Scènes

We Love Arabs et Winterreise

Les Inrockuptibles - - Sommaire - Fa­bienne Ar­vers

POUR CRISPER UNE CONVER­SA­TION ENTRE ADULTES AP­PA­REM­MENT RAI­SON­NABLES, rien de tel que l’évo­ca­tion du conflit is­raé­lo-pa­les­ti­nien. Ce point mi­nus­cule sur la map­pe­monde rayonne par­tout où frappe et se ré­pand le ter­ro­risme is­la­miste et ne connaît au­cune fron­tière géo­po­li­tique. Il en consti­tue même, de­puis la créa­tion d’Is­raël, l’in­ex­tri­cable point de cris­tal­li­sa­tion. Alors, peut-être faut-il lais­ser la pa­role à ceux qui le vivent au quo­ti­dien. Et jouer à fond la carte bi­naire des op­po­si­tions som­maires : à su­jet grave, un trai­te­ment lé­ger s’avère le meilleur moyen de désa­mor­cer une bombe en puis­sance. On peut ré­su­mer le spec­tacle We Love Arabs par la blague la plus courte re­cen­sée dans le co­dex de l’hu­mour juif : “c’est l’his­toire d’un Juif qui ren­contre un autre Arabe”. Le Juif s’ap­pelle Hillel Ko­gan et l’Arabe, Adi Bou­trous. Tous deux sont dan­seurs en Is­raël. A cette dif­fé­rence près qu’Adi Bou­trous est, à ce jour, le seul

dan­seur arabe is­raé­lien pro­fes­sion­nel, alors que les Arabes re­pré­sentent 20 % de la po­pu­la­tion is­raé­lienne. Hillel Ko­gan as­siste Ohad Na­ha­rin à la Bat­she­va Dance Com­pa­ny de­puis 2005. Adi Bou­trous danse au­près de cho­ré­graphes is­raé­liens – Iris Erez, Da­na Rut­ten­berg, Ed­mond Rous­seau… – et crée aus­si ses propres pièces. En­semble, ils in­ter­prètent We Love Arabs de­puis 2013. Un spec­tacle qui n’en fi­nit pas de tour­ner. Sans doute parce qu’il est aus­si in­dis­pen­sable qu’in­utile. C’est-à-dire pré­cieux.

Seul en scène, au centre d’un cercle de lu­mière, Hillel Ko­gan se tient en équi­libre sur une jambe, bras ten­dus. Une image li­mi­naire, celle d’un dés­équi­libre à ve­nir, d’un en­vol tron­qué, d’un manque à com­bler. Au­quel nous sommes conviés dès ses pre­miers mots : “J’ai­me­rais par­ta­ger avec vous quelques ques­tions que je me pose dans mon pro­ces­sus de créa­tion. Je sens que…” Et d’achop­per im­mé­dia­te­ment, ré­pé­tant sa phrase, la com­plé­tant avec des gestes des mains, confiant au corps le soin d’ex­pri­mer là où ça ré­siste, pour fi­nir par cette for­mu­la­tion sans équi­voque : “Je sens que l’en­droit où on se po­si­tionne dans l’es­pace dé­fi­nit notre fa­çon de bou­ger.” Une phrase à double sens, cho­ré­gra­phique et po­li­tique. Le ton est don­né. La suite peut ad­ve­nir et elle in­ter­roge le re­jet de l’autre, sa re­lé­ga­tion dans un es­pace men­tal et phy­sique où le pré­ju­gé sup­plante l’es­prit cri­tique. Et sur­tout, le glis­se­ment du terme “iden­ti­té” vers ce­lui d’“iden­tique”. Les mêmes, mais à l’envers. Adi est arabe ? Il est donc for­cé­ment mu­sul­man. Il au­rait pu, mais il est chré­tien. Il ac­cepte de dan­ser avec Hillel ? Alors, il de­vra se plier aux exi­gences du cho­ré­graphe et se faire mal­me­ner jusque dans son sta­tut de dan­seur. Il est vrai que, bien que tous deux dan­seurs ac­com­plis et d’une tech­ni­ci­té éprou­vée, nos deux com­parses en pro­fitent pour ré­gler quelques comptes avec le mi­lieu cho­ré­gra­phique. On n’en est plus à une que­relle de cha­pelles près dans cette chasse aux cli­chés où la dé­sin­vol­ture et le ton pince-sans-rire éli­minent d’em­blée toute pré­ten­tion pé­da­go­gique ou di­dac­tique. Que cha­cun se dé­brouille avec sa conscience.

Au­tant Hillel est un ba­vard im­pé­ni­tent, au­tant Adi se mure dans le si­lence, ce qui ne l’em­pêche pas de ré­sis­ter ou de re­fu­ser cer­taines pro­po­si­tions. Car le pitch de We Love Arabs consiste à les suivre dans les ré­pé­ti­tions d’un spec­tacle aty­pique : “La pièce va du­rer trois jours et se­ra jouée dans le dé­sert. Le pu­blic va dor­mir dans des tentes et des sacs de cou­chage. C’est comme un fes­ti­val en plein air avec des ate­liers et la pré­pa­ra­tion du pain pi­ta. On fait l’ex­pé­rience d’un pro­ces­sus avec le pu­blic. Parce que la co­exis­tence n’est pas quelque chose qu’on crée comme ça ; ça de­mande du temps.”

Et pas mal d’au­to­dé­ri­sion. C’est en se tar­ti­nant de hou­mous, plat national is­raé­lien em­prun­té aux Pa­les­ti­niens, qu’ils sym­bo­lisent leur proxi­mi­té, avant d’en of­frir au pu­blic et de leur tendre la main. “Unis par les liens sa­crés du hou­mous”, Hillel et Adi en font une “tex­ture cho­ré­gra­phique qui a un mou­ve­ment rond, souple, fluide, qui peut per­mettre la li­qui­di­té d’identités.” Voir les ou­tils de la danse au ser­vice d’une li­bé­ra­tion des es­prits est ju­bi­la­toire. Et l’hu­mour, comme tou­jours, est son meilleur al­lié.

We Love Arabs Texte et cho­ré­gra­phie Hillel Ko­gan. Avec lui-même et Adi Bou­trous. Jus­qu’au 8 oc­tobre au Théâtre du Rond­Point, Pa­ris VIIIe. Tour­née jus­qu’en juin 2018

Hillel Ko­gan et Adi Bou­trous

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