En at­ten­dant les hi­ron­delles

de Ka­rim Mous­saoui

Les Inrockuptibles - - Cinemas - Serge Ka­gans­ki

Trois courts ré­cits pour son­der l’Al­gé­rie contem­po­raine, ur­baine et ru­rale, bour­geoise et po­pu­laire. Un pre­mier film très ac­com­pli.

AU­TEUR DE COURTS MÉ­TRAGES RE­MAR­QUÉS DANS DI­VERS

FES­TI­VALS (Lo­car­no, Cler­mont-Fer­rand, An­gers…), Ka­rim Mous­saoui dé­montre avec ce pre­mier long un ta­lent ferme de ci­néaste et de conteur. En at­ten­dant

les hi­ron­delles (for­mule équi­va­lente du “quand les poules au­ront des dents” mais un peu plus ou­verte au pos­sible), ce sont trois his­toires suc­ces­sives, aux liens scé­na­ris­tiques mi­ni­maux mais re­liées par une vi­sion d’en­semble com­mune de l’état des lieux en Al­gé­rie, un peu à la fa­çon d’une cha­rade.

Dans mon pre­mier, un in­tel­lec­tuel bour­geois se que­relle avec son épouse avant d’al­ler voir sa maî­tresse fran­çaise qui n’at­tend que son di­vorce pour de­ve­nir en­fin la se­conde épouse. Mon se­cond est un mé­de­cin ins­tal­lé rattrapé par son pas­sé, à sa­voir un en­fant na­tu­rel qu’il a eu avec une an­cienne amante et qu’il n’a pas éle­vé. Mon troi­sième est une jeune femme amou­reuse mais qui doit épou­ser dans la tra­di­tion pa­triar­cale l’homme que ses pa­rents ont choi­si pour elle. A par­tir de ces trois seg­ments, il n’est pas trop ar­du de de­vi­ner que mon tout est un coup

de sonde dans l’Al­gé­rie contem­po­raine qui tra­verse toutes les classes so­ciales et tous les en­vi­ron­ne­ments, du centre-ville d’Al­ger à un bled re­cu­lé dans le dé­sert en pas­sant par les ban­lieues ou­vrières.

Le ta­lent de Mous­saoui est de ne pas res­ter col­lé à ce pitch en le nour­ris­sant de chair, de temps, de sub­ti­li­té et d’at­ten­tion. Par son écri­ture et sa di­rec­tion d’ac­teur, il donne une réelle épais­seur à chaque pro­ta­go­niste, ne les ré­duit ja­mais à un ty­page so­cio­lo­gique ou à un ca­rac­tère uni­voque. Sur­tout, la mise en scène ne les en­ferme pas dans un dé­rou­lé pré­vi­sible mais prend tou­jours le temps de res­pi­rer, de mé­na­ger des plages sans dia­logues et de leur faire prendre des vi­rages im­pré­vus qui nous amènent à les re­gar­der d’une autre fa­çon. Ain­si, dans la pre­mière his­toire, croit-on as­sis­ter au quo­ti­dien d’un couple édu­qué et ai­sé, as­sez sem­blable à la bour­geoi­sie pa­ri­sienne éclai­rée (d’au­tant qu’il s’ex­prime au­tant en fran­çais qu’en arabe) ; puis le ma­ri prend sa voi­ture pour un long tra­jet vers la ban­lieue, tombe en panne, zone dans la nuit dé­serte des fau­bourgs, avant de re­joindre son amante ; em­bar­qué d’abord dans une scène de théâtre so­cial bour­geois, le spec­ta­teur est en­suite en­traî­né dans une er­rance ci­ta­dine as­sor­tie d’un do­cu­men­taire sur l’ur­ba­ni­sa­tion al­gé­roise aléa­toire.

Tout le film fonc­tionne ain­si, se­lon une al­ter­nance de fi­gures im­po­sées et de fi­gures libres, de si­tua­tions fa­mi­lières et d’échap­pées belles (un in­ter­mède de co­mé­die mu­si­cale tsi­gane vient ain­si trouer le tis­su de la troi­sième his­toire), comme en une valse-hé­si­ta­tion fé­conde entre, di­sons, Sau­tet et Ri­vette, por­tée par des pro­ta­go­nistes qui ne sont ni bons ni mau­vais mais comme nous tous, em­pê­trés dans leurs contra­dic­tions, écar­te­lés dans la ten­sion entre leurs as­pi­ra­tions in­di­vi­duelles et la pres­sion so­ciale.

Les co­mé­diens servent par­fai­te­ment le re­gard mi­nu­tieu­se­ment hu­ma­niste et pes­si­miste (ou sim­ple­ment lu­cide) de Mous­saoui, de Na­dia Ka­ci à Mo­ha­med Djouh­ri sans ou­blier la ma­gni­fique Ha­nia Amar. Leurs per­son­nages at­tendent les hi­ron­delles comme un le­ver de prin­temps so­cié­tal du­rable, une pro­messe de li­ber­té et d’éman­ci­pa­tion, le bout d’un tun­nel qui semble avoir fi­gé la so­cié­té al­gé­rienne de­puis la fin de la san­glante guerre ci­vile. Ce se­ra peut-être en­core long, mais sû­re­ment moins que l’ap­pa­ri­tion de dents dans le bec des poules. En at­ten­dant un tel avè­ne­ment, le film ne se re­ferme pas, prêt à en­chaî­ner sur une pos­sible qua­trième his­toire, comme s’il épou­sait l’in­com­plé­tude exis­ten­tielle de ses pro­ta­go­nistes.

En at­ten­dant les hi­ron­delles de Ka­rim Mous­saoui, avec Mo­ha­med Djouh­ri, So­nia Mek­kiou (Fr., 2017, 1 h 53)

Une al­ter­nance de fi­gures im­po­sées et de fi­gures libres, de si­tua­tions fa­mi­lières et d’échap­pées belles

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.