Sé­ries

Twin Peaks sai­son 3…

Les Inrockuptibles - - Sommaire - Oli­vier Joyard

COMME IL A FAL­LU UN QUART DE SIÈCLE POUR QU’ELLE RE­NAISSE,

fau­dra-t-il vingt-cinq ans pour se re­mettre de Twin Peaks :The Re­turn, qui s’est ter­mi­née au dé­but du mois ? L’hy­po­thèse est plau­sible, tant la se­cousse, pro­fonde, n’a pas en­core fait res­sen­tir toutes ses ré­pliques. L’aven­ture a com­men­cé par un pa­ra­doxe pop contra­riant : sé­rie la plus at­ten­due de l’an­née, cet ob­jet au­dio­vi­suel mu­tant est de­ve­nu, après la dif­fu­sion des pre­miers épi­sodes, une étoile loin­taine dont peu per­ce­vaient la lu­mière. Trop com­pli­qué. Trop lent. Pas as­sez li­néaire. Lynch en roue libre. Les ama­teurs du genre, pre­miers concer­nés par le re­tour de la mère de toutes les grandes sé­ries d’au­teurs contem­po­raines, de ce phare ab­so­lu de la créa­tion concer­nant leur mé­dium pré­fé­ré, ces ama­teurs ont été

les pre­miers à crier au loup. Les au­diences, elles, ont vite som­bré.

Le mal­en­ten­du semble pro­fond. L’ori­gi­nale, dif­fu­sée entre 1990 et 1991, tra­vaillait fron­ta­le­ment le genre au­quel elle ap­par­te­nait. Twin Peaks fut à la fois une pa­ro­die de soap-ope­ra, un thril­ler à clé (qui a tué Lau­ra Pal­mer ?) et la chronique d’une com­mu­nau­té vi­ciée de l’Etat de Washington. Le tout nap­pé d’une mu­sique dou­dou, mer­ci An­ge­lo Ba­da­la­men­ti. Si cet équi­libre trem­blait sur ses bases pour vriller constam­ment vers l’hor­reur et la cruau­té – no­tam­ment celle des hommes envers les femmes –, au moins cha­cun pou­vait-il res­sen­tir une géo­gra­phie et une fa­mi­lia­ri­té ré­cur­rentes. Cette fois, la même sé­rie (ou bien était-ce son double ?) a dé­ci­dé de consi­dé­rer ses ri­tuels de ma­nière dif­fé­rente.

Il n’a pas été ques­tion de ra­con­ter une his­toire, ou par bribes, sauts de puce, grands écarts entre Las Ve­gas, le Texas et les bois du Nord. Il a été ques­tion de ra­con­ter l’His­toire, d’aus­cul­ter les chairs d’un pays et de ba­layer ses mythes – thème cen­tral du tra­vail de Da­vid Lynch de­puis tou­jours – tout en in­car­nant une autre forme de ré­cit : le pas­sage du temps sur les corps et les coeurs. Un grand fes­tin ro­ma­nesque sans ro­man, voi­là ce à quoi nous avons été conviés. Fi­dèle à sa na­ture fan­tas­tique,

Twin Peaks :The Re­turn a d’abord cou­pé Coo­per en deux. Son hé­ros po­si­tif (et agent du FBI dis­pa­ru de­puis un quart de siècle) s’est scin­dé entre une ver­sion ma­lé­fique de lui-même, un assassin en blou­son de cuir, et une autre, Dou­gie, de la classe moyenne sub­ur­baine. Cet homme aux cos­tumes co­lo­rés, in­ca­pable de com­mu­ni­quer si­non pour ré­pé­ter la der­nière phrase des gens en face de lui, a tra­ver­sé les épi­sodes en im­bé­cile heu­reux à qui tout réus­sit, évo­quant à la fois une sa­tire fé­roce du sys­tème social amé­ri­cain ren­du à la bê­tise, et la mise à plat d’un

per­son­nage ma­jeur. Comme si, dans un monde sou­mis au mal, la seule is­sue pour in­car­ner un Coo­per bien­veillant était de re­par­tir à zéro, en ré­ini­tia­li­sant le lo­gi­ciel. Comme si la seule fa­çon pour Lynch de faire re­tour était de mettre en scène l’im­pos­sible re­tour. Geste de sub­ver­sion ul­time, un per­son­nage sans sub­stance est de­ve­nu un hé­ros de sé­rie. La grande his­toire, elle, s’est in­vi­tée

lors de l’épi­sode 8, ponc­tué d’un flash-back sur une explosion nu­cléaire dans le dé­sert du Nou­veau Mexique en juillet 1945. On com­prend alors que l’évé­ne­ment a don­né nais­sance à Bob, la fi­gure du mal de Twin Peaks – ce monstre aux che­veux longs avait pous­sé Le­land Pal­mer à tuer sa propre fille Lau­ra et in­ves­ti le corps de Coo­per. L’ori­gine de la vio­lence amé­ri­caine a été l’un des su­jets cen­traux de la sai­son, avec des ré­fé­rences au sort des In­diens. Sans que Lynch, pour­tant ca­pable d’une dou­ceur in­fi­nie, ne dé­cèle une pointe d’es­poir dans la nuit.

Le pes­si­misme était par­tout – on se sou­vient de l’étouf­fante scène de mort d’un en­fant, sous les yeux ef­fa­rés de Har­ry Dean Stan­ton. D’où peut-être la dé­cep­tion, l’im­pos­si­bi­li­té de voir ça. La mort a cer­né Twin Peaks à tra­vers les co­mé­diens dé­cé­dés avant, pen­dant et après le tournage – Da­vid Bo­wie, Mi­guel Fer­rer, Catherine Coul­son et main­te­nant Stan­ton –, des amis aux­quels Lynch offre des sor­ties dé­li­cates. D’autres ont seule­ment vieilli. L’émo­tion consi­dé­rable de ces dix-huit épi­sodes s’ancre dans une mé­lan­co­lie ja­mais com­pli­quée. Au rêve de per­ma­nence et d’éter­nel re­tour – qu’il a par­fois don­né l’im­pres­sion de vou­loir of­frir en réa­li­sant une nou­velle sai­son de Twin Peaks –, Lynch a op­po­sé sys­té­ma­ti­que­ment la mor­telle réa­li­té. Une réa­li­té faite de cris, d’an­goisse et de restes d’amour.

On croyait le genre sé­riel par­ve­nu à un état ul­time de so­phis­ti­ca­tion et voi­là qu’un sep­tua­gé­naire a tout ren­ver­sé. Même The Lef­to­vers pa­raît sage à cô­té. L’op­po­si­tion sé­ries/ci­né­ma est dé­pas­sée pour ac­cou­cher d’une oeuvre per­son­nelle et sans des­cen­dance, dé­jà or­phe­line d’elle-même. Une in­car­na­tion de la so­li­tude. Twin Peaks : The Re­turn Dis­po­nible sur MyCa­nal

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