Ci­né­mas

Claire De­nis, Noé­mie Lvovs­ky…

Les Inrockuptibles - - Sommaire - Emi­ly Bar­nett

EN RÉ­DI­GEANT “FRAG­MENTS D’UN DIS­COURS AMOU­REUX”, Barthes avait pour pro­jet de sau­ver l’amant de sa so­li­tude face à l’in­exis­tence de lan­gage théo­rique dé­cri­vant sa condi­tion. Dans le film de Claire De­nis qui en est loin­tai­ne­ment ins­pi­ré (les ayants droit du livre ont vite mis leur ve­to), il est aus­si – pour sa part la plus fi­dèle au texte de l’émi­nent sé­mio­logue pa­ru en 1977 – ques­tion de lan­gage : corps et verbe s’y en­che­vêtrent dans une sym­pho­nie dé­cou­sue, pleine et di­serte, par­fois ca­co­pho­nique, qui n’ouvre pas la voie en vé­ri­té à un seul dé­sir ten­du vers sa réa­li­sa­tion. Nous ne par­le­rons

Ce film dé­fi­nit un lieu sa­lu­taire de sau­va­ge­rie qui échappe aux rap­ports de classe, à la mar­chan­di­sa­tion

pas ici d’amour, avec un grand A, mais de sa joyeuse et ver­sa­tile im­pos­si­bi­li­té. Donc d’amour aus­si. Un beau so­leil in­té­rieur est une oeuvre qui boite, en choeur avec

son hé­roïne, un film qui bé­gaye dans la mul­ti­pli­ci­té de ses ren­contres amou­reuses. Pour écrire ce scé­na­rio, Claire De­nis (ab­sente des salles de­puis Les Sa­lauds, film sombre et dur, tiè­de­ment ac­cueilli en 2013 – et en­fer­rée dans un beau pro­jet de SF avec Ro­bert Pat­tin­son) et Ch­ris­tine An­got (ro­man­cière et nou­velle re­crue in­dis­ci­pli­née de On n’est pas cou­ché) se sont, dit-on, ins­pi­rées de leurs propres pé­ré­gri­na­tions amou­reuses pour bro­der cette chronique sen­ti­men­tale d’un coeur d’ar­ti­chaut.

Et sû­re­ment aus­si de quelques films au pas­sage : cette ma­nière de bu­ter sur chaque phrase, cette ten­dance au bre­douille­ment, n’est-ce pas une tendre al­lu­sion à Woo­dy Al­len ? Et ces pa­rades de sé­duc­tion, en­tre­cou­pées de crises la­cry­males, un clin d’oeil amu­sé aux rom-com amé­ri­caines ?

Loin d’un amour ob­ses­sion­nel unique et donc li­néaire, l’his­toire d’Isa­belle (splen­dide Ju­liette Bi­noche), di­vor­cée et ar­tiste, se dé­place sur la crête d’une suc­ces­sion d’en­ti­che­ments dis­joints. Elle vit une liai­son avec un ban­quier ma­rié (Xa­vier Beau­vois), se laisse cour­ti­ser par un ac­teur (Nicolas Du­vau­chelle) puis un homme mys­té­rieux croi­sé dans une boîte (Paul Blain). Ce der­nier n’ap­par­tient pas à son “mi­lieu”, ce qui lui se­ra ver­te­ment re­pro­ché par un pré­ten­dant écon­duit (Bru­no Po­da­ly­dès), don­nant au film une am­bi­tion de sa­tire so­ciale. Au lieu de se de­man­der si l’amour est une vue de l’es­prit ou une né­vrose (la ques­tion semble dé­jà avoir été tran­chée), le tan­dem De­nis-An­got l’ar­ti­cule aux thèmes de la bour­geoi­sie et des af­fects de classe.

La crise af­fec­tive d’Isa­belle se double d’une dé­fiance à l’égard de son mi­lieu social. Elle ne sup­porte plus ce monde, l’ins­tinct de pos­ses­sion ma­té­rielle de son en­tou­rage, éprou­vant un sen­ti­ment de re­jet pal­pable dans une scène hi­la­rante où un pe­tit groupe s’ex­ta­sie sur les bien­faits de la cam­pagne et se re­çoit une bor­dée d’in­jures. Cet épi­sode, al­lié au sa­disme mon­dain de son pre­mier amant (“un sale type”, dit-elle), conduit l’hé­roïne à ques­tion­ner in fine son propre rap­port aux hommes : est-ce que l’on peut pos­sé­der un être comme on dé­tient une chose ? L’amour est-il un bien ma­té­riel comme un autre ?

La ré­ponse, né­ga­tive, for­cé­ment, des­sine l’es­pace de li­ber­té ab­so­lue du film. Un beau so­leil in­té­rieur n’est pas un exa­men triste ou dé­cep­tif des émois du coeur – il est d’ailleurs im­por­tant de sou­li­gner sa grande lé­gè­re­té, as­sez éloi­gnée des uni­vers ha­bi­tuels de ses deux au­teures – car il dé­fi­nit un lieu sa­lu­taire de sau­va­ge­rie qui échappe aux rap­ports de classe, à la mar­chan­di­sa­tion, à ce qui est quan­ti­fiable et contrô­lable. Ce­la vaut aus­si pour tous les hommes du film, in­quiets et hé­si­tants face à cette chose qu’ils ne com­prennent pas très bien, le dé­sir, qui semble les dé­tour­ner de leurs vies pla­ni­fiées – car­rière, ma­riage, etc.

Il y a, chez An­got comme chez De­nis, un type d’homme hé­roïque : ce­lui dont la cou­leur de peau est noire, ce­lui qui, par sa dif­fé­rence vi­sible d’ori­gine, convoque un ailleurs, une is­sue à l’entre-soi bour­geois. Si la réa­li­sa­trice a mis des hé­ros noirs au coeur de son ci­né­ma, An­got a ex­plo­ré la thé­ma­tique du couple mixte à tra­vers deux livres, Le Mar­ché des amants et Les Pe­tits. Cette coïn­ci­dence in­filtre Un beau so­leil in­té­rieur sous les traits d’Alex Des­cas, un ha­bi­tué de l’oeuvre de De­nis, l’un des rares per­son­nages mas­cu­lins po­si­tifs du film. Ce sta­tut, il le par­tage avec Gé­rard De­par­dieu, ogre éva­nes­cent et en­jô­leur dans le rôle d’un mé­dium pro­fes­sion­nel sou­mis aux ca­prices de l’amour, comme tout un cha­cun.

Un beau so­leil in­té­rieur de Claire De­nis, avec Ju­liette Bi­noche, Xa­vier Beau­vois, Phi­lippe Ka­the­rine, Nicolas Du­vau­chelle (Fr., 2017, 1 h 34) Ré­tros­pec­tive Claire De­nis Jus­qu’au 20 oc­tobre, Ci­né­ma­thèque fran­çaise (Pa­ris XIIe)

La lu­mi­neuse Ju­liette Bi­noche

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