Por­trait

Ed­ward Enninful, sty­liste noir et ho­mo, prend la tête du Vogue UK

Les Inrockuptibles - - Sommaire - Texte Fleur Bur­let

ED­WARD ENNINFUL, un sty­liste noir et ho­mo­sexuel, vient de prendre la tête du très conser­va­teur men­suel Vogue UK. En plus de re­le­ver les ventes, sa mis­sion se­ra d’in­car­ner une mode plus contem­po­raine, qui a soif de beau­té non conven­tion­nelle et de di­ver­si­té.

“On sent vrai­ment le vent de chan­ge­ment qu’Ed­ward dif­fuse au­jourd’hui à tra­vers l’in­dus­trie“AN­DERS CHRIS­TIAN MADSEN, CRI­TIQUE MODE À VOGUE UK

UN HOMME À LA TÊTE DE “VOGUE”. UN HOMME NOIR, OU­VER­TE­MENT HO­MO­SEXUEL, même pas jour­na­liste, à la tête du très conven­tion­nel Vogue UK. Le jour de son an­nonce, le 10 avril, la nou­velle fait l’ef­fet d’une bombe, pro­pul­sant illi­co Ed­ward Enninful, Lon­do­nien d’ori­gine gha­néenne, jus­qu’ici connu via les pho­tos Ins­ta­gram de son chien Ru (bap­ti­sé d’après la drag-queen RuPaul) et de ses ap­pa­ri­tions sur le ta­pis rouge au bras de Nao­mi Camp­bell, puis­sante fi­gure de la mode mains­tream. Le sty­liste – il of­fi­cie sur des shoo­tings de­puis ses 18 ans – vient rem­pla­cer la jour­na­liste bien née Alexan­dra Shul­man, grillant la prio­ri­té à Emi­ly Shef­field, ré­dac­trice en chef ad­jointe et belle-soeur de Da­vid Ca­me­ron.

Très at­ten­du, son pre­mier nu­mé­ro sor­ti­ra en dé­cembre. Mais le règne Enninful a dé­jà dé­bu­té à la Vogue House, beau bâ­ti­ment à la fa­çade im­po­sante si­tué pile au centre de Londres. Sa sé­lec­tion de col­la­bo­ra­teurs, an­non­cée à son en­trée en fonc­tion le 1er août, re­flète sa car­rière pro­téi­forme : les jeunes plumes bran­chées Oli­via Sin­ger (du ma­ga­zine in­dé AnO­ther) et An­ders Chris­tian Madsen (cri­tique mode pour i-D) cô­toient les su­per­stars Nao­mi Camp­bell et Kate Moss, nom­mées “contri­bu­trices édi­to­riales”. Pour ten­ter de ré­vo­lu­tion­ner le fleu­ron de Condé Nast, dont les ventes sont en baisse (la cir­cu­la­tion est pas­sée de 170 000 à 150 000 exem­plaires en dix ans), il s’est éga­le­ment en­tou­ré de la ma­quilleuse Pat McG­rath, du coif­feur Sam McK­night ou du réa­li­sa­teur Steve McQueen.

A l’an­nonce de leur ar­ri­vée dans la team Vogue, tous se sont fon­dus d’un mot doux à l’égard de leur nou­veau boss. Une cam­pagne di­gi­tale au­then­tique, spon­ta­née et gra­tuite qui rap­pelle l’im­por­tance pour un mé­dia tra­di­tion­nel de sa­voir vivre avec son temps – la no­mi­na­tion d’Enninful est tom­bée en même temps que le lan­ce­ment de Vogue UK sur Snap­chat. Car l’an­cien sty­liste est aus­si une per­son­na­li­té di­gi­tale (plus de 600 000 fol­lo­wers sur Ins­ta­gram) et a une ten­dance à pos­ter des pho­tos de toutes les stars qui croisent son che­min. Sa proxi­mi­té avec les soeurs Jen­ner et Ha­did, les deux fra­tries les plus ban­kables de la mode, a dû consti­tuer un avan­tage non né­gli­geable.

Né au Gha­na, Enninful, 45 ans, a gran­di dans le quar­tier de Lad­broke Grove, dans l’ouest de Londres, aux cô­tés de ses cinq frères et soeurs. Sa mère est cou­tu­rière. Re­pé­ré par un di­rec­teur de cas­ting, il en­tame une courte car­rière dans le man­ne­qui­nat avant de prendre la di­rec­tion mode du ma­ga­zine i-D à seule­ment 18 ans. Tout juste di­plô­mé en art de l’uni­ver­si­té de Gold­smiths, il pose dans le ma­ga­zine an­glais les bases de son es­thé­tique for­te­ment ins­pi­rée de la rue. Il re­joint en­suite le Vogue Ita­lie, où il tra­vaille aux cô­tés de la ré­dac­trice dis­pa­rue Fran­ca Soz­za­ni et du pho­to­graphe star Ste­ven Mei­sel, réa­li­sant no­tam­ment le cé­lèbre Black Is­sue de 2008, un nu­mé­ro où ne fi­gurent que des man­ne­quins noirs. Car­ton. Et rup­ture de stocks en 72 heures. Condé Nast en com­man­de­ra 50 000 exem­plaires sup­plé­men­taires.

Ce jo­li coup trans­porte Enninful outre-At­lan­tique. Il col­la­bore d’abord au Vogue amé­ri­cain avec An­na Win­tour et Grace Cod­ding­ton (on l’aper­çoit dans le do­cu­men­taire The Sep­tem­ber Is­sue), avant de prendre la di­rec­tion mode du ma­ga­zine W. La sty­liste Ma­rieA­mé­lie Sau­vé, qui par­ta­geait son bu­reau au Vogue US, se sou­vient : “C’est quel­qu’un d’ex­trê­me­ment drôle. Il al­lège beau­coup les si­tua­tions par l’hu­mour. On dî­nait sou­vent en­semble avec Grace Cod­ding­ton, et on riait beau­coup.” C’est aus­si un confrère loyal : il rap­pelle la sty­liste pour tra­vailler avec lui au W, et vient de la nom­mer par­mi ses col­la­bo­ra­teurs au Vogue UK.

Au ma­ga­zine W, il en­chaîne les cou­ver­tures choc : Kate Moss ha­billée en nonne, Ri­han­na re­cou­verte de pein­tures tri­bales, une sé­rie mode où il convie le cas­ting en­tier de l’émis­sion RuPaul’s Drag Race. Une telle ir­ré­vé­rence col­le­ra t-elle avec le Vogue an­glais, ré­pu­té très conser­va­teur ? L’an­cienne ré­dac­trice mode Lu­cin­da Cham­bers, ren­voyée de la pu­bli­ca­tion cet été, fus­ti­geait les pho­tos “mer­diques” de Vogue UK dans une in­ter­view scan­dale pour Ves­toj, avouant avoir par­ti­cu­liè­re­ment honte d’une des couves qu’elle a réa­li­sées pour le ma­ga­zine – une pho­to d’Alexa Chung en T-shirt. “Ces der­niers mois, notre pro­ces­sus créa­tif a été en­tiè­re­ment na­tu­rel”, ra­conte An­ders Chris­tian Madsen, ap­pe­lé par Enninful, qu’il a ren­con­tré chez i-D, pour de­ve­nir cri­tique mode de Vogue UK. “Et je crois que ça en dit long sur la fa­çon dont Ed­ward ap­proche ce nou­veau cha­pitre au Vogue an­glais : sa com­pré­hen­sion de l’époque dans la­quelle on vit, son at­ten­tion ac­crue aux dé­tails. On sent vrai­ment le vent de chan­ge­ment qu’il dif­fuse au­jourd’hui à tra­vers l’in­dus­trie.” On le sait, on le voit, la mode fait de gros ef­forts en termes de di­ver­si­té. Les po­diums sont plus ho­mo­gènes, les sé­ries pho­to mettent en avant des beau­tés moins conven­tion­nelles. Les nou­velles stars des fa­shion weeks ne sont plus les blon­di­nettes “filles de” Ca­ra De­le­vingne et Edie Camp­bell, mais Win­nie Har­low, à la peau mar­brée de vi­ti­li­go, et Ad­woa Aboah, mé­tisse an­dro­gyne (lire page sui­vante). Cette der­nière tra­vaille ré­gu­liè­re­ment avec Enninful : “Ed­ward est vrai­ment au ta­quet quand il s’agit de sor­tir des sen­tiers bat­tus et de se tour­ner vers ce que veut la jeune gé­né­ra­tion, ex­plique-t-elle. Il n’est pas blo­qué dans le pas­sé. Il s’est tou­jours en­ga­gé pour l’in­clu­sion, que ce soit au ni­veau de la race ou de l’orien­ta­tion sexuelle, au sein de l’in­dus­trie de la mode.” A no­ter qu’entre 2002 et 2015 au­cun man­ne­quin noir n’a fait la cou­ver­ture du Vogue UK.

La no­mi­na­tion d’Enninful à Vogue, ain­si que le re­mous mé­dia­tique qu’elle a en­gen­dré, passe d’une in­for­ma­tion a prio­ri bu­si­ness to bu­si­ness à une vo­lon­té claire de la part d’un ma­ga­zine de mode de se rat­ta­cher aux nou­velles as­pi­ra­tions de l’époque. Et le com­bat est loin d’être ga­gné pour ce nou­veau ré­dac­teur en chef au par­cours aty­pique, loin des ha­bi­tuels di­plô­més d’Ox­bridge is­sus de la haute so­cié­té lon­do­nienne. “La mode a un gros pro­blème de ra­cisme”, es­time Char­lie Brin­khurstCuff, jour­na­liste et ré­dac­trice mé­dias et opi­nions pour le web­zine gal-dem, plate-forme mé­dia­tique à des­ti­na­tion des femmes de cou­leur. “Le fait qu’un homme noir soit aux ma­nettes d’une des pu­bli­ca­tions de Vogue ne va pas im­mé­dia­te­ment rec­ti­fier les pro­blèmes de longue date, quelles que soient son in­fluence et la per­cep­tion de son pou­voir – tout comme l’élec­tion d’Oba­ma n’a pas éra­di­qué le su­pré­ma­cisme blanc aux Etats-Unis.”

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