Sprea­ding things

Les Inrockuptibles - - Cinemas -

“To spread”, “sprea­ding”… C’est le verbe le plus conju­gué dans la sai­son 2 de Stran­ger Things. Les en­fants in­ves­ti­ga­teurs, les scien­ti­fiques en ob­ser­va­tion, le flic en­quê­tant en so­lo, tous l’em­ploient et butent sur ce diag­nos­tic : quelque chose s’étend, s’étale, se pro­page. Sous la pe­tite ville mid-eigh­ties, tout un em­bran­che­ment de boyaux se creuse ; un or­ga­nisme aux al­lures de plante grim­pante toxique court sur toutes les pa­rois ; une mère af­fo­lée déploie sur tout le sol et les murs de sa mai­son les des­sins de son gar­çon­net pour com­po­ser un ver­ti­gi­neux puzzle en constante ex­pan­sion ; sur un mood­board, un jour­na­liste en­tasse les Post-it, les cou­pures de presse, des ré­ca­pi­tu­la­tifs de faits et c’est comme si l’arche qui avait pré­si­dé à la fa­bri­ca­tion de la sé­rie poin­tait son os­sa­ture saillante sous la fine épais­seur de peau fic­tion­nelle. Dans cette sai­son, où des per­son­nages ont été ajou­tés, où les monstres ont des in­car­na­tions plus nom­breuses, où chaque élé­ment se ra­mi­fie et pul­lule, tout ré­flé­chit la forme, ar­bo­res­cente, de la sé­rie – de toute sé­rie. Du trai­té mé­tho­dique, dans West­world, de la fa­çon dont un sho­wrun­ner construit, pro­gramme, re­pro­gramme ses per­son­nages, à la ré­flexion sur l’acte de ra­con­ter dans The OA, la sé­rie contem­po­raine vit un nou­veau grand mo­ment spé­cu­laire. La sai­son 2 de Stran­ger

Things (plus dis­cur­sive en­core que la pre­mière) marque une nou­velle avan­cée dans le mé­ta en mo­dé­li­sant la fa­çon dont la forme pro­li­fé­rante de la sé­rie res­sai­sit les fé­tiches nos­tal­giques du ci­né­ma. On n’en fi­ni­rait pas d’énu­mé­rer les ci­ta­tions ci­né­philes de ST2 : les très iden­ti­fiées (Spiel­berg, Ste­phen King, etc.) aux plus sub­tiles (le brouillard cri­mi­nel de The

Fog, une gueule de pré­da­teur qui s’ouvre en co­rolle comme dans The Host, une so­cié­té un­der­ground de mu­tants à la X-Men). Les per­son­nages vivent dans le monde ré­tro du ci­né­ma. Et cette dou­blure de leur réa­li­té qu’ils ap­pellent le monde à l’en­vers, c’est la forme même de la sé­rie, son pro­to­cole. La forme-sé­rie, c’est ce monstre ram­pant, car­nas­sier et ten­ta­cu­laire qui les hacke, dé­vore la sub­stance qu’elle imite. Il y a une vraie vio­lence dans la mise en scène de pré­da­tion et la sai­son 2, vrai­ment éblouis­sante de maî­trise nar­ra­tive et spec­ta­cu­laire, frappe par sa mon­tée en gore et en ef­fets de sus­pense ter­ro­ri­sants. Peut-être parce que l’en­jeu de ce sus­pense n’est rien moins que ce qu’il res­te­ra du ci­né­ma après une telle opé­ra­tion de di­ges­tion. Mais quoi qu’il en soit, le fes­tin est gran­diose.

Jean-Marc La­lanne

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