Sto­ry

Ré­cit d’un des dé­fi­lés les plus mar­quants du créa­teur belge Martin Mar­gie­la

Les Inrockuptibles - - Sommaire - Martin Mar­gie­la Texte Gé­ral­dine Sar­ra­tia et Maï­der Gé­rard

A la char­nière des an­nées 1990, le Belge MARTIN MAR­GIE­LA a ra­di­ca­le­ment chan­gé la mode. Ses dé­fi­lés hap­pe­nings hantent en­core au­jourd’hui l’ima­gi­naire des jeunes créa­teurs, de Ve­te­ments à Y Pro­ject. Ré­cit au pré­sent d’un des plus mar­quants : ça se passe un jour froid d’oc­tobre 89, dans un squat du XXe ar­ron­dis­se­ment.

Cer­taines sil­houettes semblent sor­tir du pres­sing : elles sont vê­tues de grandes robes en sacs plas­tiques. Sur leur buste, on lit “90”

UN DέNER, UN AN AU­PA­RA­VANT, AVAIT SUF­FI À SCEL­LER LEUR AMI­TIÉ :

Fré­dé­ric San­chez avait ren­con­tré le de­si­gner belge Martin Mar­gie­la par l’en­tre­mise d’Agathe, une amie man­ne­quin. A la re­cherche de mu­sique pour ses fu­turs shows, Martin avait in­vi­té le jeune sound de­si­gner chez lui. Et Fré­dé­ric San­chez, qui ve­nait de faire ses pre­miers pas dans la mu­sique de dé­fi­lés au­près de Mar­tine Sit­bon, a tout de suite sen­ti une connexion. Comme lui, Mar­gie­la ai­mait le Vel­vet, Wa­rhol. Quand le créa­teur lui avait mon­tré son dos­sier, Fré­dé­ric avait res­sen­ti un choc : il avait pas­sion­né­ment ai­mé les des­sins, les tis­sus qui lais­saient voir le vi­sage en trans­pa­rence. La marque était si­gni­fiée par une an­ti-si­gna­ture : en lieu et place de nom ou d’éti­quette, quatre points dans le dos des vê­te­ments. Tel un mi­roir, Mar­gie­la sem­blait re­flé­ter toutes les ob­ses­sions de Fré­dé­ric pour l’arte po­ve­ra, les émo­tions qu’il pou­vait res­sen­tir quand il voyait les spec­tacles de Pi­na Bausch ou les pièces d’Hans-Pe­ter Cloos aux Bouffes du Nord. Il avait éga­le­ment ren­con­tré Jen­ny Mei­rens, l’as­so­ciée, la tête plus com­mer­ciale du pro­jet.

Un an plus tard, leur col­la­bo­ra­tion avait pris forme pour le pre­mier dé­fi­lé du créa­teur. Il avait eu lieu au Café de la Gare, un vieux théâtre aux stra­pon­tins rouges un peu pous­sié­reux, juste der­rière Beau­bourg. C’était un dé­fi­lé d’un nou­veau genre, que Martin qua­li­fiait vo­lon­tiers de hap­pe­ning. Il n’y avait pas de podium et les man­ne­quins cir­cu­laient au­tour du pu­blic as­sis. Leur vi­sage était voi­lé. Un drap blanc po­sé au sol des­si­nait le par­cours. Elles por­taient des chaus­sures étranges. A un mo­ment, Martin les avait fait mar­cher dans de la pein­ture rouge. Avec leurs pieds, elles des­si­naient des marques au sol.

Dans Pa­ris, on en avait beau­coup par­lé. Le show avait re­mis en ques­tion

les règles du jeu, les dé­fi­lés à thème dans la Cour car­rée du Louvre. Beau­coup de ré­dac­trices de grands jour­naux ra­geaient d’être pas­sées à cô­té. Elles étaient ve­nues plus nom­breuses au sui­vant, au Glo­bo, une petite boîte de nuit sur les Grands Bou­le­vards.

Nul doute qu’elles se­raient là au­jourd’hui jeu­di 19 oc­tobre 1989, pour la pré­sen­ta­tion de la col­lec­tion prin­temps-été 90.

Les invitations, co­lo­riées au feutre oran­gé par des en­fants et en­voyées les jours pré­cé­dents, se sont ar­ra­chées. Les coups de fil ne cessent d’ar­ri­ver au siège de la mai­son, dans le XVIIIe. Mais la ré­ponse est in­va­ria­ble­ment la même : non, il n’est pas pos­sible d’en re­ce­voir de sup­plé­men­taire. Au-de­là du flyer, le lieu fait dé­bat. Martin a choi­si un squat, un jar­din d’en­fants à l’abandon du pas­sage Jos­seaume, dans le XXe ar­ron­dis­se­ment, quar­tier Bu­zen­val. Un des en­droits les plus pauvres de la ca­pi­tale. As­sis à la ter­rasse d’un des ca­fés reu­beu du quar­tier, on aper­çoit pas mal de toxs qui zonent ou font leurs pe­tites af­faires.

Em­ma­nuelle Ma­fille connaît bien le quar­tier. Elle y a vé­cu quelques an­nées au­pa­ra­vant. Elle bosse dé­sor­mais chez Co­rinne Cob­son et veut ab­so­lu­ment as­sis­ter à ce dé­fi­lé. Elle a vu les invitations et tous ses potes en parlent. Ça a l’air punk, nou­veau, ex­ci­tant. A l’en­trée, elle donne son car­ton à une des per­sonnes en blouse blanche, qui garde un vi­sage im­pas­sible. Elle pé­nètre en­fin dans les lieux. Le ter­rain vague est en pente. C’est boueux, elle sent ses chaus­sures s’en­fon­cer un peu dans le sol. Il fait nuit et sur­tout très froid. Des pro­jec­teurs éclairent la scène d’une lu­mière blanche. C’est hard. Par peur de la pluie, un auvent de for­tune a été construit. Sur des struc­tures en bois, de larges ten­tures blanches sont sus­pen­dues. Le dé­fi­lé se dé­rou­le­ra en des­sous.

Em­ma­nuelle s’as­soit où elle peut – as­sez loin –, sur une des chaises dis­po­sées en forme de U. Le par­cours du show est éten­du. Au mi­lieu du pu­blic, elle aper­çoit des en­fants du quar­tier, as­sis, par­fois en com­pa­gnie de leur fa­mille. Les gens semblent su­per contents d’être ren­trés, les en­fants jouent en at­ten­dant le show et on sent comme une ef­fer­ves­cence, une éner­gie très par­ti­cu­lière et cha­leu­reuse qui at­té­nue la pre­mière im­pres­sion hard et mi­ni­ma­liste du lieu.

De la mu­sique punk re­ten­tit. Les filles com­mencent à mar­cher. Leurs che­veux sont ra­me­nés en un chi­gnon dé­fait. Leurs yeux sont sur­li­gnés de blanc, leurs lèvres ren­dues brillantes par le gloss. Les tailles sont très mar­quées, les jupes cein­tu­rées ou dra­pées. Ef­fet de contraste, les hauts sont eux très ser­rés, presque trop pe­tits, quand les filles ne marchent pas torse nu. Cer­taines sil­houettes semblent sor­tir du pres­sing : elles sont vê­tues de grandes robes en sacs plas­tiques. Sur leur buste, on lit “90”. Les vê­te­ments ne sont pas cou­sus mais scot­chés, par­fois taillés dans des sacs Mo­no­prix, du pa­pier, du plas­tique, du mé­tal.

As­sise dans le pu­blic, la jour­na­liste et his­to­rienne de la mode Flo­rence Mül­ler est cap­ti­vée par ce qu’elle voit. Que veut dire Mar­gie­la ? Veut-il res­sus­ci­ter les an­nées punk ? Il y a dans son tra­vail un as­pect ar­ti­sa­nal, de bri­co­lage presque. Veut-il mon­trer, là aus­si, qu’avec peu de moyens on peut faire de grandes choses ? Que l’on peut re­cy­cler au lieu de sans cesse consom­mer ? Elle se de­mande s’il se­ra ca­pable de trans­for­mer l’es­sai, de te­nir sur la lon­gueur.

Un peu plus loin, Lau­rence Be­naïm, jour­na­liste au Monde, ne goûte pas ce qu’elle voit. Si les coupes des vê­te­ments sont mo­dernes, contem­po­raines, le show est trop théâ­tral et la met mal à l’aise. Un dé­fi­lé dans un ter­rain vague ne cor­res­pond pas à sa con­cep­tion de la mode. Elle n’achète pas le fi­nale “bon en­fant” : des confet­tis blancs sont je­tés sur les man­ne­quins qui dé­filent en vê­te­ments de tra­vail “couture” et sur les gosses du quar­tier, qui les re­joignent spon­ta­né­ment sur la piste. Du cla­ve­cin, une boucle de Ra­meau sam­plée par Fré­dé­ric San­chez, re­ten­tit.

Pos­té dans un coin, Jean-Claude Cou­tausse, pho­to­graphe, s’in­ter­roge lui aus­si. Il n’a ja­mais cou­vert la mode. Mais Li­bé prône la trans­ver­sa­li­té et on lui a dit que pour la pre­mière fois un dé­fi­lé al­lait se dé­rou­ler dans un squat. Il a trou­vé ça mar­rant. Sa cheffe de ser­vice l’a pré­ve­nu que ce jeune créa­teur belge ne se lais­sait pas prendre en pho­to. Jean-Claude a quit­té les lo­caux en lui di­sant qu’il es­saie­rait quand même, que sur un mal­en­ten­du on se sait ja­mais. A la fin du show, Jean-Claude croit re­con­naître Martin Mar­gie­la. Il est grand, élé­gant et porte des bra­ce­lets de force aux poi­gnets. Tout semble se pas­ser au­tour de lui. Jean-Claude s’ap­proche et balance quelques coups de flashes. La main du cou­tu­rier s’avance im­mé­dia­te­ment vers l’ob­jec­tif en signe de re­fus. Il est fu­rieux. Mais les pho­tos sont dans la boîte et l’équipe ne de­mande pas les films. Le pho­to­graphe se dé­pêche de fi­ler.

A la sor­tie du dé­fi­lé, ses col­lègues de Li­bé­ra­tion Ma­rie Col­mant et Gé­rard Le­fort sont en co­lère.

Le sen­ti­ment que ce dé­fi­lé est une vi­rée chez les pauvres ne les quitte pas. Le­fort est cho­qué par le contraste violent, les belles li­mou­sines ga­rées dans l’al­lée des hap­py few ve­nus vivre le grand fris­son au fin fond du XXe, le prix des fringues (le moindre pan­ta­lon coûte 1 500 francs), les en­fants noirs-bi­be­lots, faire-va­loir des filles qui dé­filent. Mar­gie­la va trop loin. Le len­de­main, de re­tour à sa ré­dac­tion,

il écrit : “La mode, il y a des en­droits pour ça. Ce n’est pas la pre­mière fois que la mode in­ves­tit des lieux in­con­grus. On avait dé­jà eu droit aux pis­cines, aux gym­nases, aux cirques, aux boîtes de nuit. Mais cette fois, on a fran­chi une fron­tière (de la Cour car­rée du Louvre à la cour des mi­racles) qui n’au­rait ja­mais dû être fran­chie : celle de l’in­dé­cence. (…) Après ce tou­risme ca­naille chez les pauvres, quelques sug­ges­tions de mi­sère pour la sai­son pro­chaine : une fa­ve­la de Rio, les pas­sages du mu­sée à Bey­routh, un mou­roir à Cal­cut­ta. Le mal­heur n’est-ce pas, c’est tel­le­ment pit­to­resque, tel­le­ment ar­tiste.”

Les en­fants du quar­tier, qui se sont fau­fi­lés jus­qu’au cat­walk, se re­trouvent aux pre­mières loges du dé­fi­lé prin­temps-été 90

L’in­vi­ta­tion des­si­née par des en­fants

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.