NOU­VELLE VAGUE

Der­nière ré­vé­la­tion des pla­teaux, l’Aus­tra­lien SI­MON STONE s’at­taque à Tche­khov après nous avoir fait vi­brer avec ses re­lec­tures contem­po­raines d’Eu­ri­pide et Ib­sen. On le re­trouve à l’Odéon-Théâtre de l’Eu­rope, où il ré­pète sa pre­mière mise en scène en fr

Les Inrockuptibles - - Rencontre - TEXTE Fa­bienne Ar­vers et Pa­trick Sourd

À QUINZE JOURS DE LA PRE­MIÈRE, LA RÉ­PÉ­TI­TION DU FI­NALE DE L’ACTE 2 DES “TROIS SOEURS”

d’après An­ton Tche­khov dans la re­lec­ture qu’en fait l’Aus­tra­lien Si­mon Stone vient de re­prendre. Une neige fine et lé­gère tombe sans dis­con­ti­nuer sur le pla­teau de l’Odéon. Pa­reils à une bande d’amis dé­ci­dés à al­ler pas­ser Noël à la mon­tagne, les onze co­mé­diens viennent d’en­va­hir le pla­teau. Les gar­çons portent par­ka, robe de chambre ou jog­ging, les filles sont en jupe et en jeans. On cherche le met­teur en scène dans la salle où sont ins­tal­lées les di­verses ré­gies. Il est dé­jà sur le pla­teau, lan­cé avec ses ac­teurs dans une dis­cus­sion pas­sion­née où l’an­glais se mêle au fran­çais et où les gestes prennent na­tu­rel­le­ment le re­lais des pa­roles. C’est à l’ex­pres­sion “more hys­te­ri­cal !” sui­vie d’un éclat de rire dé­vas­ta­teur qu’on le re­père, sil­houette de sur­feur bar­bu au mi­lieu du pe­tit groupe. Lui et sa troupe ap­par­tiennent à la même gé­né­ra­tion – Si­mon Stone a 33 ans.

Comme ce fut dé­jà le cas pour la scé­no­gra­phie d’Ib­sen Huis, sa sa­ga fa­mi­liale consa­crée à l’oeuvre du dra­ma­turge nor­vé­gien Hen­rik Ib­sen qu’on dé­cou­vrait l’été der­nier au Fes­ti­val d’Avignon, le dé­cor des Trois Soeurs se ré­sume à un pa­villon mo­derne, une élé­gante construc­tion sur deux étages au réa­lisme trou­blant. De larges baies vi­trées offrent des vues im­pre­nables sur la cui­sine et le sé­jour avec son sa­pin en­guir­lan­dé de lu­mières mul­ti­co­lores. Les chambres à l’étage et la salle de bains n’au­to­risent les re­fuges d’au­cune in­ti­mi­té. Centre de tous les re­gards, la mai­son – et sa ter­rasse avec bar­be­cue – est po­sée sur une tour­nette. Elle s’offre à nous sous tous ses angles et ses mou­ve­ments, pa­reils à une danse, donnent le tem­po du dé­rou­lé de la pièce. Pour l’ins­tant, les co­mé­diens l’oc­cupent comme leur nou­veau chez-soi tan­dis que l’un d’eux est dé­jà au pia­no pour tra­vailler les accords de He­roes de Da­vid Bo­wie.

Si l’hy­po­thèse tche­kho­vienne veut que le tor­chon brûle entre les per­son­nages, la tendre eu­pho­rie qui règne sur le pla­teau avant le dé­clen­che­ment des hos­ti­li­tés té­moigne d’em­blée de l’évi­dente com­pli­ci­té de la dis­tri­bu­tion réu­nie par Si­mon Stone. La si­tua­tion de dé­part reste in­chan­gée : Ol­ga (Ami­ra Ca­sar),

“Je veux re­flé­ter l’his­toire du théâtre en écri­vant mes pièces. C’est mon ob­ses­sion” SI­MON STONE

Ma­cha (Cé­line Sal­lette) et leur frère An­dré (Eric Ca­ra­va­ca) or­ga­nisent une fête pour les 20 ans d’Iri­na (Eloïse Mi­gnon), dont l’an­ni­ver­saire coïn­cide avec ce­lui de la mort de leur père. L’époque n’est plus aux ga­lan­te­ries des mi­li­taires en gar­ni­son et Si­mon Stone rend à la vie ci­vile les amis et amants qui les re­joignent pour faire la fête.

Nou­veau ve­nu sur les pla­teaux hexa­go­naux, Si­mon Stone af­fiche un CV hors norme. Né à Bâle de pa­rents aus­tra­liens, il fait avec eux le dé­tour par Cam­bridge avant leur re­tour en Aus­tra­lie, où il passe son ado­les­cence. “A Melbourne, j’ai com­men­cé à faire l’ac­teur dès l’âge de 15 ans au théâtre, au ci­né­ma et pour la té­lé­vi­sion, nous confie le met­teur

en scène. A 20 ans, je me suis aper­çu que ça ne me sa­tis­fai­sait pas. Le dan­ger du mé­tier d’ac­teur, c’est de se can­ton­ner à trou­ver de quoi man­ger sans être for­cé­ment d’ac­cord avec ce qu’on vous de­mande. J’ai vou­lu chan­ger ça en créant mes propres pro­jets comme au­teur et met­teur en scène. C’était la dé­brouille, avec des amis et dans des en­droits qui n’étaient pas des théâtres. Mais au fi­nal, les friches in­dus­trielles ré­son­naient avec l’es­thé­tique de nos en­vies.” En 2007, à 23 ans, ses deux pre­miers spec­tacles, mon­tés en six mois, sont im­mé­dia­te­ment cou­ron­nés de plu­sieurs prix et lui valent, l’an­née sui­vante, des pro­po­si­tions pour tra­vailler dans des théâtres pres­ti­gieux. A 27 ans, il prend la di­rec­tion du Bel­voir Theatre, à Syd­ney.

Aus­si pré­coce soit-il, un ar­tiste ne part ja­mais de rien et l’on est cu­rieux de connaître ses in­fluences. “J’ai eu plein de mo­dèles pour mes pre­mières pièces. Dans le désordre, je pour­rais ci­ter Romeo Cas­tel­luc­ci, Ch­ris­toph Mar­tha­ler, Ariane Mnou­ch­kine et Pe­ter Brook. Cher­cher sa voie, c’est aus­si être ob­sé­dé par le fait de sa­voir qu’on ne l’a pas en­core trou­vée. On est libre et han­té à la fois. C’est pa­ra­doxal.”

L’hé­mi­sphère Sud est vite trop pe­tit pour lui. L’Eu­rope dé­couvre son ta­lent et com­mence à l’in­vi­ter. Elle est de­ve­nue son nou­veau ter­rain de jeu, si l’on sait qu’il est au­jourd’hui ar­tiste as­so­cié à l’Odéon-Théâtre de l’Eu­rope à Pa­ris et met­teur en scène en ré­si­dence en Suisse, au Thea­ter Ba­sel. “En quit­tant l’Aus­tra­lie qui est à l’autre bout du monde, j’ai eu la chance de pou­voir me re­dé­fi­nir. Ici, j’ap­pré­cie la di­ver­si­té des cultures et des langues et comme j’y suis né, je consi­dère cette nou­velle si­tua­tion comme un re­tour à la mai­son.”

La ré­pu­ta­tion de Si­mon Stone s’est construite sur ses ré­écri­tures du ré­per­toire clas­sique.

“D’autres écrivent à par­tir de leur vé­cu ou de ce qu’ils lisent dans la presse. Moi, je veux re­flé­ter l’his­toire du théâtre en écri­vant mes pièces. C’est mon ob­ses­sion. J’uti­lise les his­toires du ré­per­toire pour par­ler du monde dans le­quel on vit. Dans le cas des Trois Soeurs, mon tra­vail d’au­teur consiste à spé­cu­ler sur ce qui pour­rait ar­ri­ver aux per­son­nages de Tche­khov s’ils mon­taient dans une ma­chine à voya­ger dans le temps pour at­ter­rir au XXIe siècle. Mais ce sont moins ces fan­tômes

qui m’in­té­ressent que le fait de ren­trer en dia­logue avec ce­lui qui les a créés. Tche­khov était mé­de­cin, il fai­sait le tra­vail d’un an­thro­po­logue et d’un so­cio­logue et re­pré­sen­tait l’hu­ma­ni­té dans toute sa nu­di­té. Il était aus­si ob­sé­dé par le sui­cide ou en­core par la fa­çon dont les vies de per­sonnes pou­vaient être bou­le­ver­sées par la vente de leur mai­son. A tra­vers mon dia­logue avec Tche­khov, j’uti­lise le ma­té­riau qu’il a créé pour écrire une nou­velle pièce.”

Pour au­tant, n’es­pé­rez pas de Si­mon Stone une cé­ré­mo­nie en hom­mage à la mé­moire de ses pères en écri­ture. On ne s’éton­ne­ra pas qu’An­dré perde la for­tune fa­mi­liale dans les jeux en ligne, que la coke rem­place la vod­ka ou que l’aide aux ré­fu­giés sy­riens soit une pré­oc­cu­pa­tion pour eux. Pas plus de res­pect à at­tendre de sa part pour les cendres du père des trois soeurs qui sont à deux doigts de fi­nir en “ri­sot­to au sa­fran

et au pa­pa mort”, comme le pro­pose l’un des in­vi­tés, ama­teur des spé­cia­li­tés de Pa­poua­sie-Nou­velle Gui­née.

Son at­ti­tude dans la salle est à la hau­teur de la fré­né­sie mise en jeu sur le pla­teau. Fai­sant tra­vailler ses ac­teurs dans une mai­son et ne pou­vant les ob­ser­ver qu’à tra­vers des vitres, Si­mon Stone a in­ven­té une mé­thode pour les di­ri­ger : tous les ac­teurs sont équi­pés d’oreillettes et de mi­cros de fa­çon à ce qu’il puisse leur don­ner ses in­di­ca­tions et échan­ger avec eux sans rompre le cours de l’ac­tion.

Reste la ques­tion d’adap­ter en fran­çais une pièce créée l’an pas­sé à Bâle en al­le­mand. “C’est une re­créa­tion. Mettre en scène est d’abord une ques­tion d’éner­gie. J’adore ce que les co­mé­diens m’ap­portent. Je les en­cou­rage à être au plus près d’eux-mêmes dans chaque ré­plique. Ça m’oblige à chan­ger des mots, à ré­écrire des pas­sages. En al­le­mand, on peut brillam­ment re­pré­sen­ter des no­tions comme la per­ver­si­té et l’au­to­des­truc­tion. En France, la sexua­li­té im­prègne la culture et la phi­lo­so­phie, ça change com­plè­te­ment la pièce. L’éro­tisme qui se dé­gage du jeu est bien su­pé­rieur à ce­lui de la ver­sion al­le­mande et ça rend la pièce en­core plus bou­le­ver­sante.” La bande-son est à l’ave­nant, mixant

Um­brel­la de Ri­han­na, Ha­lo de Beyon­cé ou, pour une lap dance tor­ride entre deux hommes, One More Time de Brit­ney Spears. Si­mon Stone élec­tri­fie la fa­meuse pe­tite mu­sique de Tche­khov pour que

Les Trois Soeurs se joue les deux doigts dans la prise.

Les Trois Soeurs d’après An­ton Tche­khov, mise en scène Si­mon Stone, avec Jean-Bap­tiste Anou­mon, As­saâd Bouab, Eric Ca­ra­va­ca, Ami­ra Ca­sar, Ser­vane Du­corps, Eloïse Mi­gnon, Laurent Pa­pot, Fré­dé­ric Pier­rot, Cé­line Sal­lette, As­sane Tim­bo, Thi­bault Vin­çon, du 10 no­vembre au 22 dé­cembre à l’Odéon-Théâtre de l’Eu­rope, Pa­ris VIe

“Cher­cher sa voie, c’est aus­si être ob­sé­dé par le fait de sa­voir qu’on ne l’a pas en­core trou­vée. On est libre et han­té à la fois. C’est pa­ra­doxal” SI­MON STONE

Cé­line Sal­lette et As­saâd Bouab

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