en Irak

En Irak, de nom­breuses épouses de membres de l’or­ga­ni­sa­tion Etat is­la­mique se re­trouvent seules à at­tendre leurs ma­ris qui ne re­vien­dront pro­ba­ble­ment ja­mais. Dans cette ère post-Daech, elles oc­cupent une po­si­tion aus­si vul­né­rable que trouble.

Les Inrockuptibles - - Sommaire - TEXTE Lau­rène Day­card PHOTO Se­bas­tian Cas­te­lier

Epouses de ji­ha­distes dans une ère post-Daech : quel ave­nir ?

NARJIS SHABAAN AH­MED, 22 ANS, RÊVE QUE SON MA­RI N’AIT JA­MAIS RE­JOINT L’ÉTAT IS­LA­MIQUE. Dans un Al­ge­co, une ONG lo­cale vient tout juste d’ou­vrir un es­pace d’écoute pour les femmes. Ma­ha Abid Al-Ka­reem, as­sis­tante so­ciale nou­vel­le­ment en poste à Sha­ha­ma, s’at­tend à re­ce­voir des vic­times de har­cè­le­ment sexuel : “Un gar­dien peut leur pro­mettre par exemple de sor­tir ou d’avoir de la nour­ri­ture si elles font cer­taines choses.” Pour Narjis et Kawz­har, c’est hors de ques­tion : “Même si on était dans le dé­sert, on pré­fé­re­rait se ma­rier avec un chien plu­tôt qu’avec eux.”

Alors, pour évi­ter tout risque de per­sé­cu­tion, les épouses ayant pu fuir à temps les ter­ri­toires de l’EI se cachent.

“Il avait

ses idées de ji­had dans la tête”, sou­pire-t-elle. Elle était ma­riée de­puis deux mois avec Ibra­him, jeune étu­diant en is­lam, lorsque le groupe ter­ro­riste a pris le contrôle de leur vil­lage du dis­trict de Shir­qat, dans la val­lée du Tigre. C’était en juin 2014 et le couple n’avait même pas eu le temps d’en­re­gis­trer ad­mi­nis­tra­ti­ve­ment la cé­ré­mo­nie re­li­gieuse. A cause de cette union, elle est dé­te­nue avec sa mère de­puis jan­vier 2017 dans le camp de Sha­ha­ma, en bor­dure de Ti­krit, à 200 ki­lo­mètres au nord de Bag­dad.

Nous sommes en juin 2017, il fait une cha­leur étouf­fante et la jeune femme jeûne pour le ra­ma­dan. Comme deux cents autres proches de Daech, elle est par­quée dans ce camp de tentes sans sa­voir quand elle pour­ra en sor­tir. L’aide hu­ma­ni­taire se fait rare. Les mi­li­ciens lo­caux des Ha­chd al-Chaa­bi, forces pa­ra­mi­li­taires au­jourd’hui in­cor­po­rées à l’ar­mée ira­kienne, ont pro­cé­dé à ces ar­res­ta­tions ar­bi­traires pour net­toyer les vil­lages avoi­si­nants de tous ceux qu’ils es­timent trop proches de l’en­ne­mi.

A Sha­ha­ma, Narjis s’est liée d’ami­tié avec Kawz­har Yous­sif Ha­mad, une autre épouse d’un membre de Daech, em­pri­son­née avec ses jeunes en­fants. Entre leurs deux tentes, elles ont ti­ré une toile ci­rée afin de pas­ser leurs jour­nées à l’ombre. “Les sol­dats

ont dy­na­mi­té ma mai­son”, se sou­vient Kawz­har. Quand on les ques­tionne sur la vie sous l’Etat is­la­mique, les jeunes femmes se montrent peu di­sertes. “Nos ma­ris ne nous di­saient rien de ce qu’ils fai­saient, es­quivent les amies. Ils tra­vaillaient par­fois

aux check­points ou à la sta­tion-ser­vice.” Elles nous ap­prennent qu’ils sont à Mos­soul – à l’époque, la ville est tou­jours en par­tie sous oc­cu­pa­tion – mais as­surent qu’ils ne com­battent pas. “Mon

ma­ri me manque. Je ne sais pas s’il est vi­vant”, souffle Narjis. Des épouses seules à at­tendre le re­tour de leurs ma­ris comme Narjis et Kawz­har, il y en a beau­coup d’autres. “Sur le plan ju­ri­dique, ces femmes ne risquent pas de charges cri­mi­nelles. Elles n’ont rien fait et il n’y a au­cune rai­son de les sanc­tion­ner”, ob­serve Bel­kis Wille, en­quê­trice pour Hu­man Rights Watch. Mais si être ma­riée à un membre de Daech n’est pas un crime, leur de­gré d’im­pli­ca­tion est dif­fi­cile à ju­ger du fait même des pré­ceptes idéo­lo­giques de l’EI. Le pro­to-Etat leur de­man­dait de li­vrer un “ji­had sans com­battre”*. Com­prendre : veiller avant tout au re­pos des hommes et éle­ver la nou­velle gé­né­ra­tion de com­bat­tants. Au­jourd’hui, ces femmes cris­tal­lisent les dé­si­rs de re­vanche. Ain­si, Narjis et Kawz­har ex­pliquent que les sol­dats pro­posent aux dé­te­nues d’être li­bé­rées si elles se ma­rient avec eux. “Pour­quoi les Ha­chd al-Chaa­bi au­raient-ils en­vie de se ma­rier avec des femmes de Daech ? Parce qu’ils pour­ront dire qu’ils ont cou­ché avec nous”, lance Kawz­har.

Et si be­soin, elles n’hé­sitent pas à s’in­ven­ter une nou­velle iden­ti­té. Au prin­temps, nous ren­con­trions deux soeurs vi­vant ter­rées dans un ap­par­te­ment d’une ban­lieue pauvre de Mos­soul Est. A l’époque, la ville est tou­jours cou­pée en deux. La rive asia­tique du Tigre a été re­prise par les forces gou­ver­ne­men­tales de­puis le dé­but de l’an­née. Mais de l’autre cô­té du fleuve, les com­bats contre l’Etat is­la­mique se pour­suivent. De fré­quents bruits d’ex­plo­sions viennent le rap­pe­ler. Une as­sis­tante so­ciale d’une ONG tra­vaillant au­près des femmes de Mos­soul nous in­dique dis­crè­te­ment l’ap­par­te­ment si­tué au rez-de-chaus­sée d’un bloc de béton en­tou­ré de dé­chets. “Là-bas, les gens du quar­tier disent que ce sont des femmes

de ji­ha­distes”, nous souffle-t-elle, tout en re­fu­sant de nous ac­com­pa­gner plus loin, té­ta­ni­sée.

Der­rière la porte, il y a Zay­nab, 32 ans, Ra­bab, 31 ans, et aus­si leur mère, Ay­man Ab­dol­lah, qui reste dis­crète. Elles nous font as­seoir dans leur sa­lon qua­si­ment vide. Leurs onze en­fants viennent nous re­joindre en de­mi-cercle pour écou­ter. Ra­bab, le vi­sage voi­lé de mauve, prend sur ses ge­noux l’une de ses filles pour lui faire des tresses. La pe­tite porte un T-shirt “Love Me Love” et il y a une ser­viette de bain Min­nie Mouse en train de sé­cher sur une porte. Face à nos ques­tions, les femmes nient d’abord tout lien avec les ji­ha­distes. “Mon ma­ri tra­vaillait dans le bâ­ti­ment mais il a été au chô­mage sous l’Etat is­la­mique. Il a pas­sé tout son temps à la mai­son”, en­tame Ra­bab. “Le mien aus­si avait per­du son em­ploi”, ren­ché­rit Zay­nab, qui se pré­sente comme l’épouse d’un char­pen­tier. “C’est comme si la vie s’était ar­rê­tée sous l’EI !” Pour­quoi se re­trouvent-elles seules ? Ra­bab ra­conte avoir été for­cée de fuir lorsque les opé­ra­tions pour re­prendre son quar­tier ont dé­mar­ré. “Mon ma­ri s’était ab­sen­té pour faire des courses”, pré­texte-t-elle. A me­sure que la conver­sa­tion avance, l’his­toire de­vient de plus en plus confuse. Au bout d’une ving­taine de mi­nutes, la grande soeur s’in­quiète : “Qu’est-ce que l’on risque à vous par­ler dans le cas où on au­rait

“J’ai peur pour mes en­fants. Tel­le­ment peur. Il y a deux jours, j’ai vou­lu me tuer parce que per­sonne ne veut de nous ou même nous par­ler” RA­BAB

Dans les ter­ri­toires re­con­quis, les risques de ven­det­ta sont pré­gnants et il vaut mieux évi­ter tout contact avec ceux qui ont un lien avec l’EI.

Pour le mo­ment, les soeurs in­diquent sub­sis­ter grâce à la maigre pen­sion que per­çoit la grand-mère, 100 000 di­nars ira­kiens (70 eu­ros). Si leurs ma­ris ne re­viennent ja­mais, leur si­tua­tion risque de se com­pli­quer. Elles ne pour­ront pas être éli­gibles à l’aide fi­nan­cière d’un mil­lion de di­nars (720 eu­ros) al­louée par l’Etat ira­kien à chaque fa­mille de dé­pla­cés. Pour ce­la, il fau­drait qu’elles puissent ob­te­nir un cer­ti­fi­cat prou­vant que leurs ma­ris sont por­tés dis­pa­rus. D’après Ma­ri­wan Omer, avo­cat pour Qan­dil, une ONG ap­por­tant un sou­tien ju­ri­dique aux dé­pla­cés, il faut at­tendre trois ans sans preuve de vie pour qu’un tri­bu­nal dé­livre ce do­cu­ment. L’autre op­tion se­rait le di­vorce, mais si l’homme est por­té dis­pa­ru, il faut alors pa­tien­ter deux an­nées se­lon la loi ira­kienne, et un an se­lon celle du Kur­dis­tan ira­kien, avant que le tri­bu­nal n’édite le pa­pier du di­vorce. Et dans tous les cas, si les au­to­ri­tés ap­prennent que ces femmes ont un lien avec l’EI, toute sub­ven­tion leur se­ra au­to­ma­ti­que­ment re­fu­sée. “En at­ten­dant, elles ne per­çoivent pro­ba­ble­ment au­cun re­ve­nu puisque ce n’est pas dans la tra­di­tion

que les femmes tra­vaillent”, ana­lyse Hil­dur Gudb­jorns­dot­tir, cheffe de pro­jet pour Qan­dil. L’ONG es­père que l’Etat ira­kien va adap­ter sa lé­gis­la­tion à ces nou­veaux cas de fi­gure.

L’or­ga­ni­sa­tion ar­pente les camps pour ré­soudre au cas par cas l’im­mense casse-tête ad­mi­nis­tra­tif pro­vo­qué par la guerre. Les équipes mo­biles de Qan­dil viennent d’iden­ti­fier une épouse de Daech. “Son ma­ri a re­joint l’EI parce qu’ils étaient très pauvres”, nous pré­vient-on. Fa­ti­ma (le pré­nom a été mo­di­fié) nous re­çoit

été proche de l’Etat is­la­mique ?” Son corps tremble. Nous lui as­su­rons que nous ne sommes pas de la po­lice, que nous ne la ju­ge­rons pas et qu’on veut seule­ment écou­ter son his­toire. La vraie. Elle éclate en san­glots : “La vé­ri­té, c’est que mon ma­ri a tra­vaillé

pour Daech parce qu’on avait faim.” L’une cer­ti­fie que le sien gar­dait les check­points, l’autre qu’il était vi­gile de nuit. “Ils n’ont

ja­mais tué ou tor­tu­ré”, in­sistent-elles. Pour ces pe­tites mains de l’Etat is­la­mique, les sa­laires s’éle­vaient, d’après leurs épouses, à 250 000 et 300 000 di­nars ira­kiens (180 et 215 eu­ros), se­lon le nombre d’en­fants pré­sents dans le foyer. Comme beau­coup d’autres Mos­sou­liottes, ces femmes avouent avoir ac­cueilli avec un cer­tain in­té­rêt, presque de l’en­thou­siasme, l’ar­ri­vée des ji­ha­distes en juin 2014. “Avant eux, la si­tua­tion était tel­le­ment mau­vaise que nous nous sommes dit que la vie de­vien­drait meilleure, se sou­viennent-elles. Mais on a com­pris qu’ils al­laient seule­ment tout dé­truire.” Alors, quand le ma­ri de Ra­bab lui a an­non­cé vou­loir les re­joindre, elle af­firme s’y être op­po­sée. “Il m’a me­na­cée de di­vor­cer si je ne l’ac­cep­tais pas”, pour­suit-elle. Sa pe­tite soeur es­time que Daech “a la­vé son cer­veau”. Ra­bab se­rait tou­jours en contact avec lui par té­lé­phone. Il se ca­che­rait pour évi­ter de se battre. L’in­for­ma­tion est im­pos­sible à vé­ri­fier et les soeurs n’ont de toute fa­çon au­cun in­té­rêt à ré­vé­ler que leurs ma­ris ont pris les armes. “Je n’ai ja­mais ra­con­té cette his­toire à qui­conque, conclut l’aî­née. J’ai peur pour mes en­fants. Tel­le­ment peur. Il y a deux jours, j’ai vou­lu me tuer parce que per­sonne ne veut de nous ou même nous par­ler. Nous n’avons plus de mai­son. Cet ap­par­te­ment n’est pas à nous, c’est un oncle qui nous a au­to­ri­sés à y res­ter pour un mois, pas plus.”

Zay­nab (à gauche) et Ra­bab oc­cupent tem­po­rai­re­ment un ap­par­te­ment avec leurs en­fants à Mos­soul Est, après avoir dû fuir leur quar­tier à l’ouest de la ville

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