SHOTGUN STO­RY

Un nou­veau car­nage s’est dé­rou­lé au Texas di­manche der­nier. Aux Etats-Unis, on compte en moyenne une tue­rie de masse chaque jour, mais ni la lé­gis­la­tion, ni le dia­logue entre pro et an­ti-armes n’évo­luent pour au­tant. A New­town, dans l’Etat de New York, un

Les Inrockuptibles - - Reportage - TEXTE Maxime Ro­bin

IL AVAIT L’EM­BAR­RAS DU CHOIX DANS LA RÉ­GION, MAIS BOB NO­VAK A CHOI­SI LE GUN SHOW DE FISHKILL, à trois ki­lo­mètres de chez lui, pour faire du lèche-vi­trine, et peut-être s’ache­ter une deuxième arme de poing. La pre­mière, il l’a ache­tée “quand Hilla­ry Clin­ton s’est pré­sen­tée aux élec­tions”. Bob est en­core jeune mais phy­si­que­ment di­mi­nué. Il s’ap­puie sur une canne et peine à prendre en main le pis­to­let Be­ret­ta qu’il convoite, par­mi les ca­ra­bines et les fu­sils d’as­saut ali­gnés dans la salle de bal du Ra­da­ma Ho­tel. “Je me sens plus en sé­cu­ri­té avec

que sans armes, c’est clair.” Comme beau­coup ici, Bob No­vak en connaît un rayon sur la lé­gis­la­tion. Il s’est ren­du en Utah pour pas­ser un per­mis un peu spé­cial. “L’opé­ra­tion dure quelques heures, coûte 57 dol­lars et vous au­to­rise à por­ter votre arme en pu­blic dans

trente-deux Etats. D’un seul coup !” Par­fait pour par­tir en road-trip. Mais ici, dans l’Etat de New York, c’est moins la joie pour Bob No­vak. Pas ques­tion de por­ter une arme au vu et au su de tout le monde. Les lois sont de­ve­nues contrai­gnantes de­puis un mas­sacre dans l’école pri­maire de San­dy Hook aux abords de New­town, dans le Con­nec­ti­cut voi­sin. On com­mé­more les cinq ans de la tra­gé­die le mois pro­chain.

La bour­gade de New­town, boi­sée, rou­git avec l’au­tomne. Un pe­tit pa­ra­dis de sub­ur­bia. On chasse, dans le coin. Dans beau­coup de foyers, le tir est l’école de la vie, et tom­ber son pre­mier cerf un rite d’ap­pren­tis­sage. L’arme à feu est consi­dé­rée comme un ou­til, pour chas­ser les ron­geurs et les ra­tons la­veurs qui traînent au­tour des granges. Quelques signes, au­to­col­lants, sym­boles de paix, rap­pellent dis­crè­te­ment ce qu’il s’est pas­sé le 14 dé­cembre 2012.

Le pro­ces­sus de deuil est com­pli­qué. D’autres villes, comme Co­lum­bine, ont ap­por­té leur sa­voir en ma­tière de sui­vi psy­cho­lo­gique ; un ré­seau de villes mau­dites a pris forme à tra­vers les Etats-Unis. New­town a dû prendre un tas de dé­ci­sions dif­fi­ciles. La com­mu­nau­té a choi­si de ra­ser la mai­son du ti­reur, de dé­truire l’école et d’en re­cons­truire une au même en­droit, avec un de­si­gn et une orien­ta­tion dif­fé­rents, pour ai­der les en­sei­gnants et les éco­liers sur­vi­vants à sur­mon­ter le trau­ma. “Les gosses ont tout en­ten­du, vous ima­gi­nez par quoi ils sont pas­sés… Un livre qui tombe les fait sur­sau­ter”, ex­plique To­ni Hear­shaw, une mère de fa­mille de­ve­nue mi­li­tante du gun con­trol via son as­so­cia­tion, New­town Ac­tion Al­liance.

Un mé­mo­rial pour les vingt-six vic­times est en cours d’éla­bo­ra­tion. Le site choi­si est une clai­rière un peu lu­gubre, si­len­cieuse ce di­manche. La ca­serne de pom­piers et la nou­velle école sont toutes proches, ca­chées par les peu­pliers. Quand on vien­dra se re­cueillir, on en­ten­dra les rires des en­fants. Le pro­jet ini­tial a été aban­don­né à temps, trop proche d’un stand de tir spor­tif. Le vi­si­teur se se­rait re­cueilli en en­ten­dant l’écho des balles.

Pour les par­ti­sans du port d’armes, l’idée de li­ber­té et le sen­ti­ment de sé­cu­ri­té qu’une arme leur pro­cure passent avant les tra­gé­dies

Elle Comme se sou­vient chaque de “l’in­va­sion jour, To­ni Hear­shaw des mé­dias” res­sasse comme les d’un évé­ne­ments. se­cond viol. “On ne pou­vait plus pas­ser… Des cen­taines de ca­mions sa­tel­lites dans ce pe­tit vil­lage, vous avez vu comme c’est pe­tit, ici… C’est dur de re­prendre ses es­prits dans ces condi­tions. La ville ne nous ap­par­te­nait plus.” Elle a d’abord don­né un coup de main à la poste, dé­bor­dée par les co­lis de dons, et don­né de son temps pour ré­pondre sur une hot­line. Les coups de fil af­fluaient de tout le pays. Elle se sou­vient de rôles presque in­ver­sés : “Les gens ap­pe­laient en pleurs, sou­vent vic­times ou té­moins de vio­lences eux aus­si, c’était une thé­ra­pie pour eux.” Le mas­sacre n’a pas fait chan­ger les opi­nions dans la com­mu­nau­té, il les a plu­tôt ra­di­ca­li­sées. Pour les par­ti­sans du port d’armes, l’idée de li­ber­té et le sen­ti­ment de sé­cu­ri­té qu’une arme leur pro­cure passent avant les tra­gé­dies. Au quo­ti­dien, ces di­vi­sions res­tent ca­chées sous le ta­pis. “On ne peut pas tout le temps res­sas­ser l’hor­reur. On est en Nou­vel­leAn­gle­terre ici… On prend sur nous. On s’aime bien, la vie conti­nue. On ne de­mande pas aux voi­sins leur avis sur les armes à feu, peut-être parce qu’on n’a pas en­vie de sa­voir.”

Au gun show de Fishkill, il n’y a pas foule com­pa­ré aux an­nées Oba­ma. Et sur­tout à 2016, an­née ex­cep­tion­nelle à tout point de vue. “Les gens étaient ter­ro­ri­sés à l’idée d’une pré­si­dence Clin­ton…

Elle était un for­mi­dable ar­gu­ment de vente”, se sou­vient Ca­thy Pe­tro­nis, or­ga­ni­sa­trice avec son ma­ri Da­vid. Le vieux couple monte des gun shows de­puis trente-cinq ans et tient une ar­mu­re­rie. Les fins de mois sont dif­fi­ciles. A 70 ans pas­sés, ils ne rac­crochent pas, leur re­traite ne leur suf­fi­rait pas pour vivre. Ils comptent sillon­ner la Nou­velle-An­gle­terre jus­qu’à leur der­nier souffle. Sous la pré­si­dence Trump, les ventes baissent. “Il n’y a au­cun bu­si­ness plus po­li­tique que la vente d’armes à feu”, sou­rit Da­vid. Les af­faires fluc­tuent se­lon les pré­si­dents, le fee­ling qu’ils ins­pirent. C’est le pa­ra­doxe de l’ère Trump : les ar­mu­riers sou­tiennent un can­di­dat qui tasse les ventes une fois élu. “Je pré­fère ga­gner un peu moins d’ar­gent et gar­der ma li­ber­té”, phi­lo­sophe Da­vid. Des clients stockent tou­jours des armes en pré­pa­ra­tion d’une des­cente du gou­ver­ne­ment, une croyance te­nace. Si ce n’est pas Trump, ce se­ra le pro­chain. “( Les dé­mo­crates) ne veulent pas contrô­ler les armes ; ils veulent nous les confis­quer !”, s’énerve To­ny Lo­ren­za­no, re­trai­té en T-shirt ka­ki, pas­sion­né d’his­toire mi­li­taire, qui vend de la me­mo­ra­bi­lia : des badges sta­li­niens, des cou­teaux et in­signes de la Waf­fen-SS.

Pour­tant, au­cun par­ti­san d’un contrôle plus strict des armes à feu in­ter­ro­gé ne re­vien­drait sur le droit consti­tu­tion­nel de por­ter une arme. “On res­pecte le se­cond amen­de­ment. On veut juste que ce soit ré­gu­lé”, ex­plique Ma­rie De­lus, 49 ans, ex-ma­rine dont le ne­veu a été tué par balles dans le Queens en 2008. “Il y a un per­mis de conduire, il faut bien qu’il y ait des per­mis de port d’armes”, ex­plique cette grand-mère de­ve­nue ac­ti­viste en fa­veur du contrôle des armes à feu de­puis la tue­rie de San­dy Hook, qui l’a “to­ta­le­ment bou­le­ver­sée”. “Je suis de Brook­lyn, les armes à feu ont tué beau­coup de proches. Avant New­town, je croyais que cette vio­lence était consub­stan­tielle à l’Amé­rique, que c’était comme ça. Je n’avais ja­mais en­ten­du par­ler de la NRA (Na­tio­nal Rifle As­so­cia­tion, le plus gros lob­by en fa­veur du port d’armes aux Etats-Unis – ndlr). Je com­men­çais à mi­li­ter, j’étais per­sua­dée que les me­sures de Ba­rack Oba­ma al­laient pas­ser fa­ci­le­ment… J’ai été dé­goû­tée qu’elles soient tor­pillées. J’ai dé­cou­vert l’in­fluence de la Na­tio­nal Rifle As­so­cia­tion dans ce pays.”

Ma­rie est elle-même de­ve­nue membre de la NRA pour as­sis­ter à leurs grands ras­sem­ble­ments et en­ta­mer la dis­cus­sion : “En tant qu’an­cienne ma­rine, ils me res­pectent.” Elle a été éton­née “de leur gen­tillesse”, mais sur­tout “de la dés­in­for­ma­tion qu’ils avalent. On veut tous la même chose, au fond : que les armes ne tombent pas entre de mau­vaises mains. Mais ils sont très mal in­for­més”. Au sa­lon de Fishkill, la NRA tient un pe­tit stand où sont éta­lés des exem­plaires de leur re­vue, Tra­di­tions. On y parle chasse, au­to­dé­fense, et de ses ini­tia­tives so­ciales, comme des stages de tir pour les jeunes en­fants. On évoque sou­vent une arme à feu par ha­bi­tant

aux Etats-Unis, mais le chiffre est trom­peur. De moins en moins de foyers en dé­tiennent ; la moi­tié des armes à feu est concen­trée dans les mains de 3 % de la po­pu­la­tion, se­lon une étude uni­ver­si­taire de 2015. Ce noyau hard­core dé­tien­drait en moyenne dix-sept armes à feu par per­sonne. Ce­la reste une es­ti­ma­tion au doigt mouillé. Les études gou­ver­ne­men­tales sont com­pli­quées à me­ner : la NRA les bloque. A Wa­shing­ton, ce lob­by dis­pose de grosses ca­rottes (le fi­nan­ce­ment des cam­pagnes po­li­tiques) et d’un énorme bâ­ton (le har­cè­le­ment mé­dia­tique) qui pa­ra­lysent le Ca­pi­tole. Par exemple, le Con­grès a l’in­ter­dic­tion de me­ner des com­mis­sions par­le­men­taires qui “re­com­man­de­raient un contrôle ac­cru des armes à feu”. Plus in­quié­tant, per­sonne ne sait vrai­ment com­bien d’armes circulent aux Etats-Unis, ni entre quelles mains elles se trouvent. Pour la NRA, c’est la ga­ran­tie que les droits consti­tu­tion­nels des Amé­ri­cains et leur vie pri­vée sont res­pec­tés.

Avant d’en­trer au gun show, les vi­si­teurs ar­més confient leur pis­to­let à Ca­thy, qui leur tam­ponne le bras en échange du prix d’en­trée (10 dol­lars). “Il y a plu­sieurs types d’ache­teurs, ex­pli­quet-elle. Il y a d’abord les col­lec­tion­neurs”, qui achètent pour re­vendre plus tard. “Al­lez sur le net, vous ver­rez que le prix d’une arme grimpe dès la pre­mière an­née. C’est un ex­cellent in­ves­tis­se­ment, ça rap­porte da­van­tage que les in­té­rêts de n’im­porte quelle banque.” On compte moins de chas­seurs et plus d’adeptes de l’au­to­dé­fense comme Bob No­vak (deux tiers des dé­ci­sions d’achat, se­lon les ex­perts). A Fishkill, ils peuvent ache­ter

des armes de poing, des “vi­sée la­ser”, des lampes aveu­glantes : “Vous aveu­glez le type, met­tez en joue, et vous lui ex­plo­sez la tête !”, ex­plique un ven­deur, en dé­mons­tra­tion comme s’il s’agis­sait d’une re­cette de cui­sine.

Mais les vraies stars, ce sont les armes d’as­saut de type mi­li­taire, en tête de gon­dole. On les ma­ni­pule avec res­pect, ten­dresse presque. “Cet AK-47 est la plus belle pièce du sa­lon,

sans hé­si­ter”, com­mente un jeune bar­bu qui ca­resse la crosse et n’a pas as­sez de cash sur lui pour l’ache­ter : “Elle va par­tir vite,

me pas­ser sous le nez.” Im­pli­qués dans les pires tue­ries de masse1 de la dé­cen­nie, ces fu­sils d’as­saut fas­cinent pour leur puis­sance de feu et leur odeur de soufre. “Chaque fois que le lé­gis­la­teur en­vi­sage de ré­gu­ler ce type de fu­sil, un ef­fet de pa­nique en­traîne une ex­plo­sion des ventes”, ex­plique Scott Emslie, qui tient le stand de la NRA. Pour lui, ça prouve l’ab­sur­di­té de toute con­trainte lé­gis­la­tive. On les achète “pour se pro­té­ger”, pour le fun, ou sim­ple­ment parce que c’est pos­sible, pour exer­cer son droit et faire un bras d’hon­neur au lé­gis­la­teur.

Au sa­lon, la tue­rie de New­town est un “bip” ou­blié des ra­dars. Les par­ti­ci­pants dé­noncent sur­tout les lois lo­cales

vo­tées en ré­ac­tion, “sous le coup de l’émo­tion”, qui pé­na­lisent les bons ci­toyens. La tra­gé­die avait cho­qué le monde en­tier : elle avait le po­ten­tiel pour chan­ger les lois dans le pays. Vingt en­fants de 6 et 7 ans as­sas­si­nés par un ma­lade men­tal, qui a sai­si les fu­sils de sa mère, dé­crite par la presse comme une

gun en­thou­siast – le meur­trier a d’abord exé­cu­té sa mère avant de par­tir en vi­rée ma­cabre. Oba­ma avait mul­ti­plié les dé­crets, et em­me­né au Sé­nat la loi dite de l’uni­ver­sal back­ground check : la né­ces­si­té pour tout ache­teur de faire contrô­ler son pe­di­gree. Sous la pres­sion de la NRA, les sé­na­teurs ont vo­té contre, et l’Amé­rique a conti­nué son bon­homme de che­min.

Suite au fias­co du Sé­nat, l’Etat de New York a pris les choses en main, et mis en place son propre back­ground check. Ca­thy ex­plique com­ment ça se passe : pour chaque ache­teur, elle passe un coup de fil au FBI pour s’as­su­rer qu’il n’est pas ma­lade men­tal, cou­pable de crimes ou de vio­lences do­mes­tiques (une femme est tuée par balle par son conjoint toutes

les seize heures aux Etats-Unis). La pro­cé­dure prend trente se­condes. L’ache­teur rem­plit un for­mu­laire pa­pier, que le ven­deur conser­ve­ra chez lui. Rien n’est nu­mé­ri­sé. Au pays de Google et de la NSA, ni­veau flingues, tout se fait en­core avec du pa­pier et un crayon. C’est la loi.

L’ab­sence de fi­chier na­tio­nal est le signe le plus évident de la puis­sance de la NRA. Son ar­gu­ment est qu’avec une base de don­nées cen­trale, un gou­ver­ne­ment ty­ran­nique pour­rait un beau jour confis­quer leurs armes aux ci­toyens et ins­tal­ler une dic­ta­ture. Ça en­traîne des si­tua­tions ubuesques : pour iden­ti­fier le pro­prié­taire de l’arme d’un crime, les au­to­ri­tés s’em­barquent dans une in­vrai­sem­blable odys­sée de pa­pe­rasse et de coups de fil à des re­ven­deurs agréés, comme le couple Pe­tro­nis, qui dis­pose de sa pile de pa­piers dans une ar­moire, un for­mu­laire par arme. Quand le couple pren­dra sa re­traite, il re­met­tra au FBI sa brouette de dos­siers amas­sés au fil des ans. Il y a en­core plus in­quié­tant : ces pro­cé­dures ne concernent que les armes “propres”, ven­dues dans les règles, dans les gun shows et les ar­mu­re­ries. Mais des mil­lions d’armes se vendent au noir

“Chaque fois que le lé­gis­la­teur en­vi­sage de ré­gu­ler les fu­sils d’as­saut, un ef­fet de pa­nique en­traîne une ex­plo­sion des ventes” SCOTT EMSLIE, ADHÉ­RENT DE LA NRA

“Tu veux une arme ? Vas-y. Mais pas une arme au­to­ma­tique ! C’est trop dan­ge­reux entre de mau­vaises mains” TO­NI HEAR­SHAW, MI­LI­TANTE DU “GUN CON­TROL”

entre par­ti­cu­liers, de la main à la main, sans contrôle. Un angle mort pour Wa­shing­ton, qui es­ti­mait, à l’époque d’Oba­ma, que 40 % des armes à feu du pays se ba­la­daient d’une main ano­nyme à une autre.

To­ni Hear­shaw, la mi­li­tante de New­town, a vu com­ment la NRA s’y pre­nait pour tordre le bras des dé­pu­tés qui vou­draient ser­rer la vis. Chaque an­née, elle ma­ni­feste à Wa­shing­ton avec des sur­vi­vants de tue­ries pour aler­ter

les po­li­tiques. “On donne des lettres aux sé­na­teurs ; on organise des mee­tings entre po­li­ti­ciens et sur­vi­vants. On es­saie d’hu­ma­ni­ser le pro­blème. J’ai sen­ti les sé­na­teurs un peu plus à l’écoute après San­dy Hook (mais) ils ont peur de perdre leurs jobs. Quand ils abordent le su­jet dans leurs dis­tricts, la NRA ou des groupes plus ex­trêmes en­tament une cam­pagne de dé­ni­gre­ment qui peut al­ler très loin. Les sé­na­teurs sont à deux com­men­taires Fa­ce­book d’une me­nace de mort. Les plus in­tré­pides cherchent un abri pour s’ex­pri­mer, un sou­tien vo­cal des syn­di­cats de po­lice, par exemple. Si­non, il n’y a au­cune chance.” Po­li­ti­que­ment, que vou­drait

To­ni ? “Dur­cir les lois au ni­veau fé­dé­ral. Ban­nir les fu­sils d’as­saut, les armes se­mi-au­to­ma­tiques. De meilleurs back­ground checks. Et un re­gistre cen­tral nu­mé­ri­sé. Que le gou­ver­ne­ment n’ait pas le droit de nu­mé­ri­ser ses archives, c’est to­ta­le­ment dingue !” Elle

laisse échap­per un ju­ron. “En 2017… C’est la seule in­dus­trie pro­té­gée de la sorte. On pour­rait com­men­cer par là.” La NRA est da­van­tage mo­ti­vée par le pro­fit qu’au­pa­ra­vant, “elle est de­ve­nue dé­pen­dante des fa­bri­cants qui la fi­nancent,

avance Tho­mas Ga­bor, cri­mi­no­logue et au­teur de Con­fron­ting Gun Vio­lence in Ame­ri­ca (non tra­duit). Avec la baisse des ventes, elle s’est mé­ta­mor­pho­sée en un or­gane agres­sif, qua­si in­sur­rec­tion­nel. C’est faux de dire que les Amé­ri­cains sont des fé­ti­chistes des armes à feu : trois quarts d’entre eux n’ont pas de flingue. Même si en moyenne, on est le pays le plus ar­mé au monde, ça concerne un pe­tit groupe. L’Amé­rique se bal­ka­nise.Votre gun show se dé­roule là où les lois sont les plus strictes mais dans le coeur et le sud du pays, les gun shows, c’est autre chose…Tout est per­mis là-bas. Pour y mettre fin, il nous faut une loi na­tio­nale.” Es­seu­lé, l’Etat de New York lé­gi­fère comme il peut. Le S.A.F.E. Act, vo­té en 2013, ban­nit cer­tains fu­sils à haute ca­pa­ci­té, et oblige les pro­prié­taires d’armes d’as­saut à s’iden­ti­fier au­près des au­to­ri­tés. 40 000 ré­si­dents ont ob­tem­pé­ré, mais la grande ma­jo­ri­té a re­fu­sé. S’iden­ti­fier est contraire aux va­leurs du mi­lieu. Ce se­rait cau­tion­ner l’op­pres­sion du gou­ver­ne­ment, faire le lit du fas­cisme, “col­la­bo­rer”, dans le sens le plus vil. Et la mise au ban de cer­tains fu­sils crée un jeu du chat et de la sou­ris dans les ar­mu­re­ries. Au gun show de Fishkill, on pro­pose une Ka­lach­ni­kov, des Smith & Wes­son MP15, un Colt CSR-15… Ces armes sont lé­gales et font au­tant de dé­gâts que les armes in­ter­dites, comme les AR-15. C’est même le prin­ci­pal ar­gu­ment de vente du ven­deur. “Qu’est-ce que vous

vou­lez que je vous dise ?, com­mente-t-il. Ces lois sont dé­biles.” Les par­ti­sans d’un ar­me­ment sans li­mites trouvent in­juste que les tue­ries de masse, res­pon­sables de 2 % du nombre de morts par balles dans le pays, pro­voquent toutes ces li­mi­ta­tions. “Certes, mais leur im­pact psy­cho­lo­gique sur la so­cié­té est in­com­pa­rable rap­por­té aux meurtres iso­lés, s’alarme Ga­bor. Un tiers des té­moins est vic­time de stress post­trau­ma­tique.Vous ima­gi­nez, 20 000 per­sonnes étaient au concert à Las Ve­gas… Le trau­ma est sans com­pa­rai­son sur l’éco­no­mie aus­si. Or­lan­do,Ve­gas ont été sé­rieu­se­ment at­teintes par ce qui leur est ar­ri­vé. On a une tue­rie de masse par jour en moyenne aux Etats-Unis.” Les dé­fen­seurs du port d’armes ont cet avan­tage sur le camp d’en face : les fu­sils sont l’élé­ment cen­tral de leur vie. “Ça en fait

de for­mi­dables ac­ti­vistes, même si leur vi­sion est brouillée”, avance To­ni Hear­shaw, qui les voit dé­bar­quer à cha­cune de

ses ma­nifs “avec des dra­peaux amé­ri­cains et le flingue à la cein­ture. Ils dé­gagent une grosse confiance, ils se prennent pour les seuls vrais pa­triotes.” La NRA et la droite ont construit un ba­gage cultu­rel, un sys­tème de va­leurs au­tour des armes à feu. En y adhé­rant, on dé­fend une cou­leur po­li­tique, une vi­sion glo­bale du monde. Un pa­ckage ef­fi­cace qui ap­porte des ré­ponses et sé­duit des mil­lions de gens. “C’est une sorte de confré­rie”, ré­sume To­ni Hear­shaw.

Le dia­logue est rom­pu de­puis long­temps, mais si To­ni avait un fan d’armes à feu face à elle, elle sait ce qu’elle lui di­rait : “Dé­jà, je lui de­man­de­rais si ses armes sont bien sé­cu­ri­sées et si ses mu­ni­tions sont sous clef, dans un en­droit sé­pa­ré. Parce que des cen­taines d’en­fants sont tués ac­ci­den­tel­le­ment chaque se­maine. Sta­tis­ti­que­ment, ce n’est pas un vo­leur qui te ti­re­ra des­sus, mais un membre de ta propre fa­mille. Alors si tu as peur, aie peur des bonnes choses…” Elle ajoute qu’il n’y a pas de for­mule ma­gique qui li­bère du dan­ger à 100 %. “Ils ont ce fan­tasme amé­ri­cain du hé­ros, du sau­veur… mais ce n’est pas ça la vraie vie. A Au­ro­ra, les po­li­ciers en armes ne pou­vaient rien faire contre le ti­reur. Tu veux une arme ? Vas-y. Mais pas une arme au­to­ma­tique ! C’est trop dan­ge­reux entre de mau­vaises mains.” To­ni Hear­shaw sou­tient que la NRA est en­ga­gée dans une spi­rale idéo­lo­gique parce que ses ventes ré­gressent. “Ils en­flamment les ima­gi­na­tions et pré­sentent les dé­mo­crates comme des cro­que­mi­taines. Comme si on al­lait to­quer à leur porte et leur confis­quer leurs armes !” Elle pince les lèvres et conclut, pen­sive : “Le pire, c’est que si j’étais coin­cée dans leur bulle idéo­lo­gique, je pen­se­rais comme eux.” 1. Une tue­rie de masse im­plique, se­lon le FBI, l’as­sas­si­nat d’au moins quatre per­sonnes du­rant une courte pé­riode de temps.

Gun show à Fi­sh­kills (Etat de New York), août 2017

Ma­rie De­lus lors d’une ma­ni­fes­ta­tion en oc­tobre 2017 à New York. Son ne­veu a été tué de dix balles dans le Queens

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.