Ca­tas­trophe

De­puis une paire d’an­nées, de jeunes ar­tistes et pen­seurs fran­çais pour­fendent la ré­si­gna­tion et ap­pellent à l’ac­tion libre et créa­tive. Alors qu’ils pu­blient à la fois un ou­vrage et un al­bum in­ti­tu­lés La nuit est en­core jeune, ren­contre avec une bande de

Les Inrockuptibles - - Sommaire - TEXTE Ca­role Boi­net PHOTO Re­naud Mon­four­ny

Ce col­lec­tif de “po­si­tifs” en ap­pelle à l’ac­tion libre et créa­tive

“RDV AU PA­LAIS DE LA DÉ­COU­VERTE À 10 H ?” ET VOI­CI COM­MENT

DÉBUTA NOTRE MA­TI­NÉE dans les al­lées de ce mu­sée des sciences pa­ri­sien où, avouons-le, nous n’avions ja­mais mis les pieds, trop im­per­méable aux his­toires de mo­lé­cules et d’azote. Eux non plus d’ailleurs. Par eux, en­ten­dons ces trois éner­gu­mènes qui pour­raient être de jeunes étu­diants en phi­lo/beaux-arts/lettres/ci­né­ma, et qui nous at­tendent dans le hall, ra­mas­sés les uns contre les autres comme pour bien sou­li­gner qu’ils ne font qu’un. Ça tombe bien, c’est un peu le cas : ils sont membres de Ca­tas­trophe, “groupe ar­tis­tique” au­to­pro­cla­mé, qui réunit de­puis oc­tobre 2015 – par un même dé­sir de pen­ser et de créer de fa­çon plu­ri­dis­ci­pli­naire – une quin­zaine de jeunes de moins de 30 ans, is­sus de tous mi­lieux et de tous ho­ri­zons. Aus­si in­cultes que nous en ma­tière de phy­sique-chi­mie, Ar­thur Na­vel­lou, 30 ans, Blan­dine Rin­kel, 25 ans, et Ha­drien Bou­vier, 28 ans, se disent néan­moins sen­sibles à la poé­sie cos­mique de l’en­droit : ce ta­bleau pé­rio­dique des élé­ments, cette grande len­tille qui dé­forme leurs vi­sages ju­vé­niles… Les voi­ci qui en­jambent les bar­rières, na­viguent dans les salles comme s’il s’agis­sait de leur deuxième mai­son, à l’aise dans leurs mou­ve­ments comme dans l’es­pace-temps, bien dans leurs têtes.

Ca­tas­trophe est à l’image du pa­lais de la Dé­cou­verte : un pied sur terre, un autre dans la lune. Pro­duc­teurs d’une pen­sée phi­lo­so­phi­co-gé­né­ra­tion­nelle, créa­teurs de per­for­mances, de mor­ceaux, de clips, ils signent un pre­mier ou­vrage dou­blé d’un pre­mier al­bum, tous deux por­teurs d’un titre au ro­man­tisme rê­veur, La nuit

est en­core jeune, l’un aux édi­tions Pau­vert, l’autre sur le la­bel Tri­ca­tel. La nuit comme lieu de dé­am­bu­la­tion phy­sique et phi­lo­so­phique, à la lueur de pen­sées et de sources d’émer­veille­ment. On y pé­nètre sans bien sa­voir ce qu’on va y trou­ver. On en res­sort bous­cu­lée et pen­sive, pas sûre de ce qu’on y a trou­vé et pour­tant en­ti­chée de leur ur­gence, de leur in­tran­quilli­té, de leur amour des mots, de ceux qui ex­priment les larmes et la joie, la vie et la mort. Cli­ché, dit comme ça, mais juste. Car il y a du cli­ché chez Ca­tas­trophe, du pre­mier de­gré mal­adroit. Et c’est bien ce qui a va­lu à ce col­lec­tif fon­dé par Blan­dine Rin­kel – au­teure de

L’Aban­don des pré­ten­tions (Fayard), sé­lec­tion­né pour le Gon­court du pre­mier ro­man 2017 – et par son amou­reux, Pierre Jouan – 25 ans, pia­niste, écri­vain, com­po­si­teur –, de sus­ci­ter la contro­verse.

C’était en sep­tembre 2016. Ca­tas­trophe si­gnait dans Li­bé­ra­tion une tribune in­ti­tu­lée “Puisque tout est fi­ni, tout est per­mis” et les es­prits

s’échauf­faient. “Nous sommes après la mort, et une cer­taine fo­lie s’em­pare de nous.

(…) Le monde est une pâte à mo­de­ler, pas cette masse inerte et triste pour la­quelle il passe. Des fu­turs mul­ti­co­lores nous at­tendent. N’ayez pas peur, il n’y a plus rien à perdre”, écri­vaient-ils. Cer­tains criaient au gé­nie, quand d’autres dé­non­çaient des si­tua­tion­nistes de pa­co­tille, des pen­seurs du di­manche. Comme Le Drone, site de cri­tiques sur la mu­sique, qui leur re­pro­chait de “tri­an­gu­ler Houel­le­becq, Mu­ray et Beig­be­der” et de ne pro­duire qu’“une ful­gu­rance poétique qui vise sans doute un ab­so­lu rim­bal­dien mais qui tombe en plein Fauve”. La même em­poi­gnade risque de res­sur­gir au­tour de La nuit est en­core jeune qui part du même pos­tu­lat : puisque chaque vie est unique, rien ne peut avoir “dé­jà été fait” et tout reste à in­ven­ter.

A la ré­si­gna­tion d’un monde se dé­fi­nis­sant comme “en crise”, Ca­tas­trophe op­pose le “faire” : bou­ger les lignes, se­couer les es­prits, ré­veiller la vi­gi­lance d’une so­cié­té as­sou­pie qui ne prend plus la peine de com­mu­ni­quer, d’em­ployer le bon mot au bon en­droit, de s’en­thou­sias­mer sur ce monde à re­créer. “Tout était dit, de­puis plus de sept mille ans qu’il y avait des hommes et qui pen­saient, et pré­su­mer que nous avions quelque chose d’in­édit à ap­por­ter re­le­vait donc de l’hy­bris, du pé­ché d’or­gueil, voire pire, d’un dé­faut de culture. C’est pour­tant une vieille idée, de pen­ser que tout est dit. (…) Il faut être anes­thé­sié ou dé­mis­sion­naire pour re­fu­ser de sen­tir ce qui, chaque nuit, naît au­tre­ment”, déclarent-ils

au cha­pitre “La Ré­sur­rec­tion des sta­tues” dans le­quel la vo­lon­té du faire (et de ne pas se lais­ser faire) vient contes­ter les sta­tues qui par­sèment nos villes, of­frant “à l’His­toire un vi­sage im­muable”. Tout com­mence par un sou­ve­nir. Ce­lui de l’en­fant Ca­tas­trophe déso­béis­sant

aux adultes en s’aven­tu­rant dans un parc qui lui laisse un goût d’eldorado. De­ve­nu adulte, l’en­fant ne se dé­bat “que dans l’es­poir d’en re­trou­ver la piste”. Son man­tra se­ra une ci­ta­tion de Jan­ké­lé­vitch : “Com­men­cez par ‘faire’, en sup­po­sant le pro­blème ré­so­lu, pour en­suite le ré­soudre : com­men­çons donc par la fin et le reste vien­dra à nous.” Aux dé­trac­teurs, Blan­dine

Rin­kel ré­pond : “J’ai l’im­pres­sion qu’en France il y a une grande mé­fiance qui em­pêche de s’y mettre, comme Be­ckett qui di­sait ‘ra­ter en­core, ra­ter mieux’. Il ne faut pas res­ter pa­ra­ly­sé sur le re­bord de notre vie en ayant peur de sau­ter.” Ha­drien Bou­vier, dra­ma­turge et membre du col­lec­tif Ro­sa, ajoute : “C’est jus­te­ment parce qu’on est jeunes qu’on a vou­lu écrire ce livre main­te­nant, sur ce qu’on pense main­te­nant !”

Ca­tas­trophe saute, bon­dit même. De pro­jet en pro­jet, d’idée en idée, avide, vo­race face à cette vie qui va trop vite

“Des fu­turs mul­ti­co­lores nous at­tendent. N’ayez pas peur, il n’y a plus rien à perdre” EX­TRAIT D’UNE TRIBUNE PA­RUE DANS “LI­BÉ­RA­TION”

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