon, suc­cès cri­tique qui a per­mis à l’au­teur d’ac­cé­der à la no­to­rié­té.

Reinhardt sait trou­ver les mots pour évo­quer le ca­ta­clysme et aborde des pro­blé­ma­tiques plus larges – la con­ju­ga­li­té, le dé­sir, le corps, l’âge et la fi­dé­li­té. Comme tou­jours, il met en scène un per­son­nage fé­mi­nin à l’iden­ti­té forte et ra­conte avec jus­tesse les dif­fé­rentes étapes que tra­verse Mar­got, entre an­goisse et re­cons­truc­tion.

On re­trouve ici ce qui ca­rac­té­rise les ro­mans d’Eric Reinhardt. L’étude du sen­ti­ment amou­reux, un ro­man­tisme ai­gu et déses­pé­ré qui semble de plus en plus cen­tral dans son tra­vail. Le ro­man­cier évoque par exemple la fa­çon dont il s’éprend briè­ve­ment d’une autre femme, Ma­rie, elle aus­si très ma­lade, por­té par l’es­poir fou de la sau­ver. Reinhardt fait preuve en outre d’une dose d’hu­mour qu’on ne lui connais­sait pas, en se dé­cri­vant dans une soi­rée lit­té­raire, pi­toyable aux cô­tés d’un écri­vain écos­sais et d’une “Faye Du­na­way des Lettres”.

Mais l’in­té­rêt du livre tient sur­tout au fait qu’Eric Reinhardt confie avoir pen­sé à écrire un ro­man, Une seule

fleur, sur l’his­toire d’un com­po­si­teur, Ni­co­las, et de sa femme Ma­thilde at­teinte d’un can­cer. Ils lut­te­raient en­semble et chaque soir Ni­co­las joue­rait à Ma­thilde un mor­ceau d’une sym­pho­nie qu’il com­po­se­rait pour elle.

L’au­teur fait beau­coup plus que nous ra­con­ter ce ro­man, en l’en­châs­sant dans le ro­man lui-même :

il se dé­crit en train de l’in­ven­ter. Le per­son­nage de Reinhardt écri­vain s’in­tro­duit dans l’his­toire, avoue ses hé­si­ta­tions, on le voit che­mi­ner à l’intuition pour écha­fau­der la vie de son hé­ros à par­tir d’une mul­ti­tude d’his­toires pen­sées, vues ou en­ten­dues. Alors on prend conscience du lent pro­ces­sus de sé­di­men­ta­tion né­ces­saire à une oeuvre lit­té­raire, du temps in­fi­ni que l’écri­ture ro­ma­nesque exige, de l’éton­nant puzzle que consti­tue un ro­man.

Dès lors, La Chambre des époux de­vient un for­mi­dable pré­cis de lit­té­ra­ture par l’exemple. Face aux éter­nelles ques­tions qui ont sur­gi toutes ces an­nées au­tour des re­la­tions entre fic­tion et réa­li­té, au­to­fic­tion et au­to­bio­gra­phie, Reinhardt pro­pose un livre en train de se construire.

L’au­teur va jus­qu’à nous of­frir le conte­nu d’un ca­hier qu’il ex­hume – “Je viens de re­co­pier des notes que j’avais prises dans un car­net quand je pen­sais en­core que j’al­lais écrire Une seule fleur, et qu’Une seule fleur se­rait mon pro­chain livre, alors que

ce se­rait Le Sys­tème Vic­to­ria” –, nous parle de la ter­rasse du Ne­mours – “Je pour­rais même vous mon­trer la table où je m’étais ins­tal­lé pour y pas­ser l’après-mi­di et ré­flé­chir à

mon ro­man” –, ca­fé pa­ri­sien où il écrit un dia­logue cen­sé se dé­rou­ler à Mi­lan, ja­mais pu­blié au fi­nal. En ac­cu­mu­lant les mises en abyme et les jeux de mi­roir, Reinhardt mul­ti­plie aus­si les leurres, car rien ne dit que l’his­toire de Ni­co­las le com­po­si­teur ne soit pas plus proche de la réa­li­té que celle où il se met en scène lui-même.

Ce livre est aus­si peut-être un éclair­cis­se­ment en forme de dé­mons­tra­tion. On s’en sou­vient, la sor­tie du pré­cé­dent ro­man d’Eric Reinhardt, L’Amour

et les Fo­rêts, s’était ac­com­pa­gnée d’un pro­lon­ge­ment digne d’un fait di­vers : une lec­trice, avec qui il avait long­temps cor­res­pon­du, di­sait s’être re­con­nue dans l’hé­roïne du livre. Bles­sée, elle ac­cu­sait l’au­teur d’at­teinte à la vie pri­vée. Au­jourd’hui, en ex­pli­quant com­ment se construit un ro­man, en mon­trant com­ment une in­fi­ni­té d’élé­ments hé­té­ro­clites concourent à l’éla­bo­ra­tion d’un per­son­nage, Reinhardt ap­porte sa ré­ponse, hau­te­ment lit­té­raire. Syl­vie Ta­nette photo Re­bek­ka Deub­ner pour Les In­ro­ckup­tibles mer­ci au CND pour son ac­cueil

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