Bar­ba­ra, Jean­nette…

de Ma­thieu Amal­ric Un double por­trait écla­té et vir­tuose de l’ico­nique chan­teuse et de l’ac­trice qui l’in­ter­prète.

Les Inrockuptibles - - Sommaire - Jean-Bap­tiste Mo­rain

UNE AC­TRICE (JEANNE BA­LI­BAR) EST DE RE­TOUR À PA­RIS.

Elle va jouer le rôle de Bar­ba­ra dans un film réa­li­sé par un ci­néaste en­fié­vré (Ma­thieu Amal­ric). Mais la fic­tion et la réa­li­té se fondent, se su­per­posent. Bar­ba­ra ré­pète son pro­chain spec­tacle dans des images d’archives, puis c’est Ba­li­bar qui joue ces images an­ciennes, se sub­sti­tuant à la vraie Bar­ba­ra dans un al­ler-re­tour ver­ti­gi­neux. Pen­dant qu’Amal­ric, ins­tal­lé à sa table de tra­vail, s’ar­rache les cheveux, chan­geant pour la énième fois le scé­na­rio du film et dé­pla­çant des bouts de pa­piers col­lants de dif­fé­rentes cou­leurs sur son plan de tour­nage.

Les deux ré­gimes d’images (les vraies images de Bar­ba­ra, celles mises en scène par Amal­ric et re­jouées par Ba­li­bar) vont et viennent. Le trouble s’ac­croît entre ce qui est de l’ordre de la vé­ri­té (ou du reportage) et ce qui re­lève de la re­cons­ti­tu­tion avec des ac­teurs (comme les scènes avec Au­rore Clé­ment dans le rôle de la mère de Bar­ba­ra). Bien­tôt, on ne sait plus si on voit l’ac­trice vi­vante ou la chan­teuse morte, d’au­tant que Jeanne Ba­li­bar sait tout faire

(chan­ter, jouer du pia­no, tri­co­ter, etc.). Comme si un calque se dé­pla­çait sur l’image d’ori­gine, créait un trem­blé.

Le spec­ta­teur se laisse bien­tôt en­traî­ner dans cette faille es­thé­tique, ne cherche plus à sa­voir, à dis­tin­guer le vrai du faux (et vice ver­sa), il se laisse glis­ser dans un gouffre oni­rique d’images dont l’ori­gine ne lui im­porte plus. Bar­ba­ra vit sous deux vi­sages, sous deux époques, sous deux modes de mise en scène, au même mo­ment, comme un Pi­ka­chu et son double nu­mé­rique. Nous sommes pris dans les fi­lets du dis­po­si­tif ci­né­ma­to­gra­phique mis en place par Ma­thieu Amal­ric.

Ce qui est beau dans Bar­ba­ra, c’est qu’on n’en connaît pas trop la na­ture. Le film échappe aux di­vers genres et sous-genres. Ou bien il les ad­di­tionne, et c’est ce qui fait tout son prix : ni un do­cu­men­taire, ni une fic­tion (ce n’est pas un bio­pic)… A moins que l’on consi­dère (comme le fai­sait Ri­vette) que tout film est un do­cu­men­taire sur son tour­nage. Ou que, comme le fai­sait Go­dard (on songe à Pas­sion ou à Lettre à Fred­dy

Buache), toute image (comme celle d’un avion qui tra­verse le ciel) est bonne à prendre, à vo­ler, à en­re­gis­trer dans son ur­gence même, dans son pré­sent.

Qu’est-ce qui est vrai ou faux ? Qu’est-ce qui est joué dans Bar­ba­ra ?

Bar­ba­ra la chan­teuse ne jouait-elle pas dans la vie un per­son­nage nom­mé Bar­ba­ra ? En quoi Jeanne Ba­li­bar joue-t-elle da­van­tage ou moins que dans la vie ? Qu’est-ce qui a été pré­mé­di­té par la mise en scène dans cette mise en abyme lu­dique ? Qu’est-ce qui est né du tour­nage ? Puis du mon­tage ?

Dif­fi­cile à dire, et on s’en moque au fond, puisque ce mé­lange d’époques et de per­son­nages dans leur vir­tua­li­té (en quoi Bar­ba­ra se­rait-elle plus “réelle” que Ba­li­bar ?) nous ra­mène tou­jours à l’oeuvre même de Bar­ba­ra. Pour­tant, si l’on en­tend dans le film beau­coup de chan­sons connues de la grande dame en noir, il ne s’agit pas d’un best-of : cer­tains clas­siques manquent, ce n’est pas l’ex­haus­ti­vi­té qui est vi­sée. Qu’est-ce donc que ce film étrange et sin­gu­lier ? Une évo­ca­tion, un mes­sage d’amour pour une chan­teuse morte, ce­lui d’un réa­li­sa­teur pour l’ac­trice qui fut long­temps sa com­pagne ou bien ce­lui d’une ac­trice qui ai­ma son réa­li­sa­teur ?

C’est peut-être tout sim­ple­ment un film sur l’acte de créa­tion. Sur les gestes, les notes, les pa­roles à ap­prendre et à ré­pé­ter, mais aus­si sur le tra­vail qui se pro­duit par ac­cu­mu­la­tion ou par in­ad­ver­tance, in­cons­ciem­ment, qui ré­clame temps, pa­tience, ré­flexion. Du temps. Du rêve.

Bar­ba­ra a re­çu le Prix Jean Vi­go 2017 et le Prix de la poé­sie du ci­né­ma Un cer­tain re­gard, lors du der­nier Fes­ti­val de Cannes. Ce n’est que jus­tice.

Le film échappe aux di­vers genres et sous-genres. Ou bien il les ad­di­tionne, et c’est ce qui fait tout son prix

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