“Si rien ne me mo­tive, je peux m’ar­rê­ter trois ou quatre ans”

Le film qui lui a va­lu son Prix d’in­ter­pré­ta­tion mas­cu­line à Cannes, A Beautiful Day de Lynne Ram­say, sort cette se­maine en salle. Ren­contre au Cha­teau Mar­mont, à Los An­geles, avec l’in­tègre et in­sai­sis­sable

Les Inrockuptibles - - En Une - JOA­QUIN PHOE­NIX. TEXTE Ja­cky Gold­berg PHO­TO Re­naud Mon­four­ny

“TIENS, IL EST EN RE­TARD”, RE­MARQUE LA PUBLICISTE DE JOA­QUIN PHOE­NIX ALORS QUE, POUR­TANT, SA VOI­TURE AR­RIVE AU PAR­KING DU CHA­TEAU MAR­MONT une mi­nute avant l’heure de notre ren­dez-vous, à 9 h 59 pré­cises.

“En­fin, en re­tard par rap­port à d’ha­bi­tude”, ajoute-t-elle d’un air ma­li­cieux. En plus d’être ponc­tuel, Phoe­nix est on ne peut plus en­joué lors­qu’il sort de son 4x4 Lexus pour ve­nir nous sa­luer, avant de nous convier dans un re­coin calme, à l’ombre des pal­miers, du plus my­thique des hô­tels an­ge­li­nos. Con­verse noires au pied (le même mo­dèle qu’il por­tait sur scène, dans le grand pa­lais à Cannes, lorsque le Prix d’in­ter­pré­ta­tion lui fut re­mis en mai der­nier), barbe de cinq jours, épingle à nour­rice at­ta­chée à ses lu­nettes, l’ac­teur de 43 ans res­semble plus que ja­mais à un ado at­tar­dé, du genre lu­naire et ado­rable (spiel­ber­gien ?), as­sez loin de l’image tor­tu­rée qui res­sort de beau­coup de ses films.

Il se sou­vient qu’on s’est dé­jà vus, ici-même, il y a deux ans, presque jour pour jour, à l’oc­ca­sion de la sor­tie de L’Homme ir­ra­tion­nel de Woo­dy Al­len. Puis il ajoute : “Je crois que je n’ai

pas re­mis les pieds ici de­puis”, pour cause de tra­vail in­ces­sant. Cette fois-ci, c’est la sor­tie, en France, de A Beautiful Day de la Bri­tan­nique Lynne Ram­say qui nous réunit, pour une con­ver­sa­tion sur ses (nom­breux) pro­jets, sur l’uti­li­té (ou pas) des ré­com­penses, et sur l’af­faire Wein­stein et ses suites… Qu’est-ce qui vous a sé­duit lorsque Lynne Ram­say vous a pro­po­sé de jouer dans A Beautiful Day ? Son style ? Sa per­son­na­li­té ? Le scé­na­rio et le su­jet (la traite des en­fants) ? Le fait que ce soit un film qui semble écrit pour vous et per­sonne d’autre ? Joa­quin Phoe­nix — Qu’est-ce que vous vou­lez dire par là ? J’ai le sen­ti­ment que le su­jet pro­fond du film, c’est vous-même, du moins votre per­so­na, que ça n’au­rait au­cun sens avec un autre ac­teur… Par exemple, la fa­çon dont elle vous filme en train de cou­ler, à un mo­ment, c’est un clin d’oeil à Two Lo­vers… Ah (scep­tique)… Bon. Je n’ai pas du tout per­çu ça comme ça, mais peut-être (rires). Croyez-moi. Mais vous n’avez pas vu le film, c’est pour ça ! Ah, ah, oui, c’est vrai, je ne re­garde ja­mais mes films. A Cannes, je me suis en­fui par une porte dé­ro­bée juste après le dé­but. Mais pour vous ré­pondre, c’est vrai­ment la per­son­na­li­té de Lynne qui m’a convain­cu. J’avais vu Rat­cat­cher et We Need to Talk about Ke­vin quand ils sont sor­tis. On a par­lé au té­lé­phone (il fronce les sour­cils, comme si se sou­ve­nir lui de­man­dait un ef­fort consi­dé­rable ou qu’il pe­sait conscien­cieu­se­ment ses mots)… Je me sou­viens d’un truc qu’elle m’a dit, pas au té­lé­phone mais après, quand on s’est vus pour pré­pa­rer le film. Elle m’a fait écou­ter

des se passe en­re­gis­tre­ments dans ta tête.” (Il de claque feu d’ar­ti­fice des doigts, et… nous “Voi­là, fixe) c’est Ça m’a ça qui tout de plus suite qu’avec par­lé, des j’ai in­di­ca­tions com­pris qui psy­cho­lo­giques était le per­son­nage. clas­siques. Beau­coup Lynne, c’est quel­qu’un de vrai­ment, vrai­ment spé­cial… Elle est spé­ciale com­ment ?

Son cer­veau va très vite. Il s’y passe beau­coup de choses. Elle me sur­pre­nait constam­ment. C’est dur à dé­crire, mais c’est cap­ti­vant de la voir tra­vailler. Elle est en mou­ve­ment per­pé­tuel, elle im­pro­vise, tout est in­tense. Elle est un mé­lange de sen­si­bi­li­té ex­trême, de fra­gi­li­té, et de du­re­té par­fois. Elle est pas­sion­née, elle suit ses idées coûte que coûte. C’est ça que j’at­tends d’un réa­li­sa­teur. Elle a dû beau­coup lut­ter pour le faire ? Elle a dû lut­ter contre la montre. Elle a tourné en six se­maines seule­ment (un tour­nage en dure en gé­né­ral entre huit et douze – ndlr), mon­té en… je ne sais plus mais un temps re­cord (le film a été fi­ni juste avant sa pro­jec­tion can­noise). Et c’est de ma faute : elle a fait ça pour s’adap­ter à mon agen­da. Votre agen­da est de­ve­nu hy­per char­gé de­puis quelque temps. Après Two Lo­vers en 2008, vous n’avez fait qu’un seul film, le fa­meux do­cu­men­teur I’m Still Here (dont le titre résonne d’ailleurs étrangement avec le titre ori­gi­nal de ce film-ci : You Were Ne­ver Real­ly There) en 2010, puis plus rien jusque fin 2012, avec

The Mas­ter. Puis à peu près un film par an jus­qu’à cette an­née. Et en 2018, trois films sont an­non­cés !

Que vou­lez-vous, j’ai peur de m’en­nuyer (rires). Non mais c’est sur­tout qu’on me pro­pose des choses que je ne peux pas re­fu­ser. J’ai tou­jours fonc­tion­né comme ça. Si rien ne me mo­tive, je peux m’ar­rê­ter trois ou quatre ans, ça ne me pose pas de pro­blème. Je pré­fère ça plu­tôt que de jouer dans des films que je n’aime pas. Ou pour l’ar­gent. J’ai tou­jours re­fu­sé ce genre de com­pro­mis­sion jus­qu’ici. J’ac­cepte un pro­jet si je le trouve bon. Et il se trouve qu’on m’en a pro­po­sé beau­coup de bons ces der­niers temps. Dans un de ces pro­jets, vous jouez le Ch­rist, tan­dis que Ma­rie-Ma­de­leine (c’est le titre du film de Garth Da­vis, sor­tie pré­vue en 2018) est jouée par Roo­ney Ma­ra, avec qui vous sor­tez de­puis. C’était aus­si in­tense que ça en a l’air sur le pa­pier ?

A chaque fois que vous jouez un per­son­nage cé­lèbre, qui est ré­vé­ré, une cer­taine in­quié­tude se ma­ni­feste. J’avais dé­jà ex­pé­ri­men­té ça avec Walk the Line (le bio­pic de James Man­gold sur John­ny Cash – ndlr). La seule so­lu­tion viable, c’est d’as­su­mer qu’on est dans une vi­sion sub­jec­tive du per­son­nage. Mais en réa­li­té, c’est sur­tout le film de Roo­ney. C’est elle le per­son­nage prin­ci­pal. Je n’avais ja­mais tra­vaillé avec une ac­trice comme elle. Elle est si mi­nu­tieu­se­ment hon­nête et pré­cise, et moi j’étais si in­ti­mi­dé. Je la voyais jouer avec une ai­sance in­ouïe, et je me di­sais : “Wow, c’est ce que j’ai es­sayé de faire pen­dant toute ma fou­tue car­rière.” Et Garth, il est vrai­ment spé­cial. Ah, lui aus­si ?

Je sais, je n’ar­rête pas de dire ça mais c’est vrai. Ça veut dire que je res­pecte énor­mé­ment sa vi­sion. A la fois très sen­ti­men­tale et très tech­nique – il maî­trise les ca­mé­ras et les ob­jec­tifs à mer­veille.

Et Gus Van Sant ? Il a lan­cé votre car­rière avec Prête

à tout, et vous ve­nez de tour­ner un nou­veau film avec lui, in­ti­tu­lé Don’t Wor­ry, He Won’t Get Far on Foot…

Gus… Evi­dem­ment qu’il est spé­cial ! C’est lui qui m’a ap­pris la base. Par exemple, si tu al­lumes une ci­ga­rette avec une al­lu­mette et que tu la casses, ce n’est pas grave, tu t’adaptes, ça fait par­tie de la scène. Ça ne sert à rien de se mettre pile sur ta marque. S’il est écrit dans le scé­na­rio que tu ris mais que tu n’as pas en­vie de rire alors ne le fais pas, etc. Il m’a ap­pris que jouer, c’était sen­tir ce qui se passe et y ré­agir. Gus m’a ai­dé à sa­voir quel genre d’ac­teur je vou­lais être, dans quel genre de films je vou­lais jouer. Et ce nou­veau film donc, de quoi s’agit-il ? Moi, après toutes ces an­nées, j’avais l’im­pres­sion qu’il ne vou­drait plus ja­mais re­tra­vailler avec moi… Et puis il est ve­nu avec ce pro­jet, le pre­mier scé­na­rio qu’il a écrit de­puis Pa­ra­noid Park, ce qui est dé­jà, en soi, ex­ci­tant. J’y joue John Cal­la­han, un car­too­nist de Port­land que Gus a connu et qui est mort

“Gus (Van Sant) m’a ap­pris la base. Il m’a ai­dé à sa­voir quel genre d’ac­teur je vou­lais être, dans quel genre de films je vou­lais jouer” JOA­QUIN PHOE­NIX

en 2010. Avant ce­la, il avait été pa­ra­ly­sé suite à un ac­ci­dent de voi­ture à 21 ans, et s’était re­cons­truit grâce au des­sin. Il pu­bliait dans la presse et était connu pour ses des­sins au vi­triol. A Beautiful Day sort aux Etats-Unis en fé­vrier, donc trop tard pour les os­cars. Ce qui est étrange, vu son po­ten­tiel et son ac­cueil plu­tôt po­si­tif à Cannes, no­tam­ment quant à votre in­ter­pré­ta­tion. Mais vous avez tou­jours dit que vous vous en fi­chiez des os­cars, donc ce n’est pas grave, si ?

Com­ment vous ex­pli­quer ça (il sou­rit) ? Di­sons que moi, per­son­nel­le­ment, je m’en fiche, mais pour le film, pour Lynne, je ne m’en fiche pas. C’est un ami scé­na­riste qui m’a convain­cu que ces trucs-là étaient im­por­tants. Les films sont de plus en plus nom­breux et il est dif­fi­cile de se faire une place. Quand j’ai com­men­cé, ob­te­nir 30 mil­lions de dol­lars pour un film in­dé­pen­dant était ai­sé. Au­jourd’hui, c’est la guerre. Or les fes­ti­vals, les prix sont une fa­çon ef­fi­cace de les pro­mou­voir. La ques­tion n’est pas tant de sa­voir si je suis le meilleur ac­teur par rap­port à un­tel ou un­tel (ça n’a ri­gou­reu­se­ment au­cun sens), mais si un prix per­met au film d’être vu, et à moi de conti­nuer à faire ce que je veux. Et donc vous sa­vez que c’est Ama­zon qui a choi­si de ne pas lan­cer le film dans l’arène. Non, je l’ignore (sou­rire en­ten­du)… Le Prix d’in­ter­pré­ta­tion mas­cu­line à Cannes fut un drôle de mo­ment. Vous sem­bliez to­ta­le­ment pris au dé­pour­vu… Ah oui, je ne m’y at­ten­dais pas du tout. Vous avez dé­jà vu Zoo­lan­der ? Vous vous sou­ve­nez quand Han­sel gagne le concours et fait cette tête (il imite Owen Wil­son – ndlr). J’ai tou­jours l’im­pres­sion de faire cette tête. J’étais em­bar­ras­sé à un point… (il se met à mar­mon­ner, comme s’il était en­core gê­né) En­fin, c’était mar­rant. Et em­bar­ras­sant. Mais pour­quoi ?

Ça vient sans doute de mon en­fance. Mes pa­rents, qui étaient des hip­pies, ne nous ont pas ha­bi­tués à la com­pé­ti­tion. C’était une grande dé­mo­cra­tie à la mai­son, où les choix de tous étaient res­pec­tés à éga­li­té, où per­sonne n’était au-des­sus des autres… Je leur suis très re­con­nais­sant de m’avoir in­cul­qué ça. Tout le monde est beau­coup trop ob­sé­dé par la réus­site su­per­fi­cielle. Ce qui compte, ce sont les idées, d’être sti­mu­lé par ce qu’on fait. Vous avez vu Jo­do­rows­ky’s Dune ? Ce do­cu­men­taire a chan­gé ma vie. On y voit com­ment il a por­té ce pro­jet pen­dant des an­nées, sans par­ve­nir à le faire, mais en ins­pi­rant les autres, et fi­na­le­ment, au lieu d’être ai­gri, il ex­plique que l’im­por­tant, dans la vie, c’est d’ins­pi­rer les autres – peu im­porte qu’il ait fait ce film ou non. C’est la sa­gesse ab­so­lue. J’en ai des fris­sons rien qu’à vous en par­ler. Vous faites quoi de vos prix (Gol­den Globe, Prix d’in­ter­pré­ta­tion à Cannes, à Ve­nise…) ? Vous ne les je­tez pas, tout de même ?

Non ! En même temps, main­te­nant que vous le dites, je ne suis pas sûr de sa­voir où je l’ai mis, ce­lui de Cannes. Je pense qu’il est dans une pe­tite pièce où je range tous mes sou­ve­nirs de films, mes vieux scé­na­rios… J’ai vou­lu dé­mon­ter mon Gol­den Globe (ob­te­nu pour Walk the Line – ndlr) afin d’en don­ner la moi­tié à James Man­gold. J’ai com­men­cé,

“Tout le monde est beau­coup trop ob­sé­dé par la réus­site su­per­fi­cielle. Ce qui compte, ce sont les idées, d’être sti­mu­lé par ce qu’on fait” JOA­QUIN PHOE­NIX

j’ai compte en­le­vé que des c’était vis, mais trop à com­pli­qué. la moi­tié je Alors me suis il est ren­du là, quelque part, à moi­tié dé­glin­gué. Vous avez fait cer­tains choix que vous re­gret­tez au­jourd’hui ?

Quelques-uns, mais fran­che­ment très peu. Parce que comme je vous le di­sais, si un pro­jet ne m’ins­pire pas, je ne le fais pas… Il y a a quelques an­nées, on m’a pro­po­sé de jouer dans une fran­chise (il ne confir­me­ra pas, mais on pense que c’est un Mar­vel, pro­ba­ble­ment Hulk ou Doc­tor Strange, ou les deux – ndlr). J’ai hé­si­té. C’était vrai­ment beau­coup d’ar­gent. Et donc de li­ber­té pour le fu­tur. Mais l’idée de consa­crer une an­née en­tière, au moins, à un film qui me dé­plai­ra sans doute, sans comp­ter les suites, ça me dé­prime trop. Donc j’ai dit non. Un réa­li­sa­teur avec qui vous rê­vez de tour­ner ? Da­vid Lynch. Je n’ai pas en­core vu Twin Peaks, par manque de temps, mais j’en brûle d’en­vie. Vous avez tra­vaillé dans quatre films pro­duits ou dis­tri­bués par Har­vey Wein­stein : deux de James Gray, sur les­quels la col­la­bo­ra­tion s’est no­toi­re­ment mal pas­sé ( The Yards puis The Im­mi­grant), The Mas­ter de Paul Tho­mas An­der­son, et Ma­rie-Ma­de­leine, qui n’est pas en­core sor­ti. Quel sou­ve­nir en gar­dez-vous per­son­nel­le­ment ? Et avez-vous été sur­pris par l’am­pleur du scan­dale ?

La pre­mière fois que je l’ai croi­sé, c’était sur le tour­nage de The Yards. Je me sou­viens juste que je n’avais au­cune idée de qui il était, mais que les gens s’agi­taient au­tour de lui. Pour tout vous dire, j’ai ra­re­ment de re­la­tion avec les pro­duc­teurs. Seuls le réa­li­sa­teur, les autres ac­teurs et quelques tech­ni­ciens sont dans mon champ de tra­vail. Wein­stein… Je l’ai re­croi­sé quelques fois, évi­dem­ment, mais je crains de n’avoir rien d’in­té­res­sant à vous ra­con­ter sur lui. Vous pen­sez que les ré­vé­la­tions vont avoir un im­pact à Hol­ly­wood, et chan­ger la fa­çon dont les femmes y sont trai­tées ?

J’es­père. J’ai en­vie d’être op­ti­miste. Comme à chaque fois que quel­qu’un se lève contre une in­jus­tice, c’est une bonne nou­velle. Ce­pen­dant, on parle d’un pays où, en 1991, tout le monde voyait une vi­déo d’un type nom­mé Rod­ney King se fai­sant ta­bas­ser par des flics, et vingt-cinq ans plus tard rien n’a chan­gé ou presque… Ce­ci étant dit, au­jourd’hui les mecs qui ont mal­trai­té

des femmes doivent tous flip­per que ça tombe sur eux. On peut au moins es­pé­rer qu’ils ar­rêtent, que la trouille les em­pêche d’agir, mais bon, je ne sais pas. Pour ter­mi­ner, j’ai­me­rais que vous me par­liez du film que vous avez tourné cet été avec Jacques Au­diard,

The Sis­ters Bro­thers. C’est un wes­tern, c’est ça ? Je sais que pour vous c’est l’au­teur qui im­porte le plus, mais au-de­là, est-ce que le genre vous ex­ci­tait ?

Il y a des che­vaux, et ça se passe en 1850. A part ça, je ne sais pas si c’est un wes­tern. J’en re­gar­dais à la té­lé quand j’étais pe­tit, sur la seule chaîne qu’on re­ce­vait, mais je ne peux pas dire que je sois fan du genre. Et comme vous le dites, je pri­vi­lé­gie le ci­néaste, pas le genre. Et même pas vrai­ment le scé­na­rio… Dans un scé­na­rio, si un truc ne vous plaît pas mais que vous tra­vaillez avec un bon ci­néaste, vous pou­vez être sûr qu’il fe­ra quelque chose d’in­té­res­sant mal­gré tout. Com­ment c’était de tra­vailler avec lui ? Dif­fé­rent de tout ce que vous aviez vé­cu au­pa­ra­vant ? Dif­fé­rent d’un film hol­ly­woo­dien ?

C’est dif­fi­cile à dire. C’était le genre de pro­duc­tion où on est en quelque sorte en­fer­mé puis­qu’on tour­nait dans des lieux iso­lés, en Es­pagne puis en Rou­ma­nie, qu’on re­joi­gnait par de longs tra­jets en voi­ture, avant de re­ve­nir à l’hô­tel, et ain­si de suite. Je n’ai pas tel­le­ment l’ha­bi­tude de ça. Le monde n’existe plus sur ce genre de tour­nage. Ce qui est as­sez dif­fé­rent que de tour­ner, met­tons à Los An­geles ou dans une ville où je peux ren­trer chez moi après le tra­vail… Mais si­non, c’était su­per. Jacques est vrai­ment quel­qu’un de… spé­cial. Très bien… (rires)

Ecou­tez, j’ai tra­vaillé avec beau­coup de grands réa­li­sa­teurs et ils sont tous très per­cep­tifs, ob­ser­va­teurs. Mais Jacques par­ti­cu­liè­re­ment. Il a la ca­pa­ci­té d’éva­luer im­mé­dia­te­ment une si­tua­tion, de dire ce qui va, ce qui ne va pas. Il re­marque tout, ne laisse rien au ha­sard. Il est par­ti­cu­liè­re­ment bon pour re­pé­rer le bull­shit d’ac­teur, ces mo­ments où tu vas te poin­ter avec une mau­vaise idée, un truc qui va te don­ner l’im­pres­sion que tu fais ton job, et lui va te dire im­mé­dia­te­ment

“mais pour­quoi tu marches comme ça ?” En ré­ac­tion, il te de­mande d’être com­plè­te­ment ou­vert à l’ins­tant. C’est fluide… Bon, et si­non j’ai ap­pris une su­per ex­pres­sion (en fran­çais

dans le texte – ndlr) : “va­che­ment bien”.

RE­NOM­MÉ “A BEAUTIFUL DAY” PAR SON DIS­TRI­BU­TEUR FRAN­ÇAIS, le film de Lynne Ram­say, ren­tré de Cannes avec deux tro­phées (meilleur scé­na­rio et meilleure in­ter­pré­ta­tion mas­cu­line pour Joa­quin Phoe­nix), y por­tait le titre plus élé­gant mais plus com­plexe, You Were Ne­ver

Real­ly Here. Si on le pré­cise, c’est que ce titre, “tu n’étais ja­mais vrai­ment là”, offre une clé in­ter­pré­ta­tive que l’iro­nique “une belle jour­née” né­glige : la ques­tion, cen­trale, de la pré­sence.

Adap­tant un ro­man de Jo­na­than Ames, Lynne Ram­say (réa­li­sa­trice de Rat­cat­cher,

We Need to Talk about Ke­vin) se met ici au ser­vice de cette idée et du co­mé­dien char­gé de l’in­car­ner : Joa­quin Phoe­nix, donc. Le­quel réus­sit, comme dans la plu­part de ses (bons) films, à être et à ne pas être là, en même temps. Qu’est-ce à dire ? Tout est dans le “real­ly”, le “vrai­ment” : la ca­mé­ra a beau s’in­té­res­ser à lui comme ra­re­ment, le fil­mant sous tous les angles, s’at­tar­dant sur son poi­trail, son vi­sage, ses ci­ca­trices, ses yeux – et sa voix, en­fan­tine et très lé­gè­re­ment éraillée qui dit une cer­taine gêne d’être au monde –, mal­gré ces si­gnaux de pré­sence, quelque chose lui échappe. C’est qu’au fond le jeu de Phoe­nix ne vise qu’une chose : dis­pa­raître de soi-même. Et plus il le fait, plus nous le voyons et l’ai­mons, en­core et en­core.

Lorsque le film com­mence, son per­son­nage est comme mort. Etouf­fé lui-même dans un sac plas­tique, une forme de sui­cide dont on ap­pren­dra qu’il la ré­pète (et la rate) de­puis l’en­fance. Celle-ci n’a pas tou­jours été rose (père violent), et ça ne va pas beau­coup mieux de­puis qu’il est adulte (na­tion vio­lente). En­fant bat­tu, sol­dat trau­ma­ti­sé, flic écoeu­ré, au­jourd’hui tueur à gages tra­qué, don­nant dans l’exé­cu­tion de pé­do­philes à coups de mar­teau – et vi­vant tou­jours chez ma­man : c’est le ba­gage pas lé­ger lé­ger avec le­quel doit se dé­brouiller Joa­quin Phoe­nix. Consciente de la ga­geure, Lynne Ram­say dé­joue les pièges de son scé­na­rio par un mon­tage heur­té, qua­si chao­tique (qui au­rait, de fait, mé­ri­té un prix s’il exis­tait à Cannes), pri­vi­lé­giant le sen­si­tif au nar­ra­tif, le temps mort à l’ac­tion, et convo­quant la mé­moire d’autres films ( Taxi Dri­ver, Psy­chose, La Nuit du chas­seur, Two Lo­vers) comme au­tant de ba­lises aux­quelles peut se rac­cro­cher Phoe­nix, âme dam­née qu’on ne se las­se­ra ja­mais de voir flot­ter au-des­sus des vi­vants. Ja­cky Gold­berg A Beautiful Day de Lynne Ram­say, avec Joa­quin Phoe­nix, Ales­san­dro Ni­vo­la (G.-B., Fr., E.-U., 2017, 1 h 25) Lire l’en­tre­tien avec Joa­quin Phoe­nix pp. 8-13

A Beautiful Day

Avec Lynne Ram­say et Eka­te­ri­na Sam­so­nov sur le tour­nage de

Two Lo­vers de James Gray (2008)

Prête à tout de Gus Van Sant (1995)

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