OU EST LE CO­OL?

Les Inrockuptibles - - Où Est Le Cool? - PPP (Pho­to Ph­nom Penh) jus­qu’au 21 no­vembre

PIEDS NUS, LE VI­SAGE BURINÉ PAR LE SO­LEIL, ELLE SE TIENT DE­BOUT, BIEN DROITE FACE À L’OB­JEC­TIF. Elle est vê­tue d’un T-shirt vert à manches longues. Une cou­ver­ture rose, dé­chi­rée par en­droits, est ten­due der­rière elle, te­nue à bout de bras par un homme, son com­pa­gnon peut-être. Elle pose dans le sa­lon de sa mai­son, ou plu­tôt de ce qu’il en reste. Celle-ci a en ef­fet été cou­pée en deux pour per­mettre l’élar­gis­se­ment de la route 21, qui re­lie Ph­nom Penh, la ca­pi­tale cam­bod­gienne, au sud du pays. Dé­sor­mais la chambre à cou­cher et le pre­mier étage, à ciel ou­vert, sont ac­ces­sibles di­rec­te­ment de­puis la route. La mai­son ne com­porte plus d’es­ca­lier. Pour y ac­cé­der, une échelle en bois, que l’on iden­ti­fie dans le coin droit de l’image, est né­ces­saire.

Cette image, si­dé­rante, folle, fait par­tie d’une sé­rie de So­pheak Vong ex­po­sée à Pho­to Ph­nom Penh (PPP), fes­ti­val pho­to in­ter­na­tio­nal qui se tient ac­tuel­le­ment, et jus­qu’au 21 no­vembre, dans la ca­pi­tale cam­bod­gienne. “Je rou­lais en voi­ture sur cette route et je suis tom­bé sur ces mai­sons. Ce­la m’a sai­si”, ra­conte Vong. Une cen­taine d’ha­bi­ta­tions sont concer­nées. Le gou­ver­ne­ment a pro­po­sé une pe­tite somme d’ar­gent aux ha­bi­tants qui ac­cep­taient de par­tir. D’autres ont pré­fé­ré res­ter. “Pour beau­coup, quit­ter l’en­droit où ils ont gran­di, ont leurs amis, leur ma­nière de ga­gner leur vie – beau­coup avaient un pe­tit ma­ga­sin dans la par­tie de la mai­son don­nant sur la route –, était in­en­vi­sa­geable. Ces per­sonnes ont été am­pu­tées de leur mé­moire, de leur pas­sé.”

Pro­gram­mé par Ch­ris­tian Cau­jolle, un des re­gards les plus per­çants et af­fû­tés de la pho­to­gra­phie contem­po­raine (on lui doit l’iden­ti­té gra­phique de Li­bé de 1981 à 1986, puis la créa­tion de l’agence VU, entre autres), le PPP voit le jour en 2008. Un beau pa­ri dans un pays qua­si­ment dé­nué de tra­di­tions et de ré­fé­rences pho­to­gra­phiques – le ré­gime des Kh­mers rouges ayant tout dé­truit sur son pas­sage et em­pê­ché toute trans­mis­sion.

Quand il y vient pour la pre­mière fois en 1997 pour don­ner un ate­lier, qui se­ra à l’ori­gine du Stu­dio Images dont sont

is­sus presque tous les pho­to­graphes cam­bod­giens ac­tuels, Cau­jolle a presque du mal à en réunir trois. “Mais par­mi eux,

il y avait Mak Re­mis­sa (de­ve­nu un des pho­to­graphes cam­bod­giens ma­jeurs

– ndlr). Ils n’avaient ac­cès à rien, un livre de pho­to coû­tait un mois de sa­laire. Mais j’avais été éton­né par leur cu­rio­si­té pour la pho­to­gra­phie et leur ca­pa­ci­té à in­ven­ter des dis­po­si­tifs très ef­fi­caces, alors même qu’ils ont très peu de ré­fé­rences. Il y avait une vraie de­mande d’ex­pres­sion.”

Le fes­ti­val naît quelques an­nées plus tard. De­puis 2008, il oeuvre à l’émergence de cette scène, qu’il mêle et confronte à une pro­gram­ma­tion in­ter­na­tio­nale : cette

an­née, le dé­jà très confir­mé et puis­sant pho­to­graphe do­cu­men­taire bri­tan­nique Ja­son Lar­kin, les Da­nois dé­jan­tés et concep­tuels de PutPut ou en­core les Fran­çais Eric Pillot et Guillaume Mar­tial.

Si elle est la plus im­pac­tante vi­suel­le­ment, la sé­rie des mai­sons cou­pées de Vong est très re­pré­sen­ta­tive de la sé­lec­tion cam­bod­gienne 2017. Tous ont en ef­fet choi­si de tra­vailler sur la mu­ta­tion de leur pays, qui connaît une crois­sance éco­no­mique ex­trê­me­ment forte (+ 6% de PIB en 2017), une fré­né­sie im­mo­bi­lière, une cor­rup­tion sans pa­reille (le pays est l’un des plus cor­rom­pus au monde). Le tout dans un cli­mat po­li­tique très ten­du. Le Pre­mier mi­nistre en place, Hun Sen (un an­cien Kh­mer rouge mis au pou­voir par les Viet­na­miens après la guerre), vient à quelques mois des élec­tions de dé­truire l’op­po­si­tion en em­pri­son­nant son prin­ci­pal ad­ver­saire, en fer­mant des jour­naux qui ne lui étaient pas fa­vo­rables ( Cam­bo­dia

Dai­ly, qui avait qua­li­fié sa gou­ver­nance de dic­ta­ture) et en ex­pul­sant les ONG. A dé­faut de pou­voir cri­ti­quer fron­ta­le­ment le ré­gime (on a l’em­pri­son­ne­ment fa­cile ici), tous les pho­to­graphes cam­bod­giens se sont concen­trés, avec un re­gard do­cu­men­taire mais par­fois très cri­tique, sur la trans­for­ma­tion ar­chi­tec­tu­rale de leur pays. Quel meilleur vec­teur en ef­fet pour ra­con­ter la spé­cu­la­tion, l’ar­ri­vée en masse des in­ves­tis­seurs chi­nois ou en­core le rap­port que le pays en­tre­tient avec son his­toire, sa conser­va­tion, sa mé­moire ?

Ex­po­sé à l’ex­té­rieur de l’Ins­ti­tut fran­çais, Sang­va Keo do­cu­mente par exemple, avec ses grandes vues pa­no­ra­miques de Ph­nom Penh, com­ment la ville a lais­sé de cô­té l’ho­ri­zon­ta­li­té pour em­bras­ser la ver­ti­ca­li­té toute ca­pi­ta­lis­tique des grands buil­dings qui semblent fleu­rir à l’in­fi­ni et au mi­lieu des­quels circulent des 4x4 de plus en plus im­po­sants. A l’Ins­ti­tut fran­çais tou­jours, Ka­nel Khiev re­vient à la brique, comme uni­té es­thé­tique, mar­chande, po­li­tique. Ses pho­to­gra­phies prises sur des chan­tiers de la ville in­ter­rogent le rap­port d’échelle qui existe entre la puis­sance et la bru­ta­li­té de cette crois­sance, et les ou­vriers, uni­tés in­vi­sibles, ré­duits à de simples briques.

D’autres s’in­té­ressent aus­si aux des­truc­tions éga­le­ment en­gen­drées par cette crois­sance. Car la ville, dans la­quelle Rolls Royce vient de s’im­plan­ter, ne mé­gote pas avec le ca­pi­ta­lisme et la nou­veau­té. Pour per­mettre l’im­plan­ta­tion de nou­veaux buil­dings, un lac a été tout bon­ne­ment re­bou­ché. Et le White Buil­ding, en­semble ar­chi­tec­tu­ral culte construit par Vann Mo­ly­vann, dis­ciple cam­bod­gien de Le Cor­bu­sier, a été dé­truit cet été en deux jours. Il a été ra­che­té par des in­ves­tis­seurs ja­po­nais. Conçu comme un ha­bi­tat ou­vert à tous dans les an­nées 1960, le White Buil­ding, après la guerre et le gé­no­cide kh­mer rouge, était de­ve­nu, lorsque les ha­bi­tants sont re­ve­nus dans la ville, une mi­cro­ci­té ré­in­ves­tie par des ar­tistes (ve­nus bos­ser au théâtre si­tué juste der­rière, conçu éga­le­ment par Vann Mo­ly­vann), des dea­lers, des pros­ti­tuées et des mé­nages mo­destes. De très nom­breux ar­tistes, in­ter­na­tio­naux et lo­caux, ont dans le pas­sé tra­vaillé sur cet en­semble, à l’image de Jean-Luc Vil­mouth, qui a réa­li­sé un film en 2006. Cette an­née, Kim Hak a consi­gné les der­niers mo­ments

“Le Cam­bodge est à une époque char­nière. C’est un temps de grand chan­ge­ment” PHILONG SOVAN, PHO­TO­GRAPHE

du White Buil­ding en im­mor­ta­li­sant les ob­jets des der­niers ha­bi­tants : une pou­pée Bar­bie éclai­rée par un rayon de so­leil et po­sée sur le sol, un drap ten­du dans une pièce à l’aban­don…

D’un coup de tuk-tuk, on se re­trouve sur Dia­mond Is­land, cette île re­liée à la ville par des ponts, où les ex­po­si­tions se pour­suivent. Dans ce quar­tier aux construc­tions dé­li­rantes, cen­sé in­car­ner le Cam­bodge mo­derne, la jeu­nesse (70 % de la po­pu­la­tion du pays a moins de 30 ans) a l’ha­bi­tude de se re­trou­ver le soir, pour flir­ter, s’amu­ser, comme le montre le beau film de Da­vy Chou qui lui était consa­cré ( Dia­mond Is­land, 2016). Chou sui­vait le pé­riple d’un jeune cam­pa­gnard ve­nu bos­ser dans le bâ­ti­ment et dé­pei­gnait les as­pi­ra­tions de la jeu­nesse cam­bod­gienne, entre tra­di­tion et mo­der­ni­té.

Ex­po­sé sur les lieux mêmes du tour­nage, au bord du Mé­kong, le tra­vail de Soun Sayon se re­garde comme un loin­tain écho au film de Chou. Plus fi­gu­ra­tif que ses ca­ma­rades, cet in­gé­nieur ins­tal­lé à Ph­nom Penh de­puis 2011 a choi­si avec ses grands ti­rages en noir et blanc, rap­pe­lant Ri­chard Ave­don, de consi­gner la vie et la per­son­na­li­té d’ou­vriers qu’il cô­toie tous les jours. Pen­dant deux ans, après avoir re­cueilli leurs ré­cits de vie, il les a pho­to­gra­phiés au Po­la­roid, pour qu’ils s’ha­bi­tuent afin de créer une re­la­tion lu­dique. “Tout le monde voit les bâ­ti­ments se construire, jour après jour, les ar­chi­tectes qui les signent, mais per­sonne ne sait rien des gens qui les construisent. Je vou­lais re­ve­nir à cette uni­té hu­maine.” Sayon a choi­si de les im­mor­ta­li­ser en te­nue de tra­vail, leur ou­til

entre les mains. “Leur ou­til, c’est leur vie, ce qui leur per­met de vivre.” Ces in­vi­sibles, comme il les ap­pelle, viennent en ma­jo­ri­té des cam­pagnes. La plu­part ont ar­rê­té

l’école à 15 ans. “Ils n’ont pas une bonne com­pré­hen­sion ou connais­sance de l’his­toire cam­bod­gienne, de l’époque des Kh­mers rouges. Mais ils veulent un bon fu­tur.” A Ph­nom Penh, le trau­ma kh­mer rouge est pré­sent par­tout. Même quand on ne l’évoque pas. La gé­né­ra­tion de Sou Sayon, So­pheak Vong ou Ka­nel Khiev a adop­té une at­ti­tude et un rap­port à la mé­moire dif­fé­rents de ceux de leurs aî­nés. Des ar­tistes sur­vi­vants tels que le ci­néaste Ri­thy Panh se fai­saient jus­qu’alors un de­voir de ra­con­ter l’in­fa­mie de ce ré­gime qui a dé­ci­mé la moi­tié de la po­pu­la­tion en trois ans, entre 1975 et 1978. Ses films et ré­cits re­cons­ti­tuaient et don­naient à voir les atro­ci­tés per­pé­tuées dans le S21, le camp de la mort des Kh­mers rouges. Chez la jeune gé­né­ra­tion,

l’ap­pel du pré­sent est le plus fort. “J’ai long­temps eu la sen­sa­tion de ne pas sa­voir com­ment en par­ler”, ex­plique Ka­ni­tha Tith, une jeune ar­tiste plas­ti­cienne col­la­bo­ra­trice de Da­vy Chou, que l’on ren­contre au ca­fé Ti­ni, ren­dez-vous de l’avant-garde cultu­relle de la ville.

“Pour moi, pour­suit-elle, c’était une my­tho­lo­gie, quelque chose que mes pa­rents me ra­con­taient. J’ai de­puis fait beau­coup de re­cherches, et un tra­vail de re­con­nexion à cette his­toire.” Ses sculp­tures sont ain­si un tra­vail sur la mé­moire, la ré­pé­ti­tion et la conver­sion d’un ma­té­riau coer­ci­tif (un fil de fer), qui une fois tis­sé de­vient une forme qui dit et convoie la li­ber­té.

Pho­to­graphe plu­sieurs fois ex­po­sé au PPP, Philong Sovan, qui ex­po­se­ra en France au mois d’avril, ren­ché­rit : “Le Cam­bodge est à une époque char­nière. C’est un temps de grand chan­ge­ment : ce­la ne veut pas dire que l’on ne doit pas se rap­pe­ler, mais l’im­por­tant est de com­prendre. J’ai la sen­sa­tion que l’on doit agir. Je n’au­rais pas en­vie de m’ins­tal­ler en Eu­rope même si j’en avais la pos­si­bi­li­té. Il y a trop à faire ici.”

La nou­velle ver­ti­ca­li­té de Ph­nom Penh par Sang­va Keo. Ci-des­sous, la brique comme uni­té es­thé­tique et po­li­tique chez Ka­nel Khiev

Pen­dant deux ans, Soun Sayon a pho­to­gra­phié la vie des ou­vriers sur les chan­tiers

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