PLA­NÈTE CLAIRE

Les Inrockuptibles - - Rencontre - TEXTE Serge Ka­gans­ki PHO­TO Re­naud Mon­four­ny

Qu’ar­rive-t-il à CLAIRE DE­NIS ? Alors que sort en salle, dans une se­maine, sa toute pre­mière co­mé­die, Un beau so­leil in­té­rieur, écrite avec Ch­ris­tine An­got et où rayonne Ju­liette Bi­noche, l’au­teure de Trouble Eve­ry­day tourne ac­tuel­le­ment un film de SF avec l’ac­trice fran­çaise et Ro­bert Pat­tin­son. Un dou­blé qui pour­rait bien mar­quer un nou­veau temps fort de sa car­rière.

30 AOÛT, CO­LOGNE. ON RE­TROUVE CLAIRE DE­NIS ET SON ÉQUIPE À TROIS JOURS DU PRE­MIER TOUR DE MA­NI­VELLE DE “HIGH LIFE”, son film de science-fic­tion avec Ro­bert Pat­tin­son et Ju­liette Bi­noche. Au mo­ment où sor­ti­ra Un beau so­leil

in­té­rieur, elle se­ra en plein tour­nage. Co­écrit avec Ch­ris­tine An­got et avec dé­jà Bi­noche en tête d’af­fiche, le film a été cha­leu­reu­se­ment ac­cueilli en mai der­nier à la Quin­zaine des réa­li­sa­teurs. La ta­len­tueuse Claire se trouve donc à un mo­ment très ai­gu de son par­cours, entre son film le plus “fa­cile” – qui est aus­si sa pre­mière co­mé­die et un potentiel suc­cès com­mer­cial – et une co­prod internationale bar­dée de stars – qui se­ra aus­si son pre­mier saut dans la SF.

High Life, pro­jet am­bi­tieux mis en route il y a presque trois ans, s’est d’abord en­li­sé dans les pro­blèmes fi­nan­ciers. Le tour­nage étant sus­pen­du, le pro­duc­teur Oli­vier Del­bosc pro­pose à Claire De­nis d’adap­ter les Frag­ments d’un dis­cours

amou­reux de Ro­land Barthes. La ci­néaste ac­cepte à condi­tion de tra­vailler avec Ch­ris­tine An­got, dont elle a adap­té

Les Pe­tits dans un court mé­trage des­ti­né à l’école d’art du Fresnoy. Très vite, les deux femmes dé­laissent Barthes et se concentrent sur leurs propres frag­ments. “Ecrire ce film a été très gai, ra­conte Claire De­nis. Dans le livre de Barthes, je me sou­ve­nais du mot ‘ago­ny’. L’ago­nie fait souf­frir, mais quand on la ra­conte après, on est re­par­ti dans la vie, même si l’ago­nie blesse en­core un peu.”

Cette os­cil­la­tion entre la souf­france et la joie est exac­te­ment le mou­ve­ment d’Un beau so­leil in­té­rieur. A Cannes, tout le monde a re­mar­qué qu’on rit pour

la pre­mière fois de­vant un film de

Claire De­nis. “Je peux être co­casse dans la vie mais je crois que j’ai pro­fon­dé­ment un tem­pé­ra­ment sombre, dé­pres­sif. Ch­ris­tine n’a pas un hu­mour qui fait écla­ter de rire mais elle fait pas­ser ses his­toires d’amour avec tou­jours un fond de drô­le­rie. Ni elle ni moi ne sommes des femmes fran­che­ment gaies mais je pense que notre as­so­cia­tion est bur­lesque.”

Au cas­ting, on re­trouve beau­coup d’amis de Claire dont pas mal de ci­néastes (Beau­vois, Ba­las­ko, mais aus­si Bru­no Po­da­ly­dès, Alex Des­cas…). Pour faire un film, la ci­néaste aime s’en­tou­rer de proches, ce qui n’ex­clut pas la nou­veau­té : au coeur du film rayonne donc Ju­liette Bi­noche. L’ac­trice ra­conte : “On s’est ren­con­trées il y a long­temps et je me sou­viens de son hu­ma­ni­té, de sa bien­veillance avec les ac­teurs. Elle m’avait pro­po­sé de faire Cho­co­lat mais j’étais oc­cu­pée à ce mo­ment-là. On sa­vait qu’on al­lait un jour tra­vailler en­semble.” Il a fal­lu un temps d’adap­ta­tion entre leurs sen­si­bi­li­tés, leurs fa­çons de tra­vailler. Bi­noche tou­jours : “Pen­dant un tour­nage, Claire parle beau­coup, or moi j’ai be­soin

“Ni Ch­ris­tine (An­got) ni moi ne sommes des femmes fran­che­ment gaies mais je pense que notre as­so­cia­tion est bur­lesque” CLAIRE DE­NIS

de si­lence. Elle m’a dit qu’elle par­lait sou­vent sans ré­flé­chir mais qu’en­suite, au calme, les choses in­cons­cientes af­fleu­raient. Ça m’a ai­guillée sur son ter­rain à elle. La pa­role de Claire me per­tur­bait au dé­but, puis ça m’a ai­dée. Une fois que j’ai com­pris ça, on s’est su­per­be­ment en­ten­dues. Elle a une re­la­tion très forte à l’in­té­rio­ri­té, la sienne et celle de l’autre. Il faut du temps pour que les choses se passent, par­fois mal­gré nous, il ne faut pas être dans une vo­lon­té hâ­tive. Claire per­met ça.”

De son cô­té, la ci­néaste vou­lait une Bi­noche ap­pé­tis­sante, vo­lup­tueuse,

“cré­meuse”, et elle s’est ins­pi­rée des hé­roïnes de la street ar­tist Miss Tic aux­quelles elle a em­prun­té la frange brune, les cuis­sardes, le look d’ama­zone sexy. “Cer­tains ci­néastes ont be­soin de pro­vo­quer, de bous­cu­ler pour fil­mer, confie Bi­noche. Ce n’est pas le cas avec Claire. Je me suis sen­tie ai­mée et pro­té­gée par elle, et ce n’est pas si fré­quent. Elle aime le ci­né­ma pour rendre les gens beaux. Elle a be­soin d’ai­mer pour fil­mer, comme Leos Ca­rax.” Un beau so­leil in­té­rieur est le pre­mier film drôle de Claire De­nis mais aus­si son plus lim­pide, son plus par­lant, son plus évident. Eton­née par les rires du pu­blic can­nois, elle est cons­ciente de te­nir là un pro­jet qui pour­rait sé­duire un plus large pu­blic, même si la ques­tion du box-of­fice l’in­té­resse moins que la re­la­tion au spec­ta­teur. “J’ai tou­jours res­sen­ti en moi une croyance naïve se­lon la­quelle mes films se­raient ac­ces­sibles à tout le monde. Comme di­sait Ri­vette, un film mal­heu­reux rend mal­heu­reux ; il pen­sait sans doute au Pont du Nord qui n’a pas été vu. Un beau so­leil…, en re­vanche, c’est une joie to­tale, de­vant et der­rière l’écran.” Avec la ce­rise De­par­dieu qui cou­ronne le film d’une

Ju­liette Bi­noche dans Un beau so­leil in­té­rieur

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