Da­da saute-fron­tières

A la re­cherche d’“un art élé­men­taire”, Da­da s’est lar­ge­ment ins­pi­ré de l’Afrique. Au mu­sée de l’Oran­ge­rie, une im­por­tante ex­po­si­tion re­trace cette in­fluence.

Les Inrockuptibles - - Expos - Jean-Ma­rie Du­rand

LA FAS­CI­NA­TION, JUS­QU’À SA CONTA­MI­NA­TION, DE L’ART

OC­CI­DEN­TAL pour les arts dits pre­miers, entre la fin du XIXe siècle (Gau­guin en Po­ly­né­sie), le cu­bisme du dé­but du XXe siècle et la ré­vo­lu­tion sur­réa­liste de l’entre-deux-guerres, a connu avec le mou­ve­ment da­da une in­ten­si­té par­ti­cu­lière. Sans pou­voir as­su­mer le pri­vi­lège exclusif de cette cu­rio­si­té, alors lar­ge­ment par­ta­gée dans tous les champs de la créa­tion (Ray­mond Rous­sel, Apol­li­naire…), les ar­tistes da­da ont nour­ri leurs pra­tiques fan­tasques de ces “im­pres­sions d’Afrique”.

C’est ce fé­cond sys­tème d’échanges et d’ap­pro­pria­tion que dé­voile l’ex­po­si­tion

Da­da Afri­ca, pro­po­sée par Cécile De­bray au mu­sée de l’Oran­ge­rie, en col­la­bo­ra­tion avec le mu­sée Riet­berg de Zu­rich et la Ber­li­nische Ga­le­rie. Cette ren­contre des da­daïstes avec les arts ex­tra-oc­ci­den­taux naît avec le mou­ve­ment même de la

“ré­vo­lu­tion da­da” ini­tiée par le poète Hugo Ball au Ca­ba­ret Vol­taire en 1916. “Nous cher­chions un art élé­men­taire qui de­vait, pen­sions-nous, sau­ver les hommes de la fo­lie fu­rieuse de ces temps”, ex­pli­quait l’ar­tiste Jean Arp.

Dès 1917, la ga­le­rie Co­ray ex­pose à Zu­rich des ob­jets afri­cains à cô­té d’oeuvres da­daïstes, sans hié­rar­chie entre eux. Tris­tan Tza­ra écrit, dans sa Note

sur l’art nègre : “Du noir pui­sons la lu­mière.” Plus en­core qu’une proxi­mi­té, c’est une pure fu­sion de sons et d’images que visent les da­daïstes hal­lu­ci­nés, comme si tous les ca­nons de l’his­toire de l’art ex­plo­saient au contact de ri­tuels es­thé­tiques étran­gers à l’es­prit de l’Oc­ci­dent.

Des ori­gines de cette pré­sence afri­caine chez da­da jus­qu’à son ac­com­plis­se­ment, et même jus­qu’à ses hé­ri­tages, le par­cours de l’ex­po­si­tion ré­vèle les re­liefs dis­sé­mi­nés d’une as­pi­ra­tion in­con­trô­lée. Celle-ci se déploie au­tant dans les ta­pis­se­ries et les cos­tumes de So­phie Taeu­ber-Arp que dans les masques de Mar­cel Jan­co, dans les cho­ré­gra­phies sau­vages et su­blimes d’Em­my Hen­nings, en transe comme dans une danse cha­ma­nique, que dans les col­lages dé­jà sur­réa­listes d’Han­nah Höch… Du bri­co­lage à la per­for­mance, de la sculp­ture à la scène, toutes les pra­tiques hantent les salles du mu­sée où la den­si­té des oeuvres (près de 300) est à la me­sure d’un ima­gi­naire dé­bor­dant. Ce der­nier pro­cède de la re­ven­di­ca­tion d’une li­ber­té sou­ve­raine dans l’acte de créa­tion. Cette ab­sence de car­can condi­tion­na ce qu’Hans Rich­ter, qua­li­fiait de “force ex­plo­sive” per­met­tant de “s’épa­nouir dans toutes les di­rec­tions”.

Dans ce temple aux ré­so­nances mys­tiques et ma­giques, les pho­to­mon­tages peu connus d’Han­nah Höch dé­gagent une puis­sance à part. Femme d’un autre da­daïste, Raoul Haus­mann, Han­nah Höch pra­ti­quait le col­lage d’images hé­té­ro­clites (de femmes oc­ci­den­tales, de masques afri­cains, de sculp­tures asia­tiques…), comme si toutes les ré­fé­rences cultu­relles ne pou­vaient que se fondre dans une seule et même cé­lé­bra­tion (dé­com­po­si­tion ?) des corps. A la me­sure de da­da, as­pi­rée par l’Afrique, au­cune fron­tière ri­gide n’est res­pec­tée dans les col­lages d’Han­nah Höch, vraie ré­vé­la­tion de l’ex­po­si­tion. Chez elle et ses amis, la fixi­té des cri­tères de goût se perd dans le plai­sir sub­ver­sif de se­mer le trouble au coeur même des règles de l’art.

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